Noël au Palais de Baabda

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Le palais présidentiel de Baabda respire la fête depuis quelques jours. Michel Aoun s’adresse au peuple libanais devant un immense sapin illuminé. On a du mal à repérer le général dans ce gigantisme. Il n’est pas seul. Les personnages d’une crèche de Noël, en blanc et à taille humaine, lui tiennent compagnie.

Dans ce décorum, Premier ministre à l’essai, Monsieur Hathane Diab communique ses intentions. La soixantaine, il est diplômé d’écoles anglaises, professeur en génie électrique, ancien vice-président de l’Université américaine et ex-ministre de l’Éducation. Un curriculum vitae plus honorable que les trois autres candidats écartés. Un fils d’ancien Premier ministre, son cousin et un magistrat, ancien ministre de la Justice. Loin du profil prisé de jeune « techno politique », le trio affichait une moyenne d’âge de plus de 70 ans. Hathane Diab saura-t-il trouver un cabinet qui sache répondre à la crise aux multiples facettes ? Je travaillerai même le week-end, aime-t-il répéter à la meute de journalistes autour de lui, pour que le gouvernement soit prêt pour lundi.

En désaccord avec cette désignation, son prédécesseur, Saad Hariri a encouragé ses partisans à quelques scènes d’émeute. Prudents, ils ne se sont pas aventurés au centre-ville. Saad non plus.

Cette crise a démarré avec la formation du gouvernement Saad Hariri, taillé sur mesure pour appliquer le plan CEDRE. Il devait répondre à la situation catastrophique de l’économie libanaise et son endettement abyssal. Une aide de onze milliards de dollars des instances internationales, le FMI ou autre Banque mondiale, sans oublier l’appui des pays « amis ». La contrepartie : un plan d’austérité et la paupérisation accrue de la population libanaise.

Le gouvernement, par le biais de son ministre du travail, Kamil Abu Sleiman, eut l’audacieuse idée de vouloir l’appliquer d’abord aux retraités de l’armée : 3 % de moins sur leurs pensions. Les premières émeutes ne tardèrent pas. Tous les partis politiques, clans et religions confondus avaient pourtant accepté ces conditions drastiques.

Les différends actuels portent sur la nouvelle combinaison gouvernementale, mais ne remettent pas en cause cette unanimité. Ils reflètent la guerre d’influence des uns et des autres pour une solution proche de son camp. On lorgne vers les puissances américaines et européennes et leurs représentants dans la région ou on mate les puissances régionales comme l’Iran et la Syrie.

Des orientations de moins en moins appréciées par la population libanaise touchée de plein fouet par les soucis économiques. Elle veut mettre à bas ce système gangrené par la corruption et le confessionnalisme.

Le Hezbollah n’échappe pas à la vindicte. Après la guerre de 2006, et son lot de destructions à grande échelle menées par l’armée et l’aviation israélienne, ce parti avait, indéniablement, fait preuve d’une grande habileté politique et médiatique en offrant une compensation financière aux personnes ayant subies des pertes et la destruction de leur domicile. La popularité s’est érodée par sa participation gouvernementale, par son intervention en Syrie, au Yémen et l’acceptation du plan CEDRE sans oublier l’envoi de nervis contre les manifestants. Le Hezbollah se distingue de moins en moins du reste du monde politique libanais tout en restant le parti le plus puissant et le plus influent.

Le volet social de cette crise offre des revendications politiques et économiques. En d’autres temps, ces dernières furent portées par des partis socialistes ou des organisations communistes et syndicales. Elles sont invisibles. Leur accointance avec les partis et les clans en place y est-elle pour quelque chose ?

À l’inverse, la démagogie politicienne, essaye de détourner les manifestants en s’appuyant sur ce type de revendications.

Elles sont inscrites dans la désintégration de la vie économique et sociale. Ces effets sont dénoncés au quotidien par les témoignages de la presse et des médias. Le suicide public étant l’un des signes les plus dramatiques.

La tribune d’un collectif de chercheurs et d’universitaires dans le Monde accuse le gouvernement français de « faire preuve de frilosité » au Liban. Emmanuel Macron manquerait d’audace face aux événements !

Son audace est d’accompagner le « Vieux Monde », au détriment du « Nouveau Monde » mobilisé dans la rue. Tout comme en France, pour les retraites présentes et futures, la jeunesse libanaise se bat pour son futur. Ce futur n’est plus la classe politique actuelle, sa gabegie et son confessionnalisme.

La dégradation continue de l’économie et la paupérisation qui s’en suit inquiètent même le chef d’état-major libanais : un cocktail explosif, « la révolution de la faim », dont l’explosion ne pourra être contenue par sa troupe « puisqu’elle n’affrontera pas les personnes défavorisées dans les rues », dit-il.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes :

160 000 personnes licenciées dernièrement sur près de deux millions de salariés et un taux de chômage dépassant les 10 %.

La main d’œuvre étrangère, entre 200 000 à 250 000 personnes, employées de maison pour l’essentiel, quitte le pays sous la double pression de la dévaluation de la livre libanaise et la perte d’un tiers de leurs revenus. À cela, s’ajoutent de plus en plus d’employeurs, eux-mêmes vulnérables à la crise, qui ne peuvent plus payer des salaires mensuels entre 200 et 400 dollars. Le gouvernement philippin s’est senti obligé de mettre en place un pont aérien.

Le pays compte sept milliardaires, qui possèdent 58 % de la richesse nationale. La dette de 80 milliards de dollars, soit 150 % du PIB, est détenue majoritairement par des Libanais, banques et particuliers. Un patriotisme lucratif basé sur un rendement élevé et la parité entre le dollar et la livre libanaise.

Le plan CEDRE est là pour satisfaire ces propriétaires de la dette et devrait peu ou prou contribuer au redressement du pays.

Des manifestations se tiendront-elles un jour sous leurs fenêtres ?

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