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La Syrie refuse le piège libanais

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La Syrie a choisi la prudence au moment où Donald Trump cherchait à déplacer vers Damas une partie du dossier Hezbollah. Selon des informations de presse et des propos rapportés lors du sommet du G7 en France, le président américain a suggéré qu’Ahmed al-Charaa, le nouveau dirigeant syrien, pourrait « s’occuper » du Hezbollah au Liban mieux qu’Israël. La réponse syrienne, telle qu’elle ressort des éléments disponibles, tient en une ligne : Damas ne veut pas entrer militairement dans le bourbier libanais. Ce refus éclaire le moment régional. La Syrie, encore fragile, refuse d’endosser une guerre qui pourrait rallumer ses fractures internes. Israël, au contraire, reste engagé au Liban par ses frappes, ses zones de sécurité et sa volonté de conserver la liberté d’action contre le Hezbollah.

Le refus syrien ne relève pas d’une sympathie pour le Hezbollah. Il relève d’un calcul de survie. Ahmed al-Charaa doit consolider un État épuisé, restaurer des services publics, contenir les groupes armés, gérer les réfugiés, rassurer les minorités et négocier avec des puissances étrangères qui occupent ou influencent encore des portions du territoire syrien. Ajouter une intervention au Liban reviendrait à importer une nouvelle guerre dans un pays qui cherche à refermer la précédente.

Une proposition américaine risquée

Donald Trump a formulé son idée dans un contexte de tensions avec Benjamin Netanyahu. Il venait de critiquer la conduite israélienne au Liban, jugée trop longue et trop destructrice. Le président américain a notamment laissé entendre qu’Israël détruisait des immeubles pour viser des objectifs limités. Dans cette logique, la Syrie aurait pu devenir une force de substitution, capable de traiter le problème Hezbollah sans que l’armée israélienne poursuive ses opérations directes.

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Cette approche paraît simple sur le papier. Elle devient explosive dès qu’elle touche au terrain. La frontière syro-libanaise n’est pas une ligne abstraite. Elle traverse des zones de contrebande, des réseaux familiaux, des routes militaires, des localités mixtes et des espaces où l’État libanais comme l’État syrien ont longtemps été faibles. Une opération syrienne contre le Hezbollah dans l’est du Liban ou dans les zones frontalières ne serait pas une action de police. Elle serait immédiatement lue comme une intervention étrangère dans un pays souverain.

Le Liban garde une mémoire lourde de la présence militaire syrienne. Les troupes de Damas sont entrées dans le pays pendant la guerre civile. Elles y sont restées près de trente ans. Leur retrait en 2005, après l’assassinat de Rafic Hariri et une mobilisation populaire majeure, a constitué l’un des tournants de l’histoire contemporaine libanaise. Proposer un retour syrien, même sous prétexte de désarmement du Hezbollah, touche donc une blessure politique profonde.

Washington semble vouloir tester toutes les options pour réduire le rôle du Hezbollah sans engager directement davantage de forces américaines. Mais confier ce dossier à Damas reviendrait à déléguer une partie de la souveraineté libanaise à un voisin encore convalescent. Cela placerait aussi la Syrie dans une position intenable : combattre un mouvement allié de l’Iran, sur un territoire libanais, tout en étant perçue comme exécutant une demande américaine et israélienne.

Damas refuse le piège confessionnel

La première raison du refus syrien tient au risque confessionnel. Le Hezbollah est un mouvement chiite libanais, appuyé par l’Iran, mais enraciné dans une communauté et dans un territoire. Une offensive syrienne contre lui pourrait être interprétée comme une guerre sunnite contre une force chiite, surtout si elle était conduite par un pouvoir dominé par les anciens adversaires de Bachar el-Assad. Cette lecture serait dangereuse pour la Syrie, où les clivages confessionnels ont déjà nourri des années de violence.

Ahmed al-Charaa sait que sa légitimité régionale reste fragile. Son passé de chef de Hayat Tahrir al-Cham continue de susciter la méfiance. Il cherche désormais à se présenter comme un dirigeant d’État, non comme le chef d’une faction. S’engager au Liban contre le Hezbollah lui ferait perdre ce début de normalisation. Il serait accusé par ses adversaires de servir Israël. Il serait soupçonné par des acteurs arabes de rallumer les divisions sunnites-chiites. Il risquerait aussi de pousser des groupes pro-iraniens à frapper la Syrie.

