
Le Liban envisage de mettre en place un “golden visa” pour les étrangers capables d’investir 500 000 dollars dans le pays. Sur le papier, l’idée peut sembler moderne. Dans la réalité libanaise, elle ressemble surtout à une invitation très chic à entrer dans une maison dont les murs tremblent encore. Et la vraie question n’est pas seulement de savoir qui viendra. Elle est de savoir pourquoi quelqu’un viendrait.
Il fallait oser. Et comme souvent, le Liban ose. Le pays n’a pas réglé la crise bancaire, n’a pas rendu l’argent des déposants, n’a pas stabilisé son économie, n’a pas sécurisé son territoire, n’a pas mis fin aux violations israéliennes au Sud, n’a pas reconstruit ses villages détruits, mais il pense déjà à vendre un accès privilégié aux investisseurs étrangers.
Un golden visa, donc. Un visa doré. Doré comme les promesses faites aux déposants avant que leurs économies ne disparaissent derrière des circulaires, des restrictions et des taux de change inventés. Doré comme les slogans de réforme répétés à chaque conférence internationale. Doré comme ces plans de sauvetage qui meurent toujours quelque part entre le Conseil des ministres, la Banque du Liban, les banques commerciales et les intérêts bien compris de ceux qui ont déjà sauvé ce qu’ils pouvaient sauver.
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Le concept serait simple : vous avez 500 000 dollars, vous pouvez prétendre à une résidence privilégiée. Dans un pays normal, ce genre de mécanisme repose sur une promesse claire : sécurité juridique, stabilité financière, système bancaire crédible, infrastructures fiables, justice prévisible, environnement économique lisible. Au Liban, il faudra vendre autre chose. L’expérience, peut-être. Le frisson. La Méditerranée avec supplément incertitude.
Venez investir, mais gardez votre argent à portée de main
Le plus ironique, évidemment, c’est que cette idée arrive dans un pays où les banques sont encore synonymes de traumatisme collectif. Des Libanais ont travaillé toute leur vie, placé leur argent dans des comptes supposés sûrs, et découvert du jour au lendemain que leur épargne était devenue une suggestion. Le chiffre existe encore sur l’écran. La banque le reconnaît parfois. Mais l’argent, lui, est parti faire une longue retraite spirituelle dont personne ne connaît la date de retour.
Dans ce contexte, demander à un investisseur étranger de venir avec 500 000 dollars est audacieux. Très audacieux. Il faudra simplement lui préciser, dès l’aéroport, que le Liban est un pays où l’on peut entrer avec une valise pleine de devises et ressortir avec une excellente leçon de philosophie : qu’est-ce que la propriété ? Qu’est-ce qu’un dépôt ? Qu’est-ce qu’une promesse bancaire ? Et surtout, qu’est-ce qu’un État lorsqu’il regarde tout cela en expliquant qu’il faut encore discuter ?
Il ne faut pas caricaturer : attirer des capitaux est nécessaire. Le Liban a besoin d’investissements. Il a besoin de devises, d’activité, d’emplois, de projets, de confiance. Mais justement, la confiance ne s’imprime pas sur une brochure. Elle ne se décrète pas par un visa. Elle ne se vend pas à 500 000 dollars comme une option premium sur un passeport administratif.
Le visa doré dans un pays sous pression militaire
L’autre détail, minuscule évidemment, c’est que le pays est en guerre larvée. Le Sud-Liban vit toujours au rythme des frappes, des drones, des villages détruits, des familles déplacées, des menaces israéliennes et d’un cessez-le-feu qui ressemble davantage à une pause nerveuse qu’à une paix. Dans certains secteurs, la sécurité reste théorique. Dans d’autres, la reconstruction attend encore. Les habitants, eux, n’ont pas droit à un golden visa. Ils ont droit à la patience, aux promesses, et parfois à une aide qui arrive après les caméras.
Mais pendant ce temps, on réfléchit à séduire l’investisseur étranger. On imagine presque la scène : “Bienvenue au Liban. À votre gauche, la mer. À votre droite, la montagne. Au sud, une zone sous tension. Dans les banques, un passé compliqué. Dans l’administration, une aventure humaine. Et pour seulement 500 000 dollars, vous pouvez devenir résident privilégié.”
Il y a dans cette séquence quelque chose de profondément libanais : commencer par le décor avant les fondations. On met la charrue avant les sœurs, les rubans avant les murs, le marketing avant la réforme, la façade avant la maison. Le pays n’a pas encore remis les clés à ses propres citoyens qu’il prépare déjà un badge VIP pour ceux qui arrivent avec du cash frais.
Qui accepte vraiment ce niveau de risque ?
