Les libanais aux âmes errantes, par Sami Ghaddar

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Lui, il est né là, par chance ou par manque de veine. Le tirage au sort du tombola de naissance lui dédia simultanément le bingo heureux de naître à l’ombre d’un cèdre et le fiasco d’une société atypique, où tout le monde joue à “je t’aime, moi non plus”, une sorte de ruche régentée par une reine malade et des abeilles anathématisées par une escouade des frelons tueurs et une cohorte étrangère des guêpes au venin mortel.

Lui, il connaît La suite, c’est marqué dans ses gênes, un départ vers une autre contrée, histoire de tenter une autre combinaison sociale se soldant par un jackpot qui gomera la culpabilité d’avoir quitté et abandonné, et qui procurera une fierté de devenir un migrant, un être universel en perpétuel mouvement dans le ventre de sa mère, la terre, tout en maintenant un cordon ombilical solidement attaché aux racines des cèdres du Levant.

Lui, il fut donc libanais, puis rebaptisé français, canadien, américain, suisse, africain ou autre. Il cumule ainsi deux âmes errantes, une chérit le Liban et l’autre est universelle ; Ses deux âmes s’entendent, s’auscultent et se comprennent bien, mais elles peuvent parfois se contredire, se déchirer et même venir aux mains dès qu’il s’agit d’un sujet sensible touchant à l’identité, aux croyances et à l’appartenance.

Il ne s’agit pas d’un dédoublement pathologique de la personnalité, mais tout simplement d’un cousinage propice et bienfaisant entre plusieurs cultures.Lui, il est d’un optimisme démesuré, même si parfois il est lassé et fatigué, il continue quand-même à croire et espérer car justement son âme libanaise ne faiblit pas, elle est prête à tendre la main, même au diable, pourvu de trouver les remèdes nécessaires à la guérison du Liban.

Lui, il se fait épauler aussi par son âme universelle qui alloue son aide et son réconfort, mais elle a du mal à comprendre, comment ce peuple si alerte et si ouvert d’esprit n’arrive pas à remonter dans le train de l’histoire moderne ni à se débarrasser de cette bande de pègres qui le gouverne, ce gang de rats, cette poignée de racailles mafieux, ce clan de brigands déguisés en politiciens et en hommes de religions.

Lui, c’est peut-être moi, ou quelqu’un d’autre de cette diaspora libanaise, où des millions d’âmes errantes gravitent autour de la terre, avec une force d’attraction permanente, dont l’épicentre est un tout petit point du globe terrestre, le Liban que je chérirai jusqu’à mon dernier souffle, c’est mon jardin d’Eden, ma reine de Saba et mon amour éternel.

Sami Ghaddar

Franco-libanais, architecte, professeur des universités, écrivain

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