Le risque interne est tout aussi grave. La Syrie demeure fragmentée. Certaines régions ne sont pas pleinement contrôlées. Des cellules djihadistes subsistent. Des forces étrangères gardent des positions. Des populations déplacées attendent un retour ou une sécurité minimale. Une aventure au Liban détournerait les moyens militaires et politiques du nouveau pouvoir. Elle donnerait aussi à ses opposants un argument évident : Damas se lancerait dans une guerre extérieure avant d’avoir reconstruit l’État.

Cette prudence peut paraître frustrante pour Washington. Elle est pourtant rationnelle. La Syrie n’a pas aujourd’hui les moyens d’être le gendarme du Liban. Elle a déjà du mal à redevenir le gendarme de son propre territoire. Son intérêt immédiat est de fermer les fronts, non d’en ouvrir un nouveau. Elle peut coopérer sur le contrôle des frontières, limiter certains trafics, couper des routes logistiques et dialoguer avec Beyrouth. Elle ne peut pas absorber le coût politique d’une campagne militaire contre le Hezbollah.

Israël reste pris dans le front libanais

Le contraste avec Israël est net. Là où la Syrie refuse d’entrer dans le bourbier libanais, Israël y reste profondément engagé. L’armée israélienne mène des frappes contre des positions attribuées au Hezbollah, maintient une pression sur le Sud-Liban et affirme vouloir empêcher le retour du mouvement près de la frontière. Des responsables israéliens évoquent aussi le maintien de zones de sécurité, au Liban comme sur d’autres fronts.

Cette présence n’est pas seulement militaire. Elle est politique. Le gouvernement israélien fait du front libanais une question centrale de sécurité intérieure. Des dizaines de milliers d’habitants du nord d’Israël ont vécu sous la menace des tirs du Hezbollah. Leur retour dépend, aux yeux de l’État hébreu, d’un éloignement durable du mouvement chiite et de ses capacités. Netanyahu ne peut pas ignorer cette pression. Ses ministres les plus radicaux la transforment en exigence de guerre prolongée.

Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich incarnent cette ligne dure. Ils refusent que l’accord américain avec l’Iran limite la liberté d’action israélienne. Ils défendent une stratégie de force, de destruction des infrastructures ennemies et de maintien de la pression. Leur discours se nourrit d’une conviction : toute retenue sera interprétée par le Hezbollah comme une faiblesse. Cette logique pousse Israël à rester dans le dossier libanais, même lorsque Washington cherche une désescalade.

Le problème est que cette stratégie entretient elle-même l’enlisement. Plus Israël frappe au Liban, plus le Hezbollah peut se présenter comme une force de résistance. Plus l’armée israélienne maintient des positions ou menace de rester dans des zones de sécurité, plus l’État libanais peut dénoncer une atteinte à sa souveraineté. Plus la guerre dure, plus Washington voit son accord avec Téhéran fragilisé. Israël veut sortir le Hezbollah de la frontière. Il risque de s’enfermer dans une confrontation sans issue politique claire.

Le précédent syrien hante le Liban

Le refus de Damas s’explique aussi par l’histoire syrienne au Liban. La présence militaire syrienne a longtemps été justifiée par la stabilisation, la sécurité arabe ou l’équilibre interne libanais. Elle s’est transformée, avec le temps, en système de tutelle. Les services syriens contrôlaient des pans de la vie politique. Les présidents, gouvernements et grandes nominations se décidaient souvent sous influence directe ou indirecte de Damas. Pour une grande partie des Libanais, ce souvenir reste incompatible avec l’idée d’un retour, même limité.

Une intervention syrienne contre le Hezbollah ne serait donc pas reçue comme une simple contribution technique au désarmement. Elle réveillerait immédiatement les divisions libanaises. Certains adversaires du Hezbollah pourraient y voir un affaiblissement utile du mouvement. Mais beaucoup refuseraient l’idée qu’une armée étrangère règle par la force une question qui touche à la souveraineté nationale. Le Liban risquerait alors de passer d’une tutelle iranienne contestée à une nouvelle ingérence syrienne, encouragée par Washington et tolérée par Israël.

