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Les forces de sécurité ont attaqué des manifestants qui fuyaient, des secouristes et des journalistes

(Beyrouth, le 26 août 2020) – Le 8 août 2020, dans le centre-ville de Beyrouth, les forces de sécurité libanaises ont fait un usage excessif et parfois létal de la force contre des manifestants, pour la plupart pacifiques, faisant des centaines de blessés, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui.

Les forces de sécurité ont tiré à balles réelles, avec des projectiles métalliques ou des projectiles à impact cinétique comme les balles en caoutchouc, notamment sur du personnel de santé, et la police a fait usage de quantités excessives de gaz lacrymogène, notamment contre des postes de secours. Plusieurs cartouches de gaz lacrymogène ont été tirées directement sur les manifestants, frappant certains d’entre eux à la tête et à la nuque. Les forces de sécurité ont également jeté des pierres sur les manifestants et les ont passés à tabac. Les forces impliquées étaient la police du Parlement, les Forces de sécurité intérieure (FSI), les Forces armées libanaises (FAL) et des forces non identifiées en tenues civiles.

« Au lieu de tendre la main à ses compatriotes de Beyrouth qui sortent tout juste des décombres de l’explosion, l’appareil de sécurité libanais a fait le coup de poing et frappé les manifestants avec une violence inouïe », a déclaré Michael Page, Directeur adjoint de la division Moyen orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « L’usage illégal et excessif de la force contre des manifestants pour la plupart pacifiques illustre le mépris total des autorités pour leur propre peuple ».

Le 8 août, des dizaines de milliers de personnes s’étaient rassemblés dans le centre-ville de Beyrouth le 8 août pour partager leur indignation face à l’incompétence et à la corruption du gouvernement et des élites politiques. Ces élites sont en grande partie jugées responsables de l’explosion du 4 août sur le port de Beyrouth, qui a fait 180 morts, blessé plus de 6 000 personnes et causé d’importants dégâts dans toute la ville.

Les chercheurs de Human Rights Watch ont suivi les manifestations et ont interrogé 25 personnes à Beyrouth entre le 8 et le 18 août, notamment des médecins et d’autres membres du personnel de santé, ainsi que des journalistes et des avocats. Human Rights Watch a également photographié et collecté des munitions tirées pendant la manifestation et analysé des photographies et des vidéos des forces de sécurité faisant un usage excessif de la force, envoyées directement aux chercheurs ou collectées sur les plateformes des réseaux sociaux. Les chercheurs ont identifié les armes utilisées par les forces de sécurité et examiné les rapports médicaux des manifestants qui ont été blessés.

Human Rights Watch a envoyé des questions sur la conduite des forces de sécurité à l’armée le 18 août, et aux Forces de sécurité intérieure (FSI) le 19 août, mais n’avait, au 25 août, toujours pas reçu de réponse. Le 19 août, Human Rights Watch a contacté la police du Parlement pour lui faire part du résumé de ses conclusions et lui demander ses commentaires. Un responsable, qui a refusé de donner son nom, a fait savoir que « l’entretien était terminé » avant de raccrocher.

Certains manifestants interrogés avaient été blessés par des balles réelles, des balles en caoutchouc, des projectiles métalliques tirés au fusil de chasse ou des tirs directs de cartouches de gaz lacrymogène. D’autres ont été frappés à mains nues, avec des bâtons et avec d’autres armes par des membres des forces de sécurité. La Croix-Rouge libanaise et le Corps islamique de secours d’urgence ont annoncé que 728 personnes avaient été blessées lors de la manifestation du 8 août et qu’au moins 153 d’entre elles avaient été emmenées dans des hôpitaux pour y être soignées.

Les forces de sécurité devraient immédiatement mettre fin à l’utilisation de projectiles métalliques tirés avec des fusils de chasse et autres munitions d’emploi aveugle, et le procureur devrait ouvrir une enquête indépendante sur les abus qui ont été commis et rendre public ses résultats, a déclaré Human Rights Watch. Les donateurs internationaux qui financent les forces de sécurité libanaises devraient enquêter pour savoir si leur soutien est allé aux unités qui ont commis ces abus et, si c’est le cas, y mettre fin sur le champ.

