Une guerre qui rend le Fonds monétaire plus central
Le Liban revient vers le Fonds monétaire international avec une urgence renforcée par la guerre. Le pays avait déjà besoin d’un programme pour sortir de l’effondrement financier commencé en 2019. Il en a désormais besoin pour éviter que le choc militaire ne transforme une reprise fragile en nouvelle crise durable. La guerre ajoute des pertes, des dépenses, des déplacés, des besoins sociaux et des incertitudes à une économie qui n’a toujours pas réglé ses pertes bancaires.
Les chiffres montrent l’ampleur du retournement. La croissance réelle avait atteint 3,5 pour cent en 2025, selon les estimations de la Banque mondiale. Une progression de 4 pour cent était envisagée pour 2026, à condition que les réformes, la stabilité politique et les flux de reconstruction se maintiennent. Cette trajectoire est désormais menacée. Le ministre de l’Economie Amer Bisat évoque une perte de 5 à 7 pour cent du produit intérieur brut en cinq semaines de guerre, soit près de 2 milliards de dollars selon les premières estimations.
Le choc arrive dans une société déjà appauvrie. La pauvreté monétaire avait atteint 44 pour cent de la population dans les zones étudiées par la Banque mondiale en 2022, contre 12 pour cent en 2012. Le taux atteignait 33 pour cent parmi les Libanais et 87 pour cent chez les réfugiés syriens. La guerre augmente donc les besoins dans un pays où une grande partie des ménages avait déjà réduit ses dépenses, utilisé ses économies ou dépendait de l’aide familiale.
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Dans ce contexte, le Fonds monétaire n’est pas seulement un bailleur. Il reste le principal point de passage pour rendre crédible un plan économique complet. Sans accord avec lui, le Liban peut obtenir des aides ponctuelles, des prêts ciblés ou des financements humanitaires. Mais il aura plus de mal à convaincre les partenaires internationaux qu’il dispose d’une stratégie cohérente pour les banques, les finances publiques, la dette, les dépôts et la reconstruction.
Un programme, pas seulement un prêt
L’objectif du gouvernement
Le ministre des Finances Yassine Jaber a résumé l’objectif du gouvernement en marge des réunions de printemps à Washington: obtenir d’abord un accord au niveau des services du Fonds, puis progresser vers un programme. Cette étape technique est essentielle. Un accord au niveau des services ne signifie pas encore le déblocage final des fonds. Il indique que les équipes du Fonds et les autorités se sont entendues sur un ensemble de mesures, de chiffres, de lois et de conditions préalables.
Pour Nawaf Salam, l’enjeu est politique autant que financier. Son gouvernement doit montrer qu’il peut négocier avec le Fonds sans ignorer les contraintes sociales. Il doit aussi convaincre que le programme ne sera pas une série de mesures imposées de l’extérieur, mais un cadre national pour sortir d’une crise qui a détruit la confiance dans les banques, l’Etat et la monnaie. Cette nuance compte dans un pays où l’aide internationale est souvent associée à la conditionnalité et à la perte de souveraineté.
Le gouvernement cherche aussi une aide rapide pour absorber le choc de la guerre. Des discussions ont été rapportées autour d’un instrument pouvant donner accès à un montant de 800 millions à 1 milliard de dollars, destiné au soutien budgétaire et à la réponse humanitaire. Une telle enveloppe ne remplacerait pas un programme complet. Elle permettrait de gagner du temps, de financer certaines urgences et d’éviter que les dépenses de guerre ne détruisent le peu de discipline budgétaire restaurée.
La difficulté est que le Fonds n’accorde pas un chèque en blanc. Il demande des réformes précises, vérifiables et durables. L’urgence de la guerre peut justifier une aide accélérée. Elle ne supprime pas les conditions de fond. Au contraire, elle les rend plus nécessaires, car un financement rapide sans cadre de réforme risquerait d’être absorbé par les dépenses courantes sans rétablir la confiance.
Une aide extérieure fragmentée
Le Liban reçoit déjà des appuis extérieurs ciblés. La Banque mondiale a approuvé un financement de 350 millions de dollars, dont 200 millions destinés au filet de sécurité sociale et 150 millions à un projet d’accélération numérique. Ces fonds sont importants pour soutenir les ménages pauvres, élargir l’accès aux services et moderniser certaines capacités publiques. Mais ils ne traitent pas le coeur de la crise financière.
