L’or au Liban est redevenu un indicateur de défiance. Les importations d’or, de bijoux et de joaillerie ont atteint un niveau exceptionnel au début de 2026, au moment où les ménages solvables cherchent encore à protéger leur épargne hors des banques. Ce mouvement traduit moins une reprise du luxe qu’un réflexe de sécurité dans une économie marquée par la crise bancaire, la guerre et l’incertitude monétaire.
L’or au Liban, refuge d’une épargne inquiète
Les chiffres disponibles pour les deux premiers mois de 2026 donnent une image nette du changement de comportement. Les importations d’or, de bijoux et de joaillerie ont atteint 837 millions de dollars, contre 285 millions de dollars sur la même période de 2025. La hausse atteint donc 552 millions de dollars, soit 194 %. Dans une économie normale, une telle progression pourrait être lue comme le signe d’un marché florissant, d’un tourisme d’achat ou d’une forte demande commerciale. Au Liban, elle prend un autre sens. Elle montre que le métal jaune est devenu une forme d’épargne visible, transportable et perçue comme moins risquée que les dépôts bancaires. Le mouvement est d’autant plus parlant que les réexportations de la même catégorie ont reculé au même moment. Elles sont passées de 269 millions de dollars à 85 millions de dollars, soit une baisse de 184 millions de dollars et de 68 %. Autrement dit, une grande partie de ce qui entre ne ressort pas. Le pays ne joue pas seulement le rôle d’une plateforme de transit. Il absorbe davantage d’or qu’avant.
Cette absorption modifie la structure des importations. La valeur des achats d’or, de bijoux et de joaillerie a représenté 22 % de la facture totale des importations libanaises durant les deux premiers mois de 2026. La facture globale a atteint 3,757 milliards de dollars. Un an plus tôt, la même catégorie représentait 10 % d’une facture d’importation évaluée à 2,834 milliards de dollars. Cette progression en part relative est aussi importante que la hausse en valeur. Elle signifie que l’or n’augmente pas seulement parce que tout le commerce extérieur progresse. Il prend une place beaucoup plus grande dans les achats du pays. Pour un État qui a besoin de devises pour l’énergie, les médicaments, les denrées alimentaires, les pièces de rechange et les équipements productifs, ce déplacement de la demande mérite attention.
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| Indicateur | Janvier-février 2025 | Janvier-février 2026 | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations d’or, bijoux et joaillerie | 285 millions de dollars | 837 millions de dollars | plus 552 millions, soit plus 194 % |
| Réexportations | 269 millions de dollars | 85 millions de dollars | moins 184 millions, soit moins 68 % |
| Facture totale des importations | 2,834 milliards de dollars | 3,757 milliards de dollars | plus 923 millions |
| Part de l’or dans les importations | 10 % | 22 % | plus 12 points |
Le tableau montre le cœur du sujet. La demande intérieure paraît l’emporter sur la logique commerciale. Quand les réexportations baissent en même temps que les importations explosent, l’hypothèse d’un simple mouvement de négoce devient moins convaincante. Il reste bien sûr des achats liés au commerce de bijoux, aux mariages, aux cadeaux, aux réseaux régionaux et à la diaspora. Mais l’ampleur de la hausse renvoie à un autre ressort. Les personnes qui ont les moyens de le faire cherchent à sortir de la monnaie papier, à réduire leur exposition au système bancaire et à conserver une valeur qu’elles comprennent. Dans un pays où la livre a perdu l’essentiel de sa valeur depuis la crise de 2019, l’or donne une impression de stabilité. Il n’est pas sans risque, car son prix varie. Mais il ne dépend pas directement d’une circulaire bancaire, d’un contrôle des retraits ou d’un changement de taux appliqué par une banque.
