Le choc arrive après une reprise fragile
La guerre rattrape l’économie libanaise au moment où les indicateurs commençaient à montrer une reprise encore fragile. Après l’effondrement financier de 2019, la contraction de l’activité, la crise bancaire et la chute du pouvoir d’achat, l’année 2025 avait marqué un début de redressement. La Banque mondiale estimait la croissance réelle à 3,5 pour cent en 2025, tout en prévoyant 4 pour cent en 2026 si les réformes, la stabilité et les flux de reconstruction se confirmaient.
Ce scénario est désormais remis en question. Le ministre de l’Economie Amer Bisat évoque une perte de 5 à 7 pour cent du produit intérieur brut en cinq semaines de guerre, soit près de 2 milliards de dollars selon les premières estimations. Ce chiffre frappe par sa vitesse. En un peu plus d’un mois, le conflit aurait absorbé l’équivalent d’une large part de la croissance attendue et menacé les secteurs qui soutenaient le rebond.
La facture ne se limite pas aux destructions visibles. Elle touche les entreprises fermées, les terres agricoles endommagées, les emplois suspendus, les circuits touristiques interrompus, les prix de l’énergie, les recettes publiques et les importations. Elle frappe aussi la confiance, qui reste l’un des biens économiques les plus rares dans un pays encore privé d’une solution bancaire complète.
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Le Liban aborde donc cette guerre sans coussin. Les ménages ont déjà subi plusieurs années de crise. La pauvreté monétaire avait atteint 44 pour cent de la population dans les zones étudiées par la Banque mondiale en 2022, contre 12 pour cent en 2012. Parmi les Libanais, un tiers vivait dans la pauvreté, tandis que le taux atteignait 87 pour cent chez les réfugiés syriens. Dans ce contexte, un nouveau choc de guerre ne frappe pas une économie normale. Il frappe une société déjà appauvrie.
Tourisme, agriculture et commerce extérieur exposés
La reprise de 2025 reposait sur des bases étroites. La consommation privée, les transferts de la diaspora, la dollarisation de nombreux revenus, le tourisme, l’immobilier et la construction avaient permis une amélioration limitée. Le tourisme en était l’un des moteurs. Les arrivées de visiteurs auraient atteint environ 1,64 million en 2025, contre 1,13 million en 2024, soit une hausse proche de 45 pour cent. Ce rebond était vital pour les hôtels, restaurants, transports, commerces et services.
La guerre menace directement cette dynamique. Une saison touristique se construit sur la confiance. Les voyageurs réservent seulement s’ils croient à un minimum de stabilité. Les expatriés reportent leur séjour quand les liaisons aériennes, les routes ou les assurances deviennent incertaines. Les hôtels réduisent leurs attentes. Les restaurants ajustent leurs achats. Les petits commerces perdent la clientèle saisonnière qui compensait une partie de la faiblesse du marché local.
Le choc ne touche pas seulement Beyrouth ou les zones touristiques. Il traverse toute la chaîne des services. Un hôtel moins rempli signifie moins de fournisseurs sollicités. Un restaurant qui ferme plus tôt achète moins de produits. Un chauffeur qui travaille moins réduit sa consommation. Une agence qui annule des circuits reporte des paiements. Dans une économie où les petites entreprises disposent de peu de trésorerie, quelques semaines de recul peuvent suffire à transformer une difficulté en fermeture.
L’agriculture subit un choc plus direct. Les zones rurales du Sud ont été touchées par les déplacements, l’accès réduit aux terres et les dommages sur les exploitations. Les données publiées par le suivi international de la sécurité alimentaire indiquent que plus de 76 pour cent des agriculteurs du Sud auraient été déplacés et que 22 pour cent des terres agricoles auraient été endommagés. Ces chiffres donnent une mesure sociale de la guerre. Un champ perdu n’est pas seulement une perte de production. C’est une perte de revenu, de présence territoriale et de stabilité familiale.
La sécurité alimentaire devient ainsi un sujet économique central. Plus de 1,24 million de personnes au Liban devraient faire face à une insécurité alimentaire aiguë entre avril et août 2026. Le conflit, les déplacements et les hausses de prix s’ajoutent à une crise sociale déjà profonde. Pour les familles pauvres, l’alimentation est souvent le premier poste ajusté. Lorsque les revenus baissent et que les prix montent, les ménages réduisent la qualité, la quantité ou la diversité des repas.
