
Le rapport de situation numéro 10 de l’Organisation mondiale de la santé sur l’escalade au Moyen-Orient place le Liban au centre d’une urgence sanitaire qui ne se résume plus aux combats. Entre le 2 mars et le 2 juin 2026, le pays a enregistré 3 468 morts et 10 577 blessés. Depuis l’annonce d’un cessez-le-feu le 17 avril, l’OMS recense encore 965 morts et 2 918 blessés. Ces chiffres disent l’échec d’une désescalade qui n’a pas protégé les civils, les hôpitaux ni les soignants. La santé au Liban devient ainsi le révélateur d’un conflit qui continue sous des formes multiples : frappes, déplacements, maladies transmissibles, ruptures de services, traumatisme psychologique et sous-financement international. Le pays a bien obtenu une résolution à l’Assemblée mondiale de la santé pour protéger les soins en période de guerre. Mais, sur le terrain, les attaques contre les structures médicales continuent.
Une victoire diplomatique, un échec sur le terrain
Le contraste est sévère. À Genève, la soixante-dix-neuvième Assemblée mondiale de la santé a adopté une résolution soumise par le Liban et soutenue par le Conseil des ministres arabes de la Santé. Le texte appelle à renforcer la protection des services de santé, à maintenir le soutien international et à améliorer l’assistance opérationnelle pour préserver les soins essentiels pendant les conflits. Cette initiative donne à Beyrouth une visibilité diplomatique utile. Elle rappelle aussi que la protection des hôpitaux et des personnels médicaux n’est pas une faveur humanitaire. Elle relève du droit international et de la responsabilité des parties au conflit. Mais la portée politique de cette résolution se heurte aussitôt aux données du même rapport.
L’OMS a recensé 191 attaques contre les soins de santé au Liban depuis le 2 mars. Ces attaques ont provoqué la mort de 128 travailleurs de santé et blessé 357 autres. Entre le 23 et le 31 mai seulement, l’organisation a vérifié seize attaques, avec cinq morts et trente-quatre blessés parmi les soignants. Le 1er juin, l’hôpital Jabal Amel, à Tyr, a été touché. Quatre personnes ont été tuées et au moins 127 blessées, dont trente-neuf membres du personnel médical, infirmier et administratif. Les dégâts ont affecté plusieurs étages, les départements internes, le parking, des bâtiments adjacents, le service des urgences et l’unité de soins intensifs. Un hôpital devient alors lui-même un champ de bataille.
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Cette réalité mine toute lecture rassurante du cessez-le-feu. Un arrêt des hostilités qui laisse les hôpitaux exposés n’est pas une protection effective. Les soignants ne peuvent pas opérer dans des services endommagés, sans sécurité, sans matériel suffisant et avec la menace permanente d’un nouvel impact. Les patients hésitent à se rendre dans des établissements qui peuvent être visés ou touchés. Les ambulances voient leurs trajets devenir plus dangereux. Les familles reportent des soins essentiels par peur des routes, des frappes ou des coupures. La guerre ne tue donc pas seulement par les explosions. Elle tue aussi en empêchant la continuité médicale.
La santé au Liban prise dans une crise systémique
Le rapport décrit un système de santé qui absorbe des chocs simultanés. Quarante-deux centres de soins de santé primaire et trois hôpitaux restent fermés. Dix-sept hôpitaux ont subi des dommages partiels, dont deux avec des dégâts structurels majeurs. Cent dix-huit pharmacies et entrepôts pharmaceutiques ont également été affectés. Cette liste n’est pas seulement comptable. Elle montre la dégradation d’un réseau déjà fragilisé par la crise économique, les pénuries de médicaments, l’exode d’une partie du personnel qualifié et la faiblesse des finances publiques. Le Liban entre dans cette guerre avec un système affaibli. Il doit désormais gérer des blessés de masse, des déplacés, des maladies transmissibles et des besoins chroniques.
Les besoins identifiés par l’OMS sont lourds : fournitures pour traumatologie et chirurgie, capacité des banques du sang, personnels formés, médicaments pour maladies chroniques, diagnostics et équipements d’urgence. Ces manques touchent directement les patients. Un blessé grave a besoin d’un bloc opératoire, de sang, d’anesthésiques, d’antibiotiques et d’équipes capables d’intervenir vite. Un patient diabétique ou cardiaque a besoin d’un traitement régulier, même si sa maison a été détruite. Une femme enceinte doit trouver une maternité fonctionnelle. Un enfant non vacciné devient vulnérable lorsque les services de prévention sont interrompus. La crise sanitaire se déplace ainsi des urgences vers toute la chaîne des soins.
