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Riyad-Ankara-Islamabad : Israël face à un nouvel axe

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L’alliance de défense conclue le 7 août 2026 entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan modifie directement le rapport de forces au Moyen-Orient. Signé à La Mecque par Mohammed ben Salmane, Recep Tayyip Erdoğan et Shehbaz Sharif, l’accord prévoit qu’une attaque contre l’un des trois pays sera considérée comme une attaque contre les autres. Il associe la puissance financière saoudienne, l’une des principales armées de l’OTAN et la seule puissance nucléaire du monde musulman. Pour Israël, cette évolution intervient à un moment particulièrement sensible : l’Iran est affaibli, le Hezbollah a perdu une partie de ses capacités, mais Ankara conteste de plus en plus directement la liberté d’action israélienne en Syrie et au Liban, tandis que Riyad refuse toujours de normaliser ses relations avec Israël sans perspective politique palestinienne. Aucun élément ne permet d’affirmer que l’Arabie saoudite et la Turquie seraient les prochaines cibles militaires d’Israël. Elles deviennent en revanche deux obstacles majeurs à un ordre régional dans lequel Jérusalem conserverait une supériorité stratégique sans véritable contrepoids étatique.

Le nouvel accord ne sort pas de nulle part. Riyad et Islamabad avaient déjà signé, le 17 septembre 2025, un accord de défense mutuelle considérablement plus contraignant que leur coopération militaire historique. Les discussions avec Ankara ont ensuite duré près d’un an. Dès janvier 2026, le ministre pakistanais de la Production de défense indiquait qu’un projet d’accord trilatéral était en préparation. La guerre régionale du printemps et de l’été a accéléré les négociations. Le 7 août, les trois gouvernements ont finalement franchi une étape que plusieurs responsables turcs comparent désormais, dans son principe, à l’article 5 de l’OTAN.

Hakan Fidan, le ministre turc des Affaires étrangères, a été particulièrement explicite. Pour Ankara, l’agression contre l’un des signataires engage politiquement les deux autres et peut entraîner différentes formes d’assistance, allant du renseignement à l’intervention militaire. Un secrétariat permanent doit être installé en Arabie saoudite et les ministres des Affaires étrangères et de la Défense doivent se réunir régulièrement. Le pacte reste présenté comme défensif et ne désigne officiellement aucun adversaire. Mais les institutions prévues montrent qu’il s’agit de davantage qu’une déclaration diplomatique ponctuelle.

Le pacte de La Mecque repose déjà sur des moyens militaires

L’importance du nouvel axe tient surtout au fait qu’il ne part pas de zéro. La coopération saoudo-pakistanaise s’est transformée en dispositif opérationnel pendant la guerre avec l’Iran. En mai 2026, Islamabad avait déployé environ 8 000 militaires en Arabie saoudite, une escadrille de chasseurs ainsi qu’un système de défense aérienne. Ce déploiement s’inscrivait dans l’accord bilatéral signé en septembre 2025 et visait à renforcer la protection du royaume pendant que la région subissait les conséquences de la guerre contre Téhéran.

Ce chiffre donne une mesure plus concrète de ce que peut signifier une garantie pakistanaise. Islamabad ne se contente pas de signer des communiqués. Il dispose de la capacité et de l’expérience nécessaires pour envoyer rapidement des milliers de militaires, des avions de combat, des techniciens et des systèmes de défense dans le Golfe. Les forces pakistanaises connaissent par ailleurs le terrain saoudien grâce à plusieurs décennies de coopération, d’exercices et de formation.

Cette relation possède des limites. Le Pakistan avait refusé en 2015 de participer directement à la guerre saoudienne au Yémen. Son Parlement ne voulait pas être entraîné dans une confrontation régionale susceptible d’affecter les rapports avec l’Iran ou d’accroître les tensions confessionnelles à l’intérieur du pays. L’épisode reste essentiel pour comprendre le pacte de 2026 : la solidarité militaire n’implique pas nécessairement que l’armée pakistanaise exécutera toutes les demandes de Riyad.

Mais la situation est désormais différente. La clause de défense mutuelle crée une obligation politique qui n’existait pas sous cette forme en 2015. L’enjeu n’est plus de participer à une guerre offensive au Yémen, mais de répondre à une éventuelle attaque contre un partenaire. Cette distinction élargit fortement les scénarios dans lesquels Islamabad pourrait être conduit à intervenir.