Damas sait que cette perception serait désastreuse. Le nouveau pouvoir syrien cherche à sortir de son isolement. Il a besoin d’aides, de reconnaissance, d’investissements et de stabilité frontalière. Revenir au Liban par la force ruinerait une partie de cet effort. Les capitales arabes, déjà prudentes face à la nouvelle Syrie, pourraient y voir une fuite en avant. Les Européens parleraient de risque d’embrasement. Les Libanais dénonceraient un retour du vieux réflexe de domination syrienne.

La Syrie peut donc avoir intérêt à coopérer discrètement, mais pas à intervenir. Elle peut renforcer certains points de passage. Elle peut échanger des renseignements avec des acteurs étrangers. Elle peut empêcher que son territoire serve de couloir logistique ouvert. Mais elle ne veut pas être celle qui franchit la frontière pour désarmer le Hezbollah. Cette différence entre coopération et intervention est la clé de sa position.

Le Hezbollah, adversaire syrien mais danger libanais

Le Hezbollah n’est pas un acteur neutre pour Damas. Pendant la guerre syrienne, il a soutenu l’ancien régime et combattu des groupes rebelles. Pour de nombreux Syriens proches du nouveau pouvoir, le mouvement libanais reste associé à des sièges, des offensives et des violences. Une hostilité politique existe donc bel et bien. Mais cette hostilité ne suffit pas à produire une décision militaire.

Le Hezbollah conserve des capacités importantes. Il dispose d’une expérience de guerre, de réseaux au Liban, d’un appui iranien et d’une implantation sociale. Le combattre sur son propre terrain serait coûteux. Une armée syrienne encore en reconstruction ne pourrait pas garantir une victoire rapide. Elle pourrait au contraire subir des pertes, déclencher des représailles et provoquer une réaction iranienne. Même une opération limitée dans la Békaa pourrait ouvrir une chaîne d’escalades.

Le Liban n’est pas non plus un espace vide. L’armée libanaise existe. Les autorités libanaises revendiquent la souveraineté du pays. La FINUL opère au Sud. Les équilibres communautaires restent sensibles. Une intervention syrienne court-circuiterait tous ces acteurs. Elle donnerait l’impression que le désarmement du Hezbollah ne relève plus de l’État libanais, mais d’une coalition extérieure. Ce serait un aveu d’échec pour Beyrouth et un facteur de crise interne.

Pour le Hezbollah, une telle intervention serait même une aubaine narrative. Le mouvement pourrait abandonner les nuances et dénoncer une offensive américano-israélo-syrienne contre le Liban. Il mobiliserait son environnement au nom de la résistance. Il chercherait à élargir le conflit. Il mettrait ses adversaires libanais dans une position inconfortable, entre hostilité au Hezbollah et refus d’une armée étrangère. Damas a donc peu à gagner et beaucoup à perdre.

Washington cherche un exécutant introuvable

L’idée américaine révèle une difficulté plus profonde. Washington veut le désarmement ou l’affaiblissement du Hezbollah, mais aucun acteur ne veut payer seul le prix de cette opération. Le Liban est trop divisé pour imposer rapidement le monopole des armes. Israël peut frapper, mais ses frappes ne produisent pas nécessairement une solution politique. L’Iran peut demander au Hezbollah de moduler son action, mais il n’a aucun intérêt à abandonner totalement sa carte libanaise. La Syrie peut gêner les réseaux du mouvement, mais elle refuse d’en devenir l’adversaire principal.

Les États-Unis cherchent donc un acteur capable de résoudre une contradiction que personne n’a encore su résoudre. Le Hezbollah est à la fois un parti libanais, une force armée, un acteur social, un allié iranien et un ennemi d’Israël. Le traiter comme un simple problème militaire conduit à l’enlisement. Le traiter comme un simple acteur politique ignore ses armes. Le traiter comme un problème libanais uniquement sous-estime son ancrage régional.

La proposition syrienne traduit cette impasse. Elle externalise la difficulté. Elle suppose que Damas, parce qu’il a des comptes à régler avec le Hezbollah, accepterait de faire ce qu’Israël ne parvient pas à achever et ce que l’État libanais ne peut pas imposer seul. Cette hypothèse néglige le poids de l’histoire, la fragilité syrienne et le risque d’un conflit confessionnel régionalisé.