La différence entre ces financements et un programme du Fonds est majeure. La Banque mondiale finance des projets, des filets sociaux et des politiques sectorielles. Le Fonds monétaire traite l’équilibre macroéconomique, les finances publiques, la banque centrale, la dette, les banques et la crédibilité globale. Les deux approches sont complémentaires. L’une protège les ménages et soutient des réformes ciblées. L’autre fournit un cadre général sans lequel les autres aides restent dispersées.
Le risque actuel est celui d’une économie maintenue par des perfusions multiples mais sans traitement central. Le Liban peut obtenir des prêts pour la protection sociale, des aides pour la reconstruction, des dons humanitaires et des financements sectoriels. Mais si la crise bancaire n’est pas réglée, si les pertes ne sont pas réparties et si la dette reste insoutenable, ces flux ne suffiront pas à recréer une économie de crédit, d’investissement et de confiance.
Les banques au coeur du blocage
Les pertes doivent être reconnues
La crise bancaire reste le principal obstacle. Depuis 2019, les déposants vivent avec des restrictions de fait sur leurs comptes. Les banques ne fonctionnent plus comme des intermédiaires normaux. Le crédit reste limité. La confiance a été détruite. Un programme avec le Fonds exige donc de reconnaître les pertes, de les répartir et de restructurer le secteur.
Le gouvernement avait estimé en 2022 les pertes de la crise à environ 70 milliards de dollars. Ce chiffre est probablement plus élevé aujourd’hui, compte tenu des années de blocage, des conversions forcées, de l’érosion des bilans et de l’absence d’un règlement complet. Les pertes ne peuvent pas disparaître par l’attente. Elles existent déjà. La question est de savoir qui les porte: l’Etat, la Banque du Liban, les banques commerciales, les actionnaires, les grands déposants, ou une combinaison de ces acteurs.
Karim Souaid, gouverneur de la Banque du Liban, affirme que les pertes doivent être réparties entre les principaux acteurs concernés avant qu’un redressement ne puisse prendre forme. Il insiste aussi sur la priorité à donner aux petits déposants, qui représentent près de 90 pour cent des comptes. Cette priorité est à la fois économique et sociale. Elle vise à protéger la majorité des clients et à éviter que la réforme ne soit perçue comme un nouveau transfert des pertes vers les ménages ordinaires.
Le Fonds monétaire demande que la stratégie de restructuration bancaire soit financièrement viable, alignée sur les principes internationaux et compatible avec la soutenabilité de la dette publique et extérieure. Cette exigence est technique, mais elle a un sens politique clair. Le Liban ne peut pas promettre aux déposants plus que ce que le système peut réellement payer. Il ne peut pas non plus protéger les banques au prix d’une dette publique impossible à soutenir.
Le piège du compromis flou
La tentation libanaise est souvent de reporter les décisions les plus difficiles. Les lois peuvent être votées sans régler la répartition des pertes. Les bilans peuvent rester opaques. Les déposants peuvent recevoir des promesses graduelles. Les banques peuvent survivre sans recapitalisation suffisante. Ce type de compromis évite une crise politique immédiate, mais il prolonge la stagnation.
Karim Souaid avertit qu’un système bancaire ne peut pas être reconstruit sur des actifs dégradés et un capital insuffisant. Selon cette logique, deux voies existent. Soit les banques sont recapitalisées par de nouveaux fonds. Soit le système est réduit fortement pour correspondre à la taille réelle de l’économie. Une solution intermédiaire prolongerait le blocage. Elle laisserait des banques trop faibles pour prêter et trop fragiles pour inspirer confiance.
Pour le Fonds, ce point est décisif. Un programme ne peut pas réussir si le secteur bancaire reste un corps malade dans l’économie. Sans banques fonctionnelles, les entreprises ne peuvent pas financer leurs investissements. Les ménages ne peuvent pas accéder à des crédits normaux. Les capitaux restent prudents. Les paiements sont contournés par le cash et par des circuits informels. La reconstruction elle-même devient plus lente et plus coûteuse.
La réforme bancaire doit donc être au centre de l’accord. Elle ne peut pas être un chapitre secondaire. Elle doit fixer l’ordre d’absorption des pertes, les règles de recapitalisation, les critères de résolution, la protection des petits déposants, le traitement des grands dépôts et la responsabilité des actionnaires. Plus le texte sera précis, plus il sera difficile politiquement. Mais plus il sera flou, moins il servira à restaurer la confiance.
Les finances publiques sous pression de guerre
Une discipline fragile
Le Liban a réalisé certains progrès budgétaires récents. Les recettes fiscales ont augmenté et les dépenses ont été mieux contrôlées. Ces améliorations ont contribué à stabiliser partiellement les finances publiques. Mais elles restent insuffisantes face aux besoins de reconstruction, à la crise sociale et à la guerre.