La santé au Liban est aussi menacée par le déplacement massif de population. Au 21 mai, 127 714 personnes vivaient dans 631 abris collectifs à travers le pays, soit une hausse de 14 % depuis le 17 avril. Ces chiffres montrent que le cessez-le-feu annoncé n’a pas enclenché un retour significatif. Les abris collectifs offrent une protection minimale, mais ils concentrent les risques. Surpeuplement, eau limitée, sanitaires insuffisants, promiscuité, chaleur, fatigue et stress créent un terrain favorable aux infections. Les femmes, les enfants, les personnes âgées et les malades chroniques paient le prix le plus lourd de cette vie suspendue.
Diarrhées aiguës, gale, poux : les abris sous tension
L’augmentation des cas de diarrhée aqueuse aiguë illustre cette vulnérabilité. Le rapport indique une progression de 504 cas en semaine 17 à 803 cas en semaine 20, pour un total cumulé de 2 777 cas. Aucun cas confirmé de choléra n’a été détecté à ce stade. Cette précision est importante, mais elle ne doit pas conduire à minimiser le signal d’alerte. La diarrhée aqueuse aiguë indique souvent des problèmes d’eau, d’assainissement, d’hygiène et de surveillance. Dans des abris surchargés, elle peut se propager rapidement. Elle peut aussi déshydrater des enfants, aggraver des maladies existantes et saturer des équipes médicales déjà mobilisées par les blessés de guerre.
L’OMS et le ministère libanais de la Santé ont réagi par un outil simple, mais révélateur de la nature de la crise : un livret de sensibilisation sanitaire destiné à environ 130 000 déplacés vivant dans des abris collectifs. Il porte sur la prévention des maladies transmissibles courantes et répond à des signalements de poux, de gale et d’autres infections touchant surtout les femmes et les enfants. Intégré aux distributions de kits d’hygiène, il doit atteindre environ 34 000 familles. Cette initiative est utile. Elle montre aussi que le Liban en est réduit à prévenir des maladies de promiscuité dans des abris, pendant que le débat diplomatique parle de cessez-le-feu et de sécurité régionale.
Les mouvements de population vers la Syrie ajoutent une dimension transfrontalière. Depuis le 2 mars, 448 582 personnes ont traversé du Liban vers la Syrie par des points de passage officiels. Parmi elles figurent 367 291 Syriens et 81 291 Libanais. Ce flux inverse les représentations habituelles. Pendant des années, la Syrie a été le pays de départ et le Liban un espace d’accueil. La guerre régionale déplace désormais des Libanais vers un pays lui-même fragile, marqué par l’insécurité, les pénuries et des flambées épidémiques. Le rapport mentionne 545 cas de rougeole en Syrie depuis janvier, dont 96 sur les deux dernières semaines, et plus de 5 800 cas de leishmaniose cutanée au premier trimestre.
Une crise libanaise dans une région malade
Cette circulation des risques concerne directement le Liban. Les frontières ne bloquent pas les maladies, surtout lorsque les familles bougent sous pression, avec des enfants non vaccinés, peu d’accès à l’eau propre et des systèmes de surveillance débordés. La rougeole est très contagieuse. La leishmaniose cutanée se développe dans des environnements dégradés. La diarrhée aqueuse aiguë dépend largement des conditions d’eau et d’assainissement. La santé publique libanaise ne peut donc plus être pensée comme un dossier national isolé. Elle dépend des routes, des abris, des passages frontaliers, des campagnes de vaccination, des systèmes d’alerte et de la coordination avec les pays voisins.
Le rapport régional élargit encore le tableau. L’Irak a signalé 88 cas confirmés de fièvre hémorragique de Crimée-Congo depuis le début de 2026, dont huit décès. Le Koweït a subi, le 3 juin, des frappes sur son aéroport, des zones résidentielles et des installations civiles et diplomatiques, avec un mort et soixante-trois blessés ; des débris ont touché la Maison de l’ONU, où se trouve le bureau de l’OMS, sans faire de victime. L’Iran, selon les données rapportées pour la période du 28 février au 6 avril, compte 3 375 morts civils et plus de 33 806 blessés, ainsi que 26 attaques vérifiées contre les soins de santé. Ces éléments montrent une région où les systèmes sanitaires sont exposés à la fois aux bombes, aux ruptures d’approvisionnement et aux maladies.
Pour le Liban, cette dimension régionale n’est pas abstraite. Les chaînes d’approvisionnement médicales dépendent des routes, des ports, des aéroports, des coûts de transport et de la stabilité régionale. L’OMS note que son hub logistique de Dubaï reste opérationnel, mais qu’il subit des livraisons inférieures à la moyenne en raison des contraintes d’approvisionnement et de la hausse des coûts de transport. Il conserve 3,46 millions de dollars de contre-mesures médicales prêtes à être déployées vers 26 pays, soit environ 200 tonnes de fournitures. Depuis le début de la crise régionale, il a livré 4,57 millions de dollars de contre-mesures à 24 pays. Ces chiffres montrent une capacité. Ils révèlent aussi une demande qui dépasse les moyens.