Une mémoire encore vive de 2019
Le recours à l’or au Liban s’inscrit dans une histoire récente très douloureuse. Depuis l’effondrement bancaire de 2019, les déposants vivent avec des restrictions sur leurs comptes, des retraits plafonnés, des décotes de fait et une incertitude durable sur la restitution de l’épargne. Une partie de la population a perdu l’accès normal à ses dollars. Une autre a vu ses revenus en livres être laminés. Les ménages qui disposent encore de liquidités cherchent donc à éviter une seconde perte. Le métal jaune devient un coffre personnel. Il peut être gardé à domicile, confié à un proche, vendu en urgence, transmis ou transporté. Ces qualités pratiques expliquent une partie de son attrait. Elles expliquent aussi pourquoi le phénomène concerne surtout les ménages aisés, les commerçants disposant de liquidités et les familles qui ne veulent plus déposer d’argent dans les banques.
La crise a aussi transformé la psychologie de l’épargne. Avant 2019, un dépôt bancaire en dollars était perçu par beaucoup comme une sécurité. Il produisait des intérêts, il pouvait financer les études des enfants, l’achat d’un appartement ou la retraite. Après l’effondrement, la même épargne est devenue un objet de conflit. Le déposant ne sait plus quand ni comment il récupérera son argent. Il ne sait pas quelle part sera reconnue, quelle part sera convertie, quelle part sera perdue et qui portera la charge finale. Dans cette situation, l’achat d’or ne répond pas seulement à une logique de rendement. Il répond à un besoin de contrôle. Le propriétaire d’un bijou ou d’un lingot voit son bien. Il le détient physiquement. Il n’attend pas l’accord d’une banque pour y accéder. Cette dimension concrète compte dans une société où la confiance institutionnelle a été fortement abîmée.
La guerre et les tensions régionales renforcent ce réflexe. Dans les périodes de conflit, les actifs jugés liquides et internationaux sont recherchés. Le dollar garde un rôle central, mais il peut être difficile à placer ou à conserver lorsque les ménages se méfient des banques. L’or offre une autre voie. La reprise des bombardements, les risques sur les routes, les incertitudes autour du cessez-le-feu et les tensions entre les États-Unis, l’Iran et Israël alimentent un climat de peur. Les ménages qui ont déjà vécu la perte de valeur de la livre, les restrictions bancaires et les secousses politiques peuvent préférer un actif ancien, simple à comprendre et reconnu partout. Le fait que des spécialistes locaux évaluent à environ 10 milliards de dollars les liquidités conservées dans les maisons renforce cette lecture. Une partie de cet argent dort en billets. Une autre peut se convertir en or.
Un choix rationnel, un coût collectif
Ce choix individuel a cependant un coût collectif. L’or protège un patrimoine, mais il ne finance pas l’économie réelle. Un dépôt bancaire, dans un système sain, peut devenir un crédit à une entreprise, un prêt immobilier, une ligne de trésorerie ou un investissement productif. Un lingot gardé dans une armoire ne crée pas d’emploi. Un bijou acheté comme refuge ne modernise pas une usine. À l’échelle d’un ménage, la décision peut être rationnelle. À l’échelle du pays, elle signale une panne de confiance. Plus l’épargne se retire du circuit financier, plus les banques restent incapables de jouer leur rôle. Plus les banques restent paralysées, plus les entreprises dépendent de leurs fonds propres, du cash ou des réseaux informels. L’économie se fragmente alors entre ceux qui peuvent protéger leur argent et ceux qui vivent au mois le mois.
Le phénomène accentue aussi les inégalités. Tout le monde ne peut pas acheter de l’or. Les salariés payés en livres, les retraités, les familles endettées et les petits déposants bloqués dans les banques n’ont pas les mêmes moyens. Le refuge profite d’abord à ceux qui disposent déjà de devises ou d’un revenu stable. Le marché de l’or devient alors un miroir social. Il montre la capacité d’une minorité à sécuriser ses avoirs, pendant que d’autres subissent la hausse des prix, les frais de santé, les loyers et la baisse du pouvoir d’achat. Cette différence peut nourrir un sentiment d’injustice. Elle rappelle que la crise bancaire n’a pas touché tout le monde de la même manière. Ceux qui avaient accès à l’information, aux devises ou à des canaux de sortie ont mieux résisté. Les autres restent exposés.