Une dépendance extérieure qui amplifie le choc
Le Liban est d’autant plus vulnérable qu’il dépend largement de l’extérieur. Les importations de biens ont atteint environ 21,08 milliards de dollars en 2025, contre 16,9 milliards en 2024. Les exportations ont atteint 3,64 milliards de dollars. Le déficit commercial s’est ainsi creusé à 17,44 milliards de dollars, contre 14,20 milliards un an plus tôt. Cette structure rend le pays très sensible aux prix mondiaux, au coût du transport, aux assurances maritimes et au prix du carburant.
Les chiffres de volume confirment cette dépendance. Les importations libanaises auraient représenté près de 15,9 millions de tonnes de biens en 2025, pour une valeur proche de 21 milliards de dollars. Elles incluent des produits essentiels: carburants, blé, denrées alimentaires, médicaments, intrants industriels, machines et pièces détachées. Un choc sur les routes maritimes ou sur l’énergie se transmet donc rapidement aux prix payés par les consommateurs.
Le détroit d’Ormuz et les autres grands passages maritimes ne sont pas des sujets lointains pour l’économie libanaise. Lorsque les risques augmentent, les primes d’assurance et les frais de transport montent. Les importateurs répercutent ensuite une partie de ces coûts. Les produits alimentaires, le carburant, les engrais, les machines et les pièces détachées deviennent plus chers. La guerre régionale devient alors une inflation locale.
Le carburant joue un rôle multiplicateur. Dans un pays où l’électricité publique reste insuffisante et où les générateurs privés continuent de peser sur les budgets, une hausse de l’énergie touche tout le reste. Elle renchérit le transport, le froid, les pompes, les ateliers, les commerces, les livraisons et les services. Amer Bisat souligne que la hausse mondiale du pétrole est particulièrement douloureuse pour des ménages dont les salaires ne suivent pas.
L’Etat tente de limiter les abus. Le ministère de l’Economie affirme avoir dressé 250 procès-verbaux et effectué des renvois devant la justice depuis le début de la guerre. Cette action vise les hausses injustifiées, les pratiques spéculatives et les infractions sur les prix. Elle reste nécessaire, car les périodes de crise créent toujours des opportunités d’abus. Mais elle ne peut pas annuler l’inflation importée. La surveillance peut freiner la spéculation. Elle ne peut pas neutraliser le prix du pétrole, le coût du fret ou la hausse des assurances.
Les douanes révèlent la faiblesse de l’Etat
La pression sur les ménages se double d’une pression budgétaire. Les recettes douanières restent inférieures à ce qu’elles devraient être au regard du volume d’importations. En 2016, le Liban avait importé pour 19,5 milliards de dollars et collecté environ 1,4 milliard de dollars de droits, soit 3,84 millions de dollars par jour. En 2025, les importations ont atteint environ 21 milliards de dollars, mais les droits n’ont rapporté que 945 millions de dollars, soit 2,58 millions de dollars par jour.
L’écart représente près de 1,26 million de dollars par jour de manque à gagner par rapport au rendement de 2016. Le ratio des droits sur les importations est passé d’environ 7,3 pour cent avant la crise à 4,5 pour cent en 2025. En 2024, le Liban avait importé 16,9 milliards de dollars et collecté environ 700 millions de dollars de droits, soit un ratio de 4,1 pour cent. La reprise des importations ne se transforme donc pas pleinement en recettes publiques.
Cette faiblesse fiscale complique la réponse à la guerre. L’Etat doit financer davantage d’urgence sociale, aider les déplacés, soutenir les municipalités, préparer la reconstruction et maintenir les services. Dans le même temps, la baisse d’activité menace les recettes, tandis que les importations deviennent plus chères. Le budget se retrouve pris entre dépenses supplémentaires et ressources fragiles.
La protection sociale devient alors un outil de stabilité. La Banque mondiale a approuvé un financement de 350 millions de dollars pour la protection sociale, l’autonomisation économique et la transformation numérique. Dans cet ensemble, 200 millions de dollars sont destinés au soutien des ménages pauvres et vulnérables. Ce financement ne règle pas la facture de la guerre, mais il fournit un filet minimal dans un contexte où les besoins sociaux augmentent vite.
Ce filet devra être ciblé avec précision. Les déplacés, les ménages sans revenu stable, les personnes âgées, les femmes seules, les enfants et les travailleurs ayant perdu leur activité sont les plus exposés. Une aide trop lente serait socialement inefficace. Une aide mal distribuée nourrirait les frustrations. Une aide sans suivi ne permettrait pas de mesurer son effet réel sur la pauvreté, la sécurité alimentaire et la reprise locale.