L’entrée de la Turquie augmente encore la portée du dispositif. Ankara possède la deuxième armée de l’OTAN en effectifs, des forces aériennes importantes, une marine en expansion et une industrie de défense qui produit drones, missiles, navires, véhicules blindés, systèmes de guerre électronique et munitions guidées. Les trois pays combinent ainsi des capacités que peu de coalitions régionales peuvent réunir.

Le nucléaire pakistanais change les calculs sans devenir un « parapluie »

La question nucléaire constitue évidemment le volet le plus sensible. Le Pakistan est la seule puissance nucléaire à majorité musulmane et possède un arsenal développé principalement pour dissuader l’Inde. Aucun des documents publics du pacte de La Mecque ne prévoit explicitement une extension de cette dissuasion à l’Arabie saoudite ou à la Turquie.

Il serait donc incorrect d’écrire que Riyad dispose désormais automatiquement d’un parapluie nucléaire pakistanais. Les responsables pakistanais ont eux-mêmes insisté sur la nature défensive de l’accord sans détailler les seuils d’emploi de leurs capacités stratégiques. Une attaque conventionnelle contre l’Arabie saoudite n’entraînerait pas mécaniquement une réponse nucléaire.

L’ambiguïté n’est pourtant pas anodine. Lorsqu’une puissance nucléaire s’engage à considérer une attaque contre un partenaire comme une attaque contre elle-même, tout adversaire doit intégrer une nouvelle inconnue. Une crise majeure pourrait conduire à une escalade dont les limites ne seraient plus déterminées uniquement par les forces saoudiennes.

Cette évolution intéresse directement Israël. L’État hébreu est largement considéré comme la seule puissance nucléaire du Moyen-Orient, même s’il maintient sa politique historique d’ambiguïté. L’apparition d’une architecture de sécurité rapprochant Riyad d’Islamabad modifie donc progressivement l’environnement dans lequel cette supériorité stratégique s’exerce.

Les inquiétudes israéliennes ne concernent d’ailleurs pas uniquement le Pakistan. En juillet 2026, le débat sur le programme nucléaire civil saoudien avait déjà provoqué de fortes réactions en Israël. Plusieurs responsables israéliens, dont l’ancien ministre de la Défense Avigdor Lieberman, avaient averti qu’une capacité d’enrichissement en Arabie saoudite pourrait à terme déclencher une course régionale.

La combinaison d’un programme nucléaire civil saoudien, de relations militaires approfondies avec Islamabad et d’un pacte de défense collectif ne signifie pas que Riyad prépare une bombe. Elle signifie que l’Arabie saoudite dispose désormais de davantage d’options stratégiques qu’il y a cinq ans.

Riyad a tiré les leçons de la dépendance américaine

Cette diversification répond à une expérience précise. Pendant plusieurs décennies, la sécurité saoudienne a reposé principalement sur les États-Unis. Washington fournissait les avions, les systèmes Patriot, le renseignement, la formation et, en dernier ressort, la capacité militaire nécessaire pour défendre les monarchies du Golfe.

L’attaque du 14 septembre 2019 contre Abqaiq et Khurais avait ébranlé cette confiance. Des infrastructures essentielles à l’industrie pétrolière saoudienne avaient été atteintes malgré la présence américaine dans la région. L’absence d’une riposte militaire américaine massive avait convaincu une partie des dirigeants du Golfe que l’alliance avec Washington ne constituait pas une assurance automatique.

L’attaque israélienne contre Doha en septembre 2025 a produit un autre choc. Pour les monarchies du Golfe, la question n’était plus seulement de savoir si Washington les protégerait contre l’Iran ou les Houthis. Il fallait également déterminer jusqu’où les États-Unis seraient prêts à contraindre Israël lorsqu’une opération israélienne toucherait un partenaire arabe de Washington.

L’accord saoudo-pakistanais a été signé quelques jours après cette crise. Le lien temporel est important. Riyad n’abandonnait pas son alliance américaine ; il cherchait à ajouter une deuxième couche de protection.

La guerre de 2026 a confirmé cette stratégie. Le Golfe s’est retrouvé exposé à la confrontation entre Washington, Israël et l’Iran, aux missiles, aux drones et aux perturbations du détroit d’Ormuz. Un État comme l’Arabie saoudite, dont la stratégie économique dépend de la stabilité, ne veut plus que sa sécurité soit déterminée uniquement par les décisions prises à Washington, Jérusalem ou Téhéran.

Trump remet pourtant la normalisation avec Israël au centre

Cette autonomie saoudienne entre directement en contradiction avec un autre projet : celui de Donald Trump pour élargir les accords d’Abraham. Pour Washington et Jérusalem, la normalisation entre Israël et l’Arabie saoudite reste la pièce maîtresse d’un nouvel ordre régional.