La plupart des manifestants étaient pacifiques, mais certains ont lancé des pierres et des cocktails Molotov et tiré des feux d’artifice sur les forces de sécurité. Certains ont aussi pillé et brûlé des biens publics et privés. Des manifestants ont brièvement occupé les ministères de l’Économie étrangère, de l’Environnement et de l’Énergie et l’Association des Banques du Liban.

Les FSI ont annoncé qu’un de leurs membres était mort en essayant de sauver des personnes piégées à l’hôtel Le Grey et ont déclaré que 70 de leurs membres avaient été blessés. L’armée a déclaré que 105 de ses soldats avaient été blessés, et que 2 d’entre eux étaient dans un état critique.

Le recours à la violence par certains manifestants ne justifie pas l’usage excessif et parfois non provoqué de la force par les forces de sécurité, a déclaré Human Rights Watch.

La police anti-émeute et la police du Parlement des FSI portent les mêmes uniformes de camouflage bleu foncé avec un équipement anti-émeute et sont impossibles à distinguer l’une de l’autre. La police du Parlement a affirmé que ses fonctions se limitaient à protéger le bâtiment du Parlement et que le périmètre de ce dernier était sécurisé par les FSI et l’armée libanaise. Cependant, des hauts responsables du gouvernement et de la sécurité ont déclaré à Human Rights Watch que la police du Parlement s’était rendue responsable de graves abus contre des manifestants à l’extérieur de l’enceinte du Parlement en décembre 2019.

Human Rights Watch a documenté, à partir de sources multiples, l’usage de balles réelles contre ou en direction des manifestants à quatre reprises le 8 août. Dans un cas, deux soldats ont tiré au fusil d’assaut en direction des manifestants. Pour les trois autres cas, les identités et affiliations des tireurs restent inconnues.

Dans l’un de ces trois cas, les forces de sécurité ont tiré à balles réelles sur des manifestants qui tentaient d’évacuer un homme blessé. Human Rights Watch s’est entretenu d’un autre incident avec un manifestant qui a déclaré avoir été blessé à la cuisse par une balle réelle près de l’hôtel Le Grey, et a examiné ses dossiers médicaux, montrant des fragments de balle dans sa cuisse. Dans deux cas, les tireurs se trouvaient dans l’enceinte du Parlement, entourés de membres en uniforme de l’armée et de la police, qui n’ont rien fait pour les arrêter.

Les projectiles métalliques tirés par des fusils de chasse ont été la principale cause de nombreuses blessures graves le 8 août, notamment des blessures aux yeux et aux organes vitaux des manifestants. Human Rights Watch n’avait jamais documenté l’utilisation de munitions au plomb par les forces de sécurité libanaises. Compte tenu de leur nature intrinsèquement inexacte, de leur impact aveugle et des preuves de blessures graves qu’ils ont déjà causé, l’utilisation de fusils de chasse tirant plusieurs projectiles à la fois – que ces projectiles soient en caoutchouc ou en métal – contre des manifestants, et ce quelle que soit la distance de tir, devrait cesser sur le champ, a déclaré Human Rights Watch.

L’utilisation de munitions réelles lorsqu’il n’y a pas de menace imminente pour la vie ou de risque imminent de blessures graves, et celle de fusils de chasse qui dispersent aveuglément plusieurs projectiles sur une vaste zone en risquant de nuire à quiconque se trouve à portée, violent l’une et l’autre les normes internationales relatives aux droits humains qui régissent l’usage de la force par les forces de l’ordre.

Le 9 août, dans une déclaration, l’armée libanaise a affirmé qu’« aucun soldat n’a ouvert le feu à balles réelles sur les manifestants dans le centre-ville de Beyrouth ». Les FSI ont niéavoir tiré à « balles réelles » ou avec des balles en caoutchouc sur les manifestants, et la police du Parlement a elle aussi nié avoir tiré sur des manifestants.

