Le Premier ministre Nawaf Salam et le ministre de la Défense Michel Menassa se sont vivement opposés mardi 11 août 2026 au Parlement sur la proposition de loi d’amnistie générale, dans un échange accompagné de cris qui a conduit Menassa à quitter la séance. Le désaccord porte sur la volonté du ministre de présenter devant les députés les observations de l’Armée libanaise sur le texte, alors que Salam estimait que la position politique du gouvernement devait être exprimée par le chef du gouvernement. L’incident était toutefois préparé depuis la veille : Menassa avait remis au vice-président de la Chambre, Elias Bou Saab, un document contenant les remarques de l’armée sur les amendements à l’amnistie. Selon LBCI, le différend a ensuite pris une telle ampleur que le commandement de l’armée est intervenu pour insister sur le droit du ministre à prononcer son intervention. Nabih Berri a engagé une médiation avant la reprise des travaux, tandis que plusieurs députés menaçaient de ne pas retourner dans l’hémicycle tant que Menassa ne pourrait pas être entendu.
Menassa était venu avec les observations écrites de l’armée
Le différend ne s’est pas improvisé mardi matin dans les couloirs du Parlement. Dès lundi 10 août, Michel Menassa avait transmis à Elias Bou Saab les observations écrites de l’Armée libanaise concernant les modifications apportées à la proposition de loi d’amnistie générale. Le ministre s’était également entretenu avec le président de la Chambre, Nabih Berri.
Le contenu intégral de ces observations n’a pas été rendu public. Leur existence établit cependant que Menassa ne souhaitait pas seulement intervenir à titre personnel. Il était venu au Parlement avec une position préparée sur un texte qui concerne directement l’institution militaire, en particulier lorsque l’amnistie touche des personnes condamnées ou poursuivies pour des affrontements avec l’armée et des crimes contre des militaires.
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Selon MTV, Menassa voulait prononcer une intervention exprimant « la position de l’Armée libanaise ». LBCI précise qu’il souhaitait notamment adresser une intervention à caractère personnel et institutionnel aux militaires au début de la séance législative.
C’est à ce moment que Nawaf Salam serait intervenu. Selon les informations concordantes rapportées par plusieurs télévisions libanaises, le Premier ministre estimait que la position du gouvernement devait être portée par le chef du gouvernement et non présentée séparément comme celle de l’armée.
L’échange a rapidement dégénéré. Salam aurait demandé à Menassa de sortir avec lui de l’hémicycle pour discuter. Le ton est monté entre les deux hommes et le ministre de la Défense a finalement quitté le Parlement sans prononcer son intervention.
Pourquoi l’amnistie provoque une réaction de l’armée
Le cœur du conflit se trouve dans le contenu politique de l’amnistie générale. Depuis plusieurs mois, les discussions parlementaires cherchent à déterminer quelles catégories de détenus pourront bénéficier du texte et quelles infractions devront en être exclues.
Le dossier des personnes poursuivies ou condamnées pour des faits liés au terrorisme et aux affrontements avec l’Armée libanaise constitue l’un des points les plus sensibles. Des militaires ont été tués au cours de plusieurs épisodes sécuritaires, notamment lors des affrontements d’Abra en 2013 et d’Ersal en 2014. Les familles de militaires tués refusent qu’une amnistie puisse aboutir à la libération de personnes reconnues responsables de crimes commis contre l’armée.
Michel Menassa a déjà adopté une position restrictive sur cette question au cours des précédentes discussions. Le ministère de la Défense et l’armée cherchent notamment à éviter qu’une loi présentée comme destinée à régler des situations judiciaires anciennes ou des détentions excessivement longues ne bénéficie indistinctement à des personnes impliquées dans la mort de militaires.
C’est cette distinction qui rend l’intervention de Menassa politiquement importante. Le ministre ne contestait pas nécessairement toute forme d’amnistie. L’enjeu porte sur les exclusions, les catégories de condamnés concernés et la protection des droits des militaires victimes et de leurs familles.
