Majdal Zoun, au Sud-Liban, n’est plus seulement un nom ajouté à la longue liste des localités frappées par la guerre. Après les explosions provoquées par l’armée israélienne dans cette zone du caza de Tyr, le village apparaît littéralement éventré. Israël affirme avoir visé et détruit une infrastructure souterraine attribuée au Hezbollah. Mais au-delà du récit militaire, une autre question se pose, plus silencieuse et pourtant essentielle : qu’est devenue l’église byzantine de Majdal Zoun, avec ses mosaïques de pavement?
La question n’est pas secondaire. Majdal Zoun n’est pas une simple zone militaire sur une carte. C’est aussi un lieu inscrit dans la géographie archéologique du Liban. Une église byzantine y a été documentée dans les années 1990. Ses mosaïques de pavement, déjà décrites comme fragiles et partiellement conservées, témoignent d’une présence chrétienne ancienne dans cette région du Sud-Liban, d’un paysage rural byzantin aujourd’hui trop souvent oublié, et d’un patrimoine qui ne bénéficie pas de la visibilité des grands sites comme Tyr, Baalbeck ou Byblos.
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Or une explosion de cette ampleur ne détruit pas seulement ce qui se trouve dans son axe immédiat. Elle secoue les sols, fissure les structures, fragilise les mortiers, déplace les couches archéologiques et peut endommager des pavements anciens sans que ces dégâts soient immédiatement visibles. Une mosaïque au sol n’a pas besoin d’être directement touchée par un projectile pour être perdue. Les vibrations, les effondrements, les mouvements de terrain, le passage d’engins, les gravats ou les fouilles non contrôlées peuvent suffire à la fracturer, à la désolidariser ou à l’enfouir sous les décombres.
À ce stade, il faut rester rigoureux. Rien ne permet d’affirmer publiquement que l’église byzantine de Majdal Zoun a été détruite. Aucun constat archéologique récent, aucune inspection officielle détaillée, aucun relevé de terrain rendu public ne permet encore de conclure. Mais l’absence de preuve ne doit pas devenir une excuse pour l’indifférence. Le site existe dans la documentation scientifique. Il a été prospecté. Il a été publié. Il est donc connu. Et dès lors qu’une localité abritant un tel vestige est éventrée par des explosions, la question patrimoniale doit être posée immédiatement.
C’est précisément ce qui manque souvent dans les bilans de guerre au Liban. On compte les maisons détruites, les routes coupées, les infrastructures visées, les morts et les déplacés. C’est indispensable. Mais on oublie trop souvent les couches anciennes, les églises rurales, les pavements, les tombes, les sanctuaires, les inscriptions, les pierres déplacées. Le Sud-Liban est regardé comme un front. Il est rarement regardé comme un territoire d’histoire. Pourtant, il l’est pleinement. Majdal Zoun, comme d’autres localités du Sud, conserve les traces d’une profondeur historique qui ne peut pas être effacée au prétexte de l’actualité militaire.
La Direction générale des Antiquités devrait donc inscrire Majdal Zoun parmi les sites à inspecter en priorité dès que les conditions de sécurité le permettront. Il ne s’agit pas seulement d’aller constater les destructions visibles. Il faut localiser précisément l’église byzantine, comparer les données de la prospection de 1995 avec l’état actuel du terrain, vérifier les mosaïques de pavement, photographier les dégâts éventuels, protéger les surfaces exposées, empêcher les fouilles sauvages et documenter tout dommage pouvant être lié aux explosions ou aux travaux militaires.
Ce travail est urgent car le patrimoine archéologique se perd souvent après la frappe, pas seulement pendant la frappe. Une mosaïque mise à nu peut être détruite par la pluie, par les gravats, par les engins de déblaiement ou par le pillage. Un fragment déplacé sans relevé perd une grande partie de sa valeur scientifique. Une couche archéologique remuée sans documentation devient muette. Dans un village touché par la guerre, le patrimoine peut disparaître dans la phase de chaos qui suit la destruction.
La protection des biens culturels en temps de conflit armé n’est pas un luxe. Elle est prévue par le droit international, notamment par la Convention de La Haye de 1954. Cette protection ne concerne pas seulement les monuments célèbres ou les sites inscrits à l’UNESCO. Elle concerne aussi les églises rurales, les mosaïques modestes, les vestiges publiés, les lieux connus des archéologues mais ignorés du grand public. Une église byzantine à Majdal Zoun n’a peut-être pas la puissance symbolique de Tyr, mais elle appartient au même patrimoine libanais.
Le problème est donc simple : si Majdal Zoun a été éventrée, il faut savoir ce qui a été éventré avec elle. Des maisons, évidemment. Des infrastructures, sans doute. Mais peut-être aussi une partie de la mémoire ancienne du Sud-Liban. La question doit être posée publiquement : où en est l’église byzantine signalée à Majdal Zoun ? Ses mosaïques sont-elles encore en place ? Ont-elles été fissurées, recouvertes, déplacées, détruites ou pillées ? Une inspection a-t-elle été menée ? Si non, quand le sera-t-elle ?
Le Liban ne peut pas se permettre de perdre son patrimoine par omission. Les pierres anciennes ne crient pas. Les mosaïques ne donnent pas d’interview. Elles se fissurent, se détachent, disparaissent sous la poussière, puis sortent lentement des inventaires. C’est ainsi qu’un pays perd son histoire : non seulement par les bombes, mais aussi par le silence qui suit.
Majdal Zoun doit donc être traitée comme un dossier de destruction urbaine, mais aussi comme un dossier archéologique. La guerre au Sud-Liban ne menace pas seulement le présent des habitants. Elle menace aussi les traces longues d’un territoire byzantin, chrétien, rural, méditerranéen et libanais. L’église de Majdal Zoun et ses mosaïques de pavement méritent aujourd’hui une réponse claire. Non pas demain, quand les gravats auront été déplacés. Maintenant, avant que la mémoire du lieu ne soit définitivement ensevelie.