La guerre menace les deux côtés du budget. Les dépenses augmentent avec les déplacés, les infrastructures endommagées, les besoins de sécurité, les municipalités, les aides sociales et les services publics. Les recettes peuvent reculer si l’activité baisse, si le tourisme chute, si les importations se perturbent ou si les entreprises ferment. Le budget se retrouve donc exposé à un effet de ciseaux.
Les recettes douanières illustrent la faiblesse de l’Etat. En 2016, les importations de 19,5 milliards de dollars avaient rapporté environ 1,4 milliard de dollars de droits, soit 3,84 millions de dollars par jour. En 2025, les importations ont atteint environ 21 milliards de dollars, mais les droits n’ont rapporté que 945 millions de dollars, soit 2,58 millions de dollars par jour. Le manque à gagner est évalué à 1,26 million de dollars par jour par rapport au rendement de 2016. Le ratio des droits aux importations est passé de 7,3 pour cent avant la crise à 4,5 pour cent en 2025.
Ces chiffres comptent dans une négociation avec le Fonds. Ils montrent que le Liban ne peut pas seulement demander de l’aide. Il doit aussi améliorer la collecte, réduire les fuites, renforcer les douanes et moderniser l’administration fiscale. Un Etat qui perd des recettes sur des importations élevées aura du mal à financer la reconstruction et les services, même avec un soutien extérieur.
Une stratégie fiscale de moyen terme
Le Fonds demande aussi une stratégie budgétaire de moyen terme. Cette stratégie doit augmenter les recettes de manière équitable, financer les dépenses prioritaires, soutenir l’investissement public et éviter un retour à l’endettement incontrôlé. Elle doit être crédible, car le Liban a déjà connu des budgets qui tenaient sur le papier mais pas dans l’exécution.
La guerre rend cette stratégie plus difficile. Les besoins immédiats peuvent pousser à reporter les réformes fiscales ou à multiplier les exceptions. Mais l’urgence ne peut pas devenir un prétexte à l’absence de trajectoire. Les bailleurs veulent savoir comment le Liban financera l’après-guerre, comment il protégera les pauvres, comment il restaurera les infrastructures et comment il évitera de recréer les déséquilibres qui ont mené à l’effondrement.
La fiscalité devra être pensée avec prudence. Un alourdissement brutal sur les ménages et les entreprises pourrait casser la reprise. Une absence de réforme laisserait l’Etat sans moyens. Le défi est de mieux collecter avant de taxer plus aveuglément. Les douanes, la TVA, les droits d’accise, les taxes sur certains revenus et la lutte contre l’évasion devront être traités comme un ensemble.
Dette, reconstruction et crédibilité
La dette ne peut pas être ignorée
La restructuration de la dette souveraine reste l’un des piliers d’un accord avec le Fonds. Le Liban a fait défaut en 2020 et n’a pas encore rétabli une relation normale avec ses créanciers. Tant que ce dossier reste ouvert, le pays demeure isolé d’une partie des marchés et dépendant d’aides concessionnelles. Un programme du Fonds ne règle pas automatiquement la dette, mais il donne un cadre pour la traiter.
La guerre complique cette équation. Les besoins de reconstruction augmentent. Les finances publiques sont fragilisées. Les partenaires internationaux peuvent accepter d’aider, mais ils voudront éviter que leurs fonds servent à entretenir un système insoutenable. La dette devra donc être restructurée de manière compatible avec la capacité de paiement du pays, avec les besoins sociaux et avec le redressement de l’investissement public.
La crédibilité est ici essentielle. Un pays peut demander des délais, des réductions ou des rééchelonnements. Mais il doit montrer qu’il réforme son système bancaire, son budget, sa gouvernance et son administration. Sans ce signal, la restructuration de la dette peut être vue comme une pause avant un nouveau déséquilibre. Avec un programme solide, elle peut devenir une étape vers un retour progressif à la normalité financière.
La reconstruction ne doit pas remplacer les réformes
La reconstruction peut apporter de l’activité, des emplois et des flux de devises. Elle peut soutenir le bâtiment, les transports, les services et certaines régions. Mais elle ne doit pas masquer les faiblesses de fond. Un afflux de fonds de reconstruction sans réforme bancaire ni contrôle budgétaire pourrait créer une reprise temporaire, puis retomber une fois les chantiers terminés.