Banque centrale : deux lectures des réserves
La banque centrale tente, de son côté, de défendre un récit de stabilité. Elle affirme que ses avoirs en devises ont progressé d’environ 372 millions de dollars entre avril 2025 et avril 2026. Elle explique que certaines baisses observées au début de 2026 tiennent à des facteurs temporaires, dont les paiements publics, la hausse des retraits autorisés dans le cadre de circulaires bancaires et les variations comptables entre devises. Ce discours vise à rassurer. Il suggère que la situation monétaire reste sous contrôle et que la stabilité du taux de change n’est pas menacée à court terme. Il présente les tensions récentes comme des fluctuations, non comme le signe d’une rupture. Mais ce récit ne suffit pas à convaincre une partie des observateurs. Une autre lecture, fondée sur les mêmes états publiés par l’autorité monétaire, avance que les avoirs en dollars ont reculé de 640 millions de dollars entre le 15 février et le 30 avril 2026. La divergence entre les deux lectures nourrit la défiance.
Cette controverse sur les réserves rejoint le débat sur l’or. Les Libanais ne réagissent pas seulement aux chiffres. Ils réagissent à la lisibilité des chiffres. Quand une institution parle de hausse annuelle et qu’un média local relève une baisse sur une période courte, le public retient surtout l’incertitude. Or l’économie libanaise souffre d’une longue crise de transparence. Les pertes du système bancaire ne sont pas clairement réparties. Les responsabilités ne sont pas tranchées. Les déposants ne disposent pas d’un calendrier crédible de remboursement. Les banques ne sont pas restructurées de manière définitive. Les lois de réforme avancent lentement et restent contestées. Dans cette zone grise, l’or gagne par défaut. Il n’a pas besoin d’être expliqué par un communiqué. Il n’a pas besoin d’une promesse de réforme. Il représente un actif dont le prix peut être consulté sur les marchés internationaux et dont la possession ne dépend pas d’un guichet bancaire.
Une facture en devises difficile à ignorer
La progression des achats d’or pose aussi une question de devises. Les importations sont payées en dollars ou en devises. Même si une partie de ces fonds provient de l’argent déjà disponible dans le pays, de la diaspora ou de circuits commerciaux existants, la facture reste lourde. En deux mois, 837 millions de dollars ont été consacrés à une catégorie qui ne renforce pas directement la production locale. Ce montant dépasse de loin ce que beaucoup de secteurs productifs peuvent mobiliser pour investir. Il faut toutefois éviter une lecture trop simple. L’or peut aussi servir de réserve pour des commerçants, de matière première pour des ateliers, de support de transmission familiale ou de produit vendu à des non-résidents. Le problème n’est donc pas l’existence du marché. Le problème est son poids inhabituel dans une économie privée de crédit et de confiance.
L’État dispose de peu de moyens pour modifier ce comportement à court terme. Il ne peut pas demander aux ménages de refaire confiance aux banques par décret. Il ne peut pas interdire la protection privée de l’épargne sans renforcer la peur. Il ne peut pas non plus ignorer le signal envoyé par les chiffres. La réponse passe d’abord par la réforme bancaire. Elle exige une reconnaissance des pertes, une protection claire des petits déposants, un traitement différencié des gros comptes, une recapitalisation crédible et une gouvernance plus stricte. Elle suppose aussi une communication monétaire transparente. Si les réserves baissent, il faut dire pourquoi. Si elles montent, il faut expliquer grâce à quels flux. Si des circulaires augmentent les retraits, leur coût doit être publié. Plus les données sont claires, moins les rumeurs occupent l’espace.
Le marché de l’or peut donc être lu comme un sondage grandeur nature sur la confiance. Les chiffres ne disent pas seulement que des bijoux ont été achetés. Ils disent que beaucoup de Libanais solvables ne considèrent toujours pas la banque comme un lieu sûr pour leur argent. Ils disent que la stabilité du taux de change ne suffit pas à restaurer la confiance. Ils disent aussi que le souvenir de 2019 reste plus fort que les communiqués rassurants. Tant que les déposants ne verront pas de réforme concrète, l’or au Liban gardera cette fonction de refuge. La prochaine donnée à surveiller sera la confirmation, ou non, de cette tendance dans les statistiques douanières des mois suivants, ainsi que son effet sur la facture d’importation et sur la circulation du cash hors du système bancaire.