C’est là que l’affaire devient moins drôle. Car un investisseur sérieux regarde d’abord le risque. Il regarde la stabilité politique, l’état du système bancaire, la sécurité du territoire, la qualité des institutions, la justice, les garanties, la réputation du pays, la capacité à sortir son argent, la protection de ses droits. Et à ce jeu-là, le Liban ne part pas exactement favori.
Alors qui acceptera vraiment de mettre 500 000 dollars dans un pays en crise bancaire, en crise politique, sous pression militaire et avec une administration aussi imprévisible ? Peut-être quelques amoureux sincères du Liban, quelques membres de la diaspora, quelques entrepreneurs courageux. Mais il y a un autre risque, beaucoup plus gênant : attirer non pas les meilleurs investisseurs, mais ceux qui cherchent justement des zones grises.
Car les profils les plus à l’aise dans les environnements instables ne sont pas toujours les plus recommandables. Un golden visa mal encadré peut devenir une porte d’entrée pour des capitaux douteux, du recyclage d’argent sale, des réseaux de trafic, des fortunes opaques, voire des individus cherchant une base de repli dans un pays où l’État contrôle mal, vérifie lentement et sanctionne rarement. Ce n’est pas une hypothèse exotique. C’est un risque classique de ce type de dispositif lorsqu’il n’est pas accompagné d’une vérification sérieuse de l’origine des fonds, des bénéficiaires réels, du casier judiciaire, des liens politiques ou sécuritaires, et des circuits financiers utilisés.
Dans un pays normal, on appelle cela la conformité. Au Liban, on appelle souvent cela une formalité qu’on découvrira quand le scandale éclatera.
Le danger est simple : à force de vouloir vendre une résidence à n’importe quel prix, on peut finir par attirer ceux dont personne ne veut ailleurs. Les investisseurs propres veulent des garanties. Les investisseurs douteux, eux, aiment les failles. Ils aiment les systèmes fatigués, les administrations contournables, les banques faibles, les intermédiaires bavards, les contrôles flous et les États qui ont tellement besoin de dollars qu’ils évitent de poser trop de questions.
Une bonne idée, mais au mauvais étage
Le golden visa n’est pas une aberration en soi. Plusieurs pays l’ont fait. Certains avec succès, d’autres avec des dérives. Le Liban pourrait théoriquement en tirer profit, surtout si le dispositif était encadré, transparent, lié à des investissements productifs, à la création d’emplois, à l’immobilier régulé, à l’économie réelle, et non à une simple opération de communication.
Mais le problème est ailleurs. Le Liban veut vendre une résidence avant d’avoir restauré l’État. Il veut attirer des capitaux avant d’avoir réglé la faillite bancaire. Il veut offrir un privilège administratif à des étrangers alors que ses propres citoyens doivent encore se battre pour récupérer leurs dépôts, obtenir un service public minimal ou simplement vivre sans craindre la prochaine escalade militaire.
Le pays dispose pourtant d’atouts réels. Personne ne peut le nier. Il a une diaspora puissante, des entrepreneurs solides, une culture vivante, une capacité de rebond presque insolente, une attractivité humaine que même l’effondrement n’a pas totalement détruite. Mais ces atouts sont épuisés par un système qui veut toujours sauter l’étape douloureuse : la réforme.
Alors oui, faisons venir les investisseurs. Mais qu’on commence par leur dire la vérité. Qu’on leur explique que le Liban est magnifique, brillant, attachant, parfois irrésistible, mais qu’il reste administré comme si l’improvisation était une doctrine d’État. Qu’on leur dise qu’ici, la résilience est une richesse, mais aussi un piège : elle permet au pays de survivre à tout, donc à ses dirigeants de ne presque rien changer.
Et surtout, qu’on ne transforme pas le besoin de devises en opération portes ouvertes pour capitaux suspects. Le Liban a déjà assez payé les arrangements, les zones d’ombre et les fausses bonnes idées vendues comme des solutions miracles.
Si l’on veut vraiment créer un visa doré, qu’on invente aussi un visa pour les Libanais qui sont restés. Ceux qui ont perdu leurs économies, ceux qui ont reconstruit sans aide, ceux qui ont vu leurs villages détruits, ceux qui paient en dollars un État qui leur rend des services en monnaie de singe. Ceux-là mériteraient au moins une carte de fidélité nationale : dix crises subies, une réforme offerte.
En attendant, le golden visa ressemble à une scène très libanaise : on repeint la porte d’entrée pendant que la cuisine brûle. Et on espère qu’un investisseur, ébloui par la couleur, ne posera pas trop vite la question qui fâche : “Très bien, mais la maison tient encore debout ?”