Un accord avec Riyad aurait une portée sans commune mesure avec les précédentes normalisations. L’Arabie saoudite est la première économie arabe, exerce une influence considérable dans le monde musulman et abrite La Mecque et Médine. Sa reconnaissance d’Israël permettrait à Jérusalem de soutenir que son intégration dans la région est devenue irréversible.

Mais Riyad continue de poser une condition palestinienne. Le royaume exige une voie crédible vers un État palestinien et refuse de considérer la normalisation comme une simple transaction bilatérale. Cette exigence se heurte frontalement à la politique de la coalition israélienne.

Donald Trump a durci la pression en juillet. Il a indiqué qu’il ne voulait pas faire avancer l’accord américain sur le nucléaire civil saoudien sans adhésion du royaume aux accords d’Abraham. Cette position est particulièrement révélatrice : Washington tente de rattacher un besoin stratégique saoudien à la normalisation avec Israël.

Le pacte de La Mecque offre précisément à Riyad davantage de marge face à cette pression. Le royaume ne remplace pas les technologies nucléaires américaines par la Turquie ou le Pakistan, mais il peut montrer que sa sécurité ne dépend plus d’un seul paquet diplomatique conçu à Washington.

L’échec de la normalisation saoudienne serait stratégique pour Israël

Pour Benjamin Netanyahu, l’enjeu dépasse une victoire diplomatique personnelle. La normalisation saoudienne devait démontrer qu’Israël pouvait modifier l’ordre du Moyen-Orient sans résoudre préalablement la question palestinienne. Les accords d’Abraham avaient déjà reposé sur cette logique : les États arabes pouvaient développer leurs relations avec Israël en fonction de leurs propres intérêts.

L’Arabie saoudite constituait l’étape décisive. Si Riyad avait normalisé, plusieurs autres États musulmans auraient pu suivre. Israël aurait obtenu une reconnaissance régionale élargie au moment même où les Palestiniens restaient divisés et politiquement affaiblis.

Le maintien du refus saoudien produit l’effet inverse. Il rappelle que Gaza et la question palestinienne restent capables de bloquer l’intégration d’Israël. Plus encore, Riyad construit désormais parallèlement des mécanismes de défense avec des puissances qui ne sont pas intégrées aux accords d’Abraham.

Le Pakistan ne reconnaît pas Israël. La Turquie entretient des relations diplomatiques avec lui, mais ses rapports politiques avec Netanyahu sont profondément dégradés. Une architecture sécuritaire articulée autour de ces trois capitales n’est donc pas structurée par la coopération avec Israël.

C’est cette évolution, plus que la perspective d’une guerre saoudo-israélienne, qui peut inquiéter Jérusalem.

La Turquie constitue le véritable défi militaire

Le cas turc est beaucoup plus direct. Contrairement à Riyad, Ankara possède déjà plusieurs points de friction militaire potentielle avec Israël. Recep Tayyip Erdoğan a déclaré le 10 juin que les opérations israéliennes en Syrie et au Liban avaient atteint un niveau où elles menaçaient également la sécurité de la Turquie.

Cette formulation marque un tournant. La Turquie ne présente plus uniquement ses critiques d’Israël comme une défense de Gaza ou du droit palestinien. Elle considère désormais que l’évolution du rapport de forces au Levant affecte sa propre sécurité nationale.

La Syrie constitue le principal théâtre de cette confrontation indirecte. Ankara dispose d’une influence considérable sur le nouvel ordre syrien et veut contribuer à la reconstruction des institutions militaires du pays. Israël poursuit l’objectif inverse lorsqu’il considère que certaines capacités syriennes pourraient devenir une menace future.

Pour la Turquie, un État syrien souverain doit être capable de contrôler son territoire et son espace aérien. Pour Israël, une partie de cette reconstruction peut diminuer sa liberté de frapper des objectifs qu’il juge dangereux.

Cette contradiction ne peut être résolue par de simples déclarations diplomatiques.

La bataille syrienne porte sur les bases et la défense aérienne

La question des installations militaires est particulièrement sensible. Ankara a envisagé différentes formes d’assistance aux nouvelles forces syriennes et s’intéresse aux capacités aériennes, aux bases et à la défense du territoire. Israël surveille étroitement tout projet susceptible de permettre à la Turquie d’établir une présence militaire durable plus au sud.