Une réponse utile, mais encore trop limitée
La réponse de l’OMS au Liban combine plusieurs priorités. L’organisation a formé des médecins urgentistes à la préparation et à la réponse aux risques radiologiques et nucléaires, puis soutient le déploiement de formations supplémentaires dans les hôpitaux. Elle a livré 120 sacs de traumatologie aux équipes d’ambulance et de services médicaux d’urgence afin de renforcer la préparation aux afflux massifs de blessés. Elle finance aussi des hospitalisations liées aux traumatismes pour des patients non libanais touchés par le conflit : 101 patients pris en charge dans 23 hôpitaux, dont des Syriens et des travailleurs migrants ; près d’un quart des bénéficiaires ont moins de 18 ans. La guerre frappe au-delà des nationalités.
Cette prise en charge des non-Libanais mérite attention. Elle rappelle que le système de santé libanais soigne des populations multiples dans une période où les ressources diminuent. Les réfugiés syriens, les travailleurs migrants et les familles déplacées se retrouvent souvent parmi les plus vulnérables. Les exclure des soins accroîtrait les risques sanitaires pour tous. Les prendre en charge exige des financements extérieurs. Le Liban se trouve donc confronté à un dilemme humanitaire et budgétaire : il doit maintenir une réponse inclusive alors que ses infrastructures sont attaquées et que ses finances restent incapables d’absorber seules le choc.
La santé mentale constitue une autre ligne de rupture. L’OMS signale la poursuite de formations aux compétences psychosociales axées sur les techniques de désescalade, avec 35 professionnels supplémentaires formés. Elle travaille aussi au renforcement de la coordination en santé mentale et soutien psychosocial au niveau infranational. Ces mesures paraissent modestes face à l’ampleur du traumatisme. Elles sont pourtant essentielles. Les soignants travaillent sous menace. Les déplacés vivent dans l’incertitude. Les enfants entendent les explosions, perdent leurs repères et voient leurs écoles fermées. Les familles endeuillées doivent survivre dans des abris ou des maisons endommagées. La guerre laisse des blessures que les statistiques de morts et de blessés ne captent pas.
Le sous-financement, autre front de la crise
Le point le plus critique du rapport concerne le financement. L’appel flash de l’OMS pour le conflit au Moyen-Orient demande 30,3 millions de dollars. Il n’est financé qu’à 12 %. Les appels régionaux d’urgence sanitaire de l’OMS nécessitent 633 millions de dollars et sont financés à 49 %. Le déficit du premier appel est alarmant. Il intervient alors que les attaques contre les soins se poursuivent, que les hôpitaux ferment, que les déplacés augmentent et que les maladies transmissibles progressent. Les gouvernements dénoncent les violations, mais ne financent pas à la hauteur des besoins. Cette contradiction affaiblit toute réponse.
Le sous-financement a des effets concrets. Il retarde l’achat de médicaments, limite les équipes mobiles, freine la surveillance épidémiologique, réduit les formations, complique la livraison de fournitures et contraint les partenaires à choisir entre des priorités toutes urgentes. Faut-il financer les sacs de traumatologie, les antibiotiques, les traitements chroniques, l’eau et l’assainissement dans les abris, les campagnes de vaccination, les hôpitaux endommagés ou les soins psychologiques ? Dans un système correctement financé, ces besoins seraient complémentaires. Dans une réponse financée à 12 %, ils deviennent concurrents.
Le rapport formule des appels clairs : protéger les soins à tout moment, garantir un accès sûr et sans entrave à l’aide, aux patients, aux ambulances et au personnel, préserver les infrastructures vitales d’eau et d’énergie, maintenir les opérations humanitaires et financer d’urgence les activités de santé. Ces demandes paraissent élémentaires. Leur répétition montre qu’elles ne sont pas respectées. L’attaque d’un hôpital, la fermeture de centres de santé, la progression des maladies dans les abris et le manque de fonds indiquent une faillite collective. Les parties au conflit portent la responsabilité directe des violences. Les bailleurs portent celle de l’insuffisance de la réponse.
Le Liban a réussi à porter une résolution internationale sur la protection des soins. C’est un acquis diplomatique. Mais ce succès restera symbolique si les hôpitaux continuent d’être frappés, si les soignants meurent, si les déplacés s’entassent dans des abris et si les appels humanitaires restent presque vides. La protection de la santé ne se mesure pas aux textes adoptés à Genève. Elle se mesure à Tyr, à Marjayoun, dans les abris collectifs, dans les ambulances, dans les centres de soins fermés, dans les pharmacies endommagées et dans les familles qui attendent encore un retour. Le prochain rapport mensuel de l’OMS, annoncé pour le 2 juillet, dira si le cessez-le-feu a enfin commencé à protéger les malades, ou si la santé au Liban reste la victime la plus documentée d’une guerre qui refuse de s’arrêter.