Le texte a fait l’objet de nombreux compromis au cours des travaux précédents. Des discussions ont notamment porté sur les durées des peines, les condamnations cumulées, les fugitifs et différentes catégories de détenus. Mais les crimes contre l’armée restent une ligne particulièrement sensible.
Le conflit porte aussi sur la place de l’armée dans le débat politique
La position de Nawaf Salam introduit une deuxième question, distincte du contenu de l’amnistie : l’Armée libanaise peut-elle présenter devant le Parlement une position propre sur un texte législatif ?
Pour le Premier ministre, selon la version rapportée par MTV, c’est le chef du gouvernement qui exprime la position politique de l’exécutif. Cette approche vise à éviter qu’un ministre ou une institution placée sous l’autorité du gouvernement donne devant les députés l’impression de défendre une ligne différente de celle du Conseil des ministres.
Du côté de Menassa, le raisonnement est différent. Le ministre de la Défense considère qu’il doit pouvoir transmettre les observations de l’institution directement concernée par les conséquences de la loi. La question est particulièrement sensible lorsque cette institution compte dans ses rangs des victimes des crimes susceptibles d’entrer dans le débat sur l’amnistie.
Le différend est donc double. Il porte sur le fond du texte, mais également sur la frontière entre la position du gouvernement et celle d’une institution militaire dont le ministre de tutelle souhaite exposer les préoccupations devant le législateur.
Cette différence explique pourquoi l’incident a dépassé très rapidement une simple querelle entre deux membres du gouvernement.
Le commandement de l’armée serait intervenu
L’un des éléments nouveaux rapportés dans l’après-midi concerne l’intervention du commandement de l’Armée libanaise.
Selon LBCI, la tension a atteint un niveau tel que le commandement a insisté pour que Michel Menassa puisse prononcer son intervention devant le Parlement. Plusieurs députés ont également exigé son retour dans l’hémicycle.
Certains auraient même menacé de ne pas participer à la reprise de la séance tant que le ministre de la Défense n’aurait pas été entendu.
Cette information donne une autre dimension à l’incident. Si le commandement de l’armée a effectivement demandé que le ministre puisse présenter son intervention, le désaccord ne concerne plus uniquement une initiative personnelle de Menassa. Il touche directement à la capacité de l’institution militaire à faire parvenir ses observations aux députés par l’intermédiaire de son ministre de tutelle.
Le document remis la veille à Elias Bou Saab renforce ce constat. Les remarques de l’armée existaient avant la dispute et avaient déjà été transmises au Parlement. Le conflit portait donc sur leur expression publique dans l’hémicycle davantage que sur leur existence.
Jamil Sayyed accuse Salam d’avoir introduit la question sunnite
La version la plus grave de l’échange a été donnée par le député Jamil Sayyed lors d’une conférence de presse au Parlement. Ses déclarations restent son récit des faits et n’ont pas été confirmées publiquement par Nawaf Salam.
Selon Sayyed, une majorité parlementaire était prête à voter la proposition d’amnistie générale avant l’incident. Il affirme que l’intervention du Premier ministre risque désormais de modifier cette situation.
Le député soutient surtout que Salam aurait reproché à Menassa de placer l’Armée libanaise « face à la communauté sunnite » si la loi d’amnistie n’était pas adoptée.
Une telle phrase, si elle est confirmée, explique l’extrême tension de l’échange. Elle ferait passer le débat d’un désaccord institutionnel sur la prise de parole du ministre à une question confessionnelle, dans un dossier déjà marqué par les revendications concernant plusieurs groupes de détenus.
Jamil Sayyed affirme que Menassa a très mal vécu cette accusation. Selon son récit, le ministre aurait rappelé avoir servi pendant quarante ans dans l’Armée libanaise et ne jamais avoir distingué les militaires ou les citoyens selon leur appartenance chrétienne ou musulmane.