La Banque mondiale avait déjà estimé, après un conflit récent, des besoins de reconstruction et de relèvement à 11 milliards de dollars, avec 14 milliards de dollars de dommages et pertes. Ces ordres de grandeur montrent que la reconstruction dépasse les capacités normales du budget libanais. Elle exigera des partenaires, des prêts concessionnels, des dons, des mécanismes de contrôle et une coordination avec les municipalités.
Le Fonds monétaire peut aider à organiser cette confiance. Il ne construira pas les maisons. Il ne réparera pas les routes. Il ne financera pas seul les écoles ou les hôpitaux. Mais il peut créer le cadre dans lequel les autres bailleurs acceptent de financer ces priorités. C’est pourquoi l’accord avec le Fonds reste un passage obligé. Il sert de signal aux autres partenaires.
Le risque social d’un accord mal expliqué
Un programme avec le Fonds peut être nécessaire tout en étant socialement sensible. Les Libanais associent souvent le Fonds à l’austérité, aux hausses de taxes, aux privatisations ou à des sacrifices imposés. Cette perception peut être renforcée par les souvenirs de la crise, les restrictions bancaires et l’incapacité passée de l’Etat à protéger les déposants.
Le gouvernement devra donc expliquer clairement ce que le programme cherche à éviter. L’alternative à un accord n’est pas une souveraineté économique confortable. Elle peut être une économie durablement bloquée, sans crédit, sans confiance bancaire, avec des aides dispersées, une dette non réglée et une reconstruction lente. Le programme ne doit pas être vendu comme une solution magique. Il doit être présenté comme un cadre pour partager les pertes, protéger les plus vulnérables et débloquer l’aide.
La protection sociale sera décisive. Une réforme qui touche les finances publiques et les banques doit être accompagnée d’un filet pour les ménages pauvres. Les 200 millions de dollars destinés au filet social peuvent aider, mais ils devront être intégrés à une politique plus large. Le pays compte déjà plus de 1,24 million de personnes exposées à une insécurité alimentaire aiguë. La guerre augmente la pression sur ces ménages. Un programme qui ignore cette réalité perdra rapidement son acceptabilité.
Le traitement des petits déposants aura la même importance. La promesse de leur donner la priorité doit être traduite en mécanisme clair. Combien seront protégés ? Dans quel délai ? Avec quelles sources de financement ? Quelle différence entre petits comptes, moyens dépôts et grands dépôts ? L’ambiguïté peut calmer un débat pendant quelques semaines. Elle ne restaurera pas la confiance.
Le dernier chemin crédible
Karim Souaid présente les négociations avec le Fonds comme l’un des derniers chemins crédibles pour fixer les réformes et obtenir un redressement durable. La formule est sévère, mais elle reflète la situation. Le Liban a déjà perdu beaucoup de temps depuis 2019. Plusieurs plans ont été annoncés, contestés ou bloqués. Les déposants attendent toujours. Les banques restent fragiles. L’Etat fonctionne avec des moyens limités. La guerre ajoute une urgence supplémentaire.
Le Fonds n’offre pas une sortie facile. Il demandera des lois, des chiffres, des audits, une stratégie bancaire, une réforme fiscale, une restructuration de dette et des garanties de gouvernance. Chaque point ouvrira un conflit interne. Les banques défendront leurs intérêts. Les déposants réclameront leurs droits. Les partis chercheront à limiter le coût politique. Les ménages redouteront de nouvelles charges. Mais l’absence d’accord a aussi un coût. Il se voit dans l’absence de crédit, la faiblesse de l’investissement, la dépendance aux aides ponctuelles et la lenteur de la reprise.
Le calendrier sera déterminant. Si le gouvernement utilise la guerre pour reporter les réformes, il risque de perdre l’appui des bailleurs. S’il ignore l’urgence sociale au nom des réformes, il risque de perdre l’opinion. La voie la plus solide consiste à lier les deux: aide rapide pour les ménages et le budget, mais dans un cadre qui oblige à traiter les banques, la dette et les recettes.
Le passage par le Fonds reste donc indispensable non parce qu’il répond à toutes les questions, mais parce qu’il oblige à les poser dans le bon ordre. Reconnaître les pertes. Protéger les petits déposants. Restructurer les banques. Renforcer les recettes. Soutenir les pauvres. Réorganiser la dette. Financer la reconstruction. Sans cette chaîne, le Liban continuera de traiter séparément des crises qui se nourrissent entre elles.
La prochaine étape dira si les discussions actuelles peuvent passer d’un échange technique à un accord politique. Le gouvernement affirme vouloir avancer. Le Fonds demande des preuves. Les déposants attendent un mécanisme. Les ménages attendent une protection. Les bailleurs attendent un cadre. La guerre, elle, réduit le temps disponible.