La police, vêtue d’équipements anti-émeute et des soldats de l’armée ont également battu et donné des coups de pied à des manifestants, des médecins, des journalistes et une chercheuse de Human Rights Watch, qui a été frappée à la bouche.

Ghida Frangieh, présidente de Legal Agenda, un groupe de défense juridique, et membre du Comité des avocats pour la défense des manifestants, un groupe ad hoc d’avocats pro bono, a déclaré que les forces de sécurité avaient arrêté au moins 20 manifestants soupçonnés d’avoir participé à des émeutes et utilisé de la drogue. Ghida Frangieh a déclaré que les forces de sécurité avaient « illégalement soumis » les personnes arrêtées à des tests de dépistage de drogues à la caserne des FSI à El-Helou, violant leurs droits à la vie privée et à la santé.

Dix-huit manifestants ont été libérés au bout de 24 heures et 2 sont toujours détenus pour des chefs d’accusation sans rapport avec les manifestations, a déclaré Ghida Frangieh. Elle a ajouté que le Comité des avocats avait déposé douze plaintes pénales auprès du parquet le 24 août au nom de manifestants blessés, contre quiconque aurait ordonné l’usage ou aurait utilisé des balles réelles, y compris des civils ou des forces de sécurité affiliées à l’armée, aux FSI et à la police du Parlement.

L’avocate et défenseure des droits humains Diala Chehade a déposé une plainte au pénal contre la police du Parlement le 19 août au nom d’un manifestant touché par une balle en caoutchouc et qui a perdu son œil gauche.

Un groupe de médecins connu sous le nom de « chemises blanches », qui avait protesté en octobre contre l’impact de la corruption et de la crise économique sur l’accès à des soins de santé de qualité, a fait savoir le 13 août que le ministère de la Santé avait déclaré qu’il ne paierait pas les dépenses des hôpitaux ayant soigné les manifestants blessés lors des manifestations du 8 août. Suite aux pressions des médecins et des hôpitaux, le ministère de la Santé est apparemment revenu sur cette décision.

Le ministre de la Justice avait demandé au Procureur général d’ouvrir une enquête sur les événements du 8 août. A la date du 25 août, le procureur n’avait toujours rien annoncé publiquement.

En vertu du droit international des droits humains, et conformément au Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), auquel le Liban est partie, toute personne a le droit à la liberté d’expression et de réunion pacifique.

Plusieurs donateurs internationaux comme les États-Unis, le Royaume-Uni et la France ont vendu ou donné des milliards de dollars d’armes, d’équipement ou de formation aux forces de sécurité libanaises, notamment à l’armée libanaise et aux FSI. Les donateurs devraient revoir ces programmes et s’assurer qu’ils ne fournissent pas d’armes, d’équipement ou de formation à des forces qui ont commis de graves abus contre les manifestants, a déclaré Human Rights Watch. Ils devraient également se servir de leur influence pour faire pression afin que des enquêtes crédibles soient menées sur ces abus et que les responsables rendent des comptes.

Le 5 août, le gouvernement libanais a déclaré l’état d’urgence pour deux semaines à Beyrouth, donnant des pouvoirs étendus à l’armée et plaçant toutes les forces de sécurité sous le commandement de l’armée. L’état d’urgence a été prorogé à deux reprises et expirera le 18 septembre.

 « Les autorités libanaises ne peuvent pas étouffer les griefs encore brûlants de leurs citoyens et penser qu’elles n’auront pas de comptes à rendre », a déclaré Michael Page. « Pour envoyer un message fort et dire que ce type d’abus ne sera plus toléré, il faut que les responsables des passages à tabac, des tir à balles réelles et au plomb contre des manifestants pacifiques soient tenus responsables de leurs actes ».

Source: Human Rights Watch

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