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Peine de mort : les députés auraient-ils eu peur pour eux ?

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Si vous cherchez une explication noble à l’abolition de la peine de mort au Liban, vous pouvez toujours invoquer les droits humains, la modernisation du droit pénal, la fin d’une pratique que le pays n’appliquait déjà plus depuis 2004 ou encore le désir de rejoindre les États abolitionnistes. Tout cela est respectable. Tout cela est même vrai. Mais dans un pays où les citoyens ont pris l’habitude de soupçonner leurs dirigeants avant de les féliciter, une autre lecture s’impose presque d’elle-même : les députés auraient peut-être préféré supprimer la peine capitale avant que l’opinion publique ne commence à se demander à qui elle devrait s’appliquer en premier.

Car enfin, il faut reconnaître une certaine élégance à la démarche. Quand une classe politique est accusée depuis des années d’avoir ruiné l’État, vidé les banques, détruit la monnaie, paralysé les institutions, organisé l’impunité et transformé chaque crise en rente, abolir la peine de mort peut finir par ressembler à une forme très élaborée d’assurance-vie législative.

Naturellement, aucun député n’a présenté les choses ainsi. Personne n’a pris la parole dans l’hémicycle pour déclarer : « Chers collègues, compte tenu du niveau de popularité actuel de cette assemblée, je propose que nous supprimions immédiatement toute peine irréversible. » Cela aurait eu le mérite de la franchise, mais le Parlement libanais n’est pas encore allé aussi loin dans la transparence.

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Officiellement, le vote est historique. Et il l’est. Le Liban met fin à une peine que ses tribunaux continuaient à prononcer alors que les exécutions avaient cessé depuis plus de vingt ans. La réforme était attendue depuis longtemps par les défenseurs des droits humains. Sur le fond, l’abolition constitue une avancée juridique réelle.

Mais le Liban possède ce talent particulier qui consiste à transformer même une avancée sérieuse en matière à satire politique.

Dans un autre pays, on aurait parlé de philosophie du droit, de dignité humaine, de jurisprudence internationale et de réforme pénale. Au Liban, le citoyen moyen regarde d’abord la liste des députés ayant voté puis se demande, avec une certaine mauvaise foi mais aussi beaucoup d’expérience : « Pourquoi maintenant ? »

Il faut dire que le contexte n’aide pas à cultiver l’innocence.

Depuis 2019, les Libanais ont vu leur épargne disparaître derrière les portes des banques. Ils ont découvert qu’un système financier décrit pendant des années comme robuste reposait en réalité sur des mécanismes que plus personne ne souhaitait assumer lorsque le château de cartes s’est effondré. Ils ont vu la livre perdre l’essentiel de sa valeur, les salaires être pulvérisés, l’électricité devenir une denrée intermittente et l’administration publique apprendre à fonctionner au rythme des générateurs privés.

Ils ont aussi assisté à l’explosion du port de Beyrouth, à une enquête bloquée par les querelles politiques et judiciaires, à des gouvernements paralysés, à des présidences vacantes et à une succession de crises dont les responsables paraissent toujours plus difficiles à identifier que les victimes.

Dans ce contexte, la classe politique ne bénéficie pas exactement d’un capital de confiance illimité.

Alors forcément, lorsqu’elle vote l’abolition de la peine de mort, les esprits taquins peuvent imaginer que l’instinct de conservation a peut-être accéléré la maturation philosophique.

Il ne faudrait surtout pas prendre cette hypothèse au sérieux. Nos députés sont évidemment mus uniquement par l’attachement aux principes universels, jamais par la crainte de la colère populaire. Après tout, ils ont démontré à de nombreuses reprises leur remarquable capacité à ignorer cette colère.

Le peuple manifeste ? On temporise.

La monnaie s’effondre ? On crée une commission.

Les banques ferment ? On organise une réunion.

Le courant disparaît ? On promet un plan.

Une enquête se bloque ? On explique que les institutions doivent suivre leur cours.

Le pays s’effondre ? On rappelle qu’un consensus national est nécessaire.

Sur ce point, la classe politique libanaise a développé une doctrine très cohérente : toute urgence peut attendre, surtout si elle concerne les citoyens.

L’abolition de la peine de mort a, en revanche, réussi à franchir l’obstacle parlementaire. Voilà qui mérite d’être salué. Le système politique libanais nous prouve une nouvelle fois qu’il peut agir rapidement dès lors qu’il trouve une bonne raison de le faire.

La mauvaise langue dira que cette efficacité soudaine aurait quelque chose de personnel.

Car il faut bien admettre que l’expression « responsabilité politique » a pris au Liban un sens très particulier. Dans la plupart des démocraties, un responsable politique impliqué dans un échec majeur démissionne. Au Liban, il explique généralement qu’il n’était pas compétent sur le dossier, que son ministère n’avait pas les moyens, que le gouvernement précédent est responsable, que l’accord de Taëf est mal appliqué, que la conjoncture régionale est difficile ou que l’autre communauté confessionnelle a empêché la réforme.