Sayyed a également affirmé que Menassa avait été affecté « jusqu’aux larmes » par les propos qui lui étaient adressés. Cette description doit elle aussi rester attribuée au député, le ministre de la Défense n’ayant pas encore livré publiquement un récit détaillé de l’incident.
Le Liban fort menace de durcir sa position
Le conflit a immédiatement provoqué une réaction du bloc du Liban fort. Des sources du groupe citées par LBCI ont affirmé rejeter totalement l’interdiction faite à Menassa de donner son avis.
Le bloc considère qu’empêcher un ministre de s’exprimer sur un dossier relevant directement de ses responsabilités créerait un précédent. Ses sources ont annoncé qu’une position plus dure serait adoptée si l’interdiction était maintenue.
Gebran Bassil a également convoqué les députés de son bloc à une réunion en marge de la séance pour examiner l’incident.
Cette mobilisation ne porte pas uniquement sur la personnalité de Menassa. Le bloc présente désormais le différend comme une question de prérogatives ministérielles et de droit du Parlement à entendre les observations de l’armée avant de voter.
La pression s’est donc déplacée sur Salam : maintenir son opposition à l’intervention du ministre risquait de provoquer le boycott de certains députés et de compliquer la poursuite de la séance.
Berri tente de ramener Menassa au Parlement
Nabih Berri a alors pris en charge la médiation. Elias Bou Saab a indiqué que l’interruption des travaux devait permettre de résoudre le différend entre Nawaf Salam et Michel Menassa.
Le président de la Chambre s’est entretenu avec Salam. Dans le même temps, NBN a rapporté qu’il communiquait avec Menassa afin de calmer la situation et de permettre son retour avant la reprise de la séance législative prévue à 18 heures.
La médiation était devenue nécessaire pour des raisons qui dépassaient le seul dossier de l’amnistie. La séance devait également poursuivre l’examen d’autres textes, dont la proposition de loi sur les médias, elle-même reportée au soir après la distribution de nouveaux amendements.
Un blocage autour de Menassa risquait donc d’affecter l’ensemble des travaux de la Chambre.
Le règlement du différend doit notamment déterminer si le ministre pourra revenir dans l’hémicycle et présenter tout ou partie du texte qu’il souhaitait lire.
L’incident peut désormais modifier le vote
Le paradoxe de la journée tient au fait que la dispute destinée à contrôler la présentation de la position gouvernementale pourrait finalement modifier les équilibres autour de l’amnistie.
Jamil Sayyed affirme qu’une majorité existait pour voter le texte avant l’incident. Plusieurs députés ont depuis déplacé le débat vers la défense du droit de Menassa à être entendu.
L’intervention du commandement de l’armée rapportée par LBCI renforce cette pression. Les députés appelés à voter doivent désormais se prononcer sur un texte alors que les observations écrites de l’institution militaire existent, mais n’ont pas encore été exposées publiquement par le ministre qui les porte.
Cette situation rend difficile un vote sans règlement préalable de l’incident. Une adoption de la loi sans entendre Menassa pourrait être présentée par les opposants au texte comme un refus d’écouter l’armée sur une amnistie concernant notamment des crimes commis contre ses membres. À l’inverse, une intervention très critique du ministre peut modifier les voix de députés qui s’étaient jusque-là déclarés favorables à un compromis.
À l’approche de la reprise de 18 heures, le point décisif n’est donc plus seulement le contenu de la proposition d’amnistie. Il est de savoir si Michel Menassa reviendra devant les députés, s’il pourra lire les observations préparées par l’armée et quelle réponse Nawaf Salam apportera aux accusations formulées après leur échange. C’est de cette séquence que dépend désormais la possibilité de ramener un débat devenu personnel et confessionnel à son objet initial : déterminer précisément qui peut bénéficier de l’amnistie et quelles protections doivent rester garanties aux militaires victimes.