C’est pourquoi le refus syrien a valeur de signal. Damas veut bien être utile à Washington. Il veut bien se présenter comme un acteur responsable. Il peut même soutenir publiquement l’objectif d’un monopole de l’État libanais sur les armes. Mais il ne veut pas être l’outil militaire d’une stratégie qui pourrait l’engloutir. La formule est simple : la Syrie veut sortir de la guerre, pas hériter du front libanais.

Le Liban face à une souveraineté disputée

Pour Beyrouth, cette séquence est révélatrice. Tout le monde parle du Liban, mais peu d’acteurs semblent prêts à le laisser définir lui-même la solution. Israël parle de sécurité. L’Iran parle de résistance et d’équilibre régional. Les États-Unis parlent de désarmement et de stabilisation. La Syrie parle de prudence. Le Hezbollah parle de défense du pays. L’État libanais, lui, doit tenter de transformer ces discours concurrents en une stratégie nationale.

Le refus syrien peut servir le Liban s’il empêche une nouvelle ingérence militaire. Il rappelle que le désarmement du Hezbollah ne peut pas être confié à une armée étrangère sans créer une crise plus grave. Il peut renforcer l’argument d’une solution libanaise graduelle, appuyée par des garanties internationales, l’armée libanaise et une pression diplomatique sur Israël comme sur le Hezbollah.

Mais cette solution exige des conditions difficiles. Israël doit cesser les frappes et retirer ses forces des zones contestées. Le Hezbollah doit accepter que la décision de guerre et de paix revienne à l’État. Les États-Unis doivent soutenir les institutions libanaises au lieu de chercher des raccourcis régionaux. L’Iran doit reconnaître que la souveraineté libanaise ne peut pas être une simple variable de sa négociation avec Washington. La Syrie doit stabiliser sa frontière sans revenir à une logique de tutelle.

La proposition de Trump a donc eu un mérite involontaire. Elle a montré l’absurdité d’une solution militaire importée. Elle a rappelé que le Liban ne manque pas seulement de forces armées. Il manque d’un consensus national imposable à tous, de garanties extérieures cohérentes et d’un environnement régional qui respecte son territoire. Tant que ces éléments manqueront, chaque acteur cherchera un autre exécutant pour régler le problème à sa place.

Une prudence syrienne qui isole Israël

En refusant de s’impliquer, la Syrie laisse Israël face à sa propre stratégie. Netanyahu ne peut plus espérer que Damas prenne le relais au Liban. Washington peut continuer de critiquer les méthodes israéliennes, mais il ne dispose pas d’un substitut crédible. Le Hezbollah reste là. Le Liban reste fragile. L’accord avec l’Iran ajoute une contrainte diplomatique. Israël se retrouve donc pris entre la poursuite des frappes et la nécessité de ne pas saboter le cadre américain.

Cette situation expose une défaite de méthode. Israël a démontré sa capacité à frapper. Il n’a pas démontré sa capacité à produire une issue politique au Liban. La Syrie, en refusant d’entrer dans ce dossier, montre qu’elle comprend le piège. Une guerre contre le Hezbollah peut commencer par des objectifs simples et finir par une occupation, une contre-guérilla, une crise confessionnelle et une dépendance à des arbitrages étrangers. Damas connaît ce type d’enlisement. Israël aussi, mais son gouvernement semble encore croire qu’une pression prolongée peut modifier durablement le terrain.

Le refus syrien ne règle rien. Il ne désarme pas le Hezbollah. Il ne protège pas les civils libanais. Il ne garantit pas le retour des habitants du nord d’Israël. Il ne stabilise pas la frontière. Mais il ferme une mauvaise piste. Il dit qu’une nouvelle entrée syrienne au Liban ne peut pas être la réponse à l’impasse actuelle. Le dossier revient donc là où il aurait dû rester : entre l’État libanais, les garanties internationales, la pression sur Israël et une négociation plus large sur l’influence iranienne.

La suite dépendra du contenu final des accords d’Islamabad, du rôle du Conseil de sécurité et de la capacité de Beyrouth à empêcher que sa souveraineté soit négociée par d’autres. Damas a choisi de ne pas replonger dans le Liban. Israël, lui, y reste encore engagé, avec une marge militaire réelle mais une marge diplomatique de plus en plus étroite.

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