À force de voir la responsabilité circuler ainsi de bureau en bureau, les citoyens ont fini par comprendre qu’elle possédait au Liban une propriété remarquable : elle est toujours réelle, mais jamais localisable.

Cela tombe bien. La peine de mort vient justement d’être supprimée.

On peut donc imaginer la scène. Un citoyen excédé demande : « Qui est responsable ? » Le Parlement répond : « C’est compliqué. » Le citoyen insiste : « Qui doit rendre des comptes ? » Une commission est créée. Et si, dans un moment d’égarement, quelqu’un évoquait des sanctions particulièrement sévères, le législateur pourra désormais rappeler avec gravité que le Liban est un État abolitionniste.

C’est ce qu’on appelle anticiper les risques.

Encore une fois, le progrès juridique est réel. La peine capitale est irréversible, incompatible avec toute erreur judiciaire et largement contestée au regard des standards contemporains des droits humains. Son abolition mérite d’être défendue pour elle-même.

Mais un éditorial n’est pas un communiqué de félicitations.

Il peut aussi rappeler que les mêmes responsables capables de défendre aujourd’hui la dignité fondamentale de toute personne condamnée devraient peut-être manifester un enthousiasme comparable lorsqu’il s’agit de protéger la dignité de ceux qui ne sont condamnés à rien, sinon à vivre au Liban.

Le droit à la vie est important.

Le droit à une vie décente pourrait également finir par intéresser quelqu’un.

Le droit de récupérer son épargne, par exemple.

Le droit de savoir pourquoi des centaines de tonnes de nitrate d’ammonium ont explosé au cœur de Beyrouth.

Le droit d’avoir de l’électricité sans devoir choisir entre deux propriétaires de générateurs.

Le droit de recevoir un salaire dont la valeur ne change pas entre le matin et le soir.

Le droit de ne pas émigrer pour simplement obtenir une vie normale.

Le droit de comprendre qui a pris les décisions ayant conduit le pays à l’effondrement.

Sur ces questions, le Parlement pourrait également envisager quelques avancées historiques.

Il est même permis de rêver.

Après l’abolition de la peine de mort, peut-être abolira-t-il un jour l’impunité.

Ce serait révolutionnaire.

On imagine déjà les débats. Certains députés demanderaient un délai supplémentaire afin d’étudier les conséquences d’une mesure aussi radicale. D’autres expliqueraient qu’une abolition immédiate de l’impunité risquerait de déstabiliser les institutions. Un troisième proposerait une période transitoire de vingt ans. Une commission spéciale serait créée. Le texte finirait probablement dans un tiroir.

Car abolir la peine de mort est une chose. Abolir la capacité de la classe politique à survivre à toutes ses propres catastrophes en est une autre.

Et c’est peut-être là que se trouve la véritable ironie du vote du 11 août.

Le Parlement vient de proclamer qu’aucun crime, aussi grave soit-il, ne justifie que l’État mette fin à la vie d’un condamné. C’est une belle idée. Elle affirme que même celui qui a commis l’irréparable conserve des droits que le pouvoir ne peut lui retirer.

Il serait désormais intéressant que cette philosophie atteigne le reste de la société.

Parce qu’au Liban, depuis plusieurs années, les citoyens ont parfois le sentiment inverse : que leurs droits peuvent disparaître sans procès, sans condamnation et sans même qu’un responsable ait besoin de s’expliquer.

Leurs économies peuvent disparaître.

Leur pouvoir d’achat peut disparaître.

Leurs services publics peuvent disparaître.

Leur espoir peut disparaître.

Et personne ne risque grand-chose.

Voilà peut-être pourquoi l’abolition de la peine capitale suscite spontanément des plaisanteries plus sombres que dans d’autres pays.

Ce n’est pas parce que les Libanais regrettent nécessairement les exécutions. C’est parce qu’ils ont développé une méfiance profonde à l’égard de ceux qui écrivent les lois.

Lorsqu’un Parlement très impopulaire adopte une mesure de protection fondamentale, certains citoyens se demandent immédiatement s’il ne vient pas, par hasard, de se protéger lui-même.

La réponse sérieuse est non. Une démocratie ne doit jamais adapter son droit pénal à la colère populaire, et encore moins autoriser la violence politique ou la vengeance collective. La responsabilité des dirigeants doit se traiter par les institutions, les élections, les enquêtes et la justice.

Mais pour que cette réponse soit entendue, encore faut-il que ces institutions fonctionnent.

C’est précisément là que la plaisanterie cesse d’être totalement drôle.

Le Liban vient d’abolir la peine de mort. Très bien.

Il lui reste maintenant une réforme peut-être plus difficile : inventer un système dans lequel les responsables politiques peuvent réellement être sanctionnés sans qu’il soit nécessaire de plaisanter sur leur sort.

Ce jour-là, les députés pourront dormir tranquilles.

Et les citoyens aussi.

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Newsdesk Libnanews
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