Reconstruction, banques et emploi sous contrainte
Le coût de la reconstruction reste encore ouvert. Les dégâts actuels ne peuvent être évalués complètement tant que les frappes, les évacuations et l’insécurité continuent. Les besoins porteront sur les maisons, les routes, les écoles, les réseaux d’eau, les dispensaires, les terres agricoles, les commerces et les équipements publics. Une référence récente donne l’échelle possible: après le conflit précédent, la Banque mondiale avait estimé les dommages et pertes à 14 milliards de dollars, dont 6,8 milliards de dégâts physiques et 7,2 milliards de pertes de productivité, avec 11 milliards de dollars de besoins de reconstruction et de relèvement.
La comparaison ne signifie pas que la facture actuelle sera identique. Elle montre seulement l’ordre de grandeur d’une guerre qui touche les logements, les infrastructures, la production et les revenus. Elle rappelle aussi qu’une reconstruction ne se limite pas à des murs. Elle implique des salaires perdus, des récoltes manquées, des écoles fermées, des investissements reportés et des entreprises affaiblies.
Le secteur bancaire demeure l’autre contrainte. Le Liban n’a pas encore soldé la crise des dépôts, des pertes bancaires et de la recapitalisation. Tant que ce dossier reste ouvert, le crédit normal ne revient pas. Les entreprises financent leurs besoins avec leurs propres liquidités, avec l’aide familiale ou avec des avances coûteuses. La guerre aggrave cette situation. Une entreprise touchée ne peut pas toujours emprunter pour réparer. Un ménage déplacé ne peut pas mobiliser une épargne bloquée. Une économie sans système bancaire fonctionnel reconstruit plus lentement.
Le Fonds monétaire international reste donc un passage obligé pour restaurer la crédibilité financière. Un accord ne financerait pas à lui seul la reconstruction. Il fournirait un cadre de réforme, une référence pour les bailleurs et une discipline sur la répartition des pertes. Mais la guerre rend le calendrier plus difficile. Elle augmente les besoins immédiats, alors que les réformes demandent du temps, de la transparence et des décisions impopulaires.
L’emploi est l’autre zone de perte difficile à mesurer. Une partie du choc ne se traduit pas immédiatement par des licenciements formels. Elle prend la forme d’heures réduites, de contrats non renouvelés, de commerces fermés quelques jours par semaine, de salaires retardés et d’activités informelles interrompues. Cette réalité statistique masque la violence sociale du choc. Un travailleur peut rester officiellement employé tout en perdant une part décisive de son revenu.
Les municipalités sont aussi exposées. Elles doivent gérer les déplacés, les déchets, les routes, l’éclairage, les bâtiments publics et les demandes d’aide avec des ressources limitées. Quand l’activité baisse, les recettes locales reculent. Quand les habitants reviennent dans des villages endommagés, les besoins augmentent. Cette contrainte locale est souvent moins visible que le déficit de l’Etat central, mais elle détermine la capacité de retour dans les zones touchées.
La diaspora peut amortir une partie de la crise, mais elle ne peut pas devenir un budget parallèle permanent. Les transferts familiaux soutiennent la consommation et aident les ménages à payer nourriture, soins, scolarité et logement. Ils ne remplacent ni les recettes publiques, ni le crédit bancaire, ni les investissements productifs. En temps de guerre, leur rôle augmente, mais leur effet reste inégal selon les familles et les régions.
Le risque est d’entrer dans une économie d’urgence permanente. Dans ce modèle, l’Etat contrôle les prix sans maîtriser les causes de l’inflation. Il distribue de l’aide sans restaurer les revenus. Il répare des infrastructures sans garantie de sécurité. Il discute avec les bailleurs sans résoudre la crise bancaire. Il tient quelques mois, mais ne reconstruit pas une trajectoire.
Pour éviter ce scénario, la réponse économique doit être liée à la diplomatie et à la sécurité. La trêve ne peut pas être un simple arrêt formel. Elle doit réduire les risques, permettre le retour des déplacés, rouvrir les routes, protéger les chantiers et rassurer les investisseurs. Sans stabilisation du terrain, les chiffres resteront défavorables. Les aides serviront surtout à contenir les dégâts.
La guerre coûte déjà au Liban par ses pertes directes, son inflation, sa pression sociale, sa dépendance commerciale, ses recettes publiques affaiblies et son effet sur la confiance. Les 2 milliards de dollars d’estimation initiale ne sont qu’un point de départ. La vraie facture dépendra de la durée de la guerre, de la solidité de la trêve, de la capacité du gouvernement à protéger les ménages et de la vitesse à laquelle les réformes financières pourront redevenir crédibles.