Pour Jérusalem, le problème est opérationnel. L’armée de l’air israélienne a pris l’habitude d’intervenir dans l’espace syrien avec une grande liberté. Elle a frappé pendant des années des dépôts d’armes, des convois, des responsables du Hezbollah, des Gardiens de la révolution et des infrastructures militaires.

Une défense aérienne assistée par la Turquie changerait l’équation. Des radars, des systèmes de guerre électronique et des missiles sol-air contrôlés par Ankara ou par une armée syrienne formée par les Turcs pourraient compliquer les raids israéliens.

Même sans confrontation, Israël devrait intégrer la position turque avant certaines opérations. Pour Ankara, c’est précisément ce qui devrait se produire : la Turquie refuse l’idée selon laquelle Israël disposerait indéfiniment d’un droit unilatéral de frapper un État voisin.

Le risque serait une attaque contre une installation où se trouvent des militaires turcs. La mort de personnels turcs provoquerait une crise directe entre Israël et un membre de l’OTAN. Ni Netanyahu ni Erdoğan n’ont intérêt à un tel scénario, mais la multiplication des opérations augmente mécaniquement sa probabilité.

Le Liban est désormais également intégré au calcul turc

La déclaration d’Erdoğan du 10 juin incluait explicitement le Liban. Cette précision mérite d’être soulignée. Ankara n’est pas un acteur militaire du dossier libanais comparable à Israël ou au Hezbollah, mais elle considère désormais que l’extension des opérations israéliennes dans le Levant forme un ensemble.

La Turquie entretient des relations avec le gouvernement libanais et cherche à développer son influence économique et politique dans le pays. Une présence israélienne prolongée dans le Sud, associée à des frappes régulières, renforce donc la perception turque d’un déséquilibre régional.

Le problème pour Israël est que la Turquie dispose de moyens étatiques considérables pour transformer cette opposition politique en influence. Elle peut investir dans la reconstruction, fournir des équipements, développer des relations de défense et soutenir diplomatiquement Beyrouth sans adopter le modèle iranien des groupes armés.

Après l’affaiblissement du Hezbollah, cette dimension devient plus importante. La diminution de l’influence iranienne ne crée pas nécessairement un vide favorable à Israël. D’autres puissances peuvent l’occuper.

Ankara apparaît comme l’une des mieux placées pour le faire.

Gaza a transformé la tension turco-israélienne

Gaza reste toutefois le moteur politique de la rupture. Avant octobre 2023, Ankara et Jérusalem avaient progressivement rétabli leurs relations après des années de tensions. Les ambassadeurs étaient revenus et les échanges économiques restaient importants.

La guerre a détruit cette dynamique. Erdoğan a adopté une position parmi les plus dures au sein de l’OTAN contre les opérations israéliennes. Ankara a multiplié les démarches internationales, soutenu la cause palestinienne et maintenu des liens avec des responsables du Hamas.

Pour Israël, ces liens constituent une source ancienne de méfiance. Jérusalem considère que la Turquie a offert un environnement politique trop favorable à certains réseaux du Hamas. Ankara répond qu’elle distingue contacts politiques et soutien militaire.

Le différend concerne maintenant l’après-guerre. La Turquie souhaite participer à la reconstruction et à l’organisation politique de Gaza. Israël ne veut pas qu’Ankara dispose d’une influence importante sur un territoire situé immédiatement à sa frontière.

Une force internationale, une administration palestinienne remaniée ou un mécanisme de reconstruction peuvent donc devenir de nouveaux points de confrontation diplomatique entre les deux pays.

Chypre ouvre un deuxième théâtre de rivalité

La Méditerranée orientale ajoute une profondeur supplémentaire au contentieux. Israël entretient des relations militaires et énergétiques croissantes avec la Grèce et la République de Chypre. Exercices, coopération navale, projets énergétiques et connexions avec l’Europe ont rapproché les trois pays.

Pour Ankara, cette architecture est observée avec suspicion. La Turquie conteste plusieurs délimitations maritimes et demeure le seul État à reconnaître la République turque de Chypre du Nord. Elle refuse toute organisation régionale de l’énergie ou de la sécurité maritime qui réduirait ses propres droits.

Erdoğan a encore averti en 2026 qu’Ankara répondrait fermement si les intérêts turcs ou chypriotes turcs étaient remis en cause en Méditerranée orientale. Le message ne visait pas seulement Israël, mais il intervient dans une région où les coopérations de Jérusalem avec Athènes et Nicosie ont une dimension militaire de plus en plus visible.

Israël dispose ainsi avec la Turquie de trois dossiers de friction simultanés : Gaza, la Syrie et la Méditerranée orientale. Le Liban commence à s’y ajouter.

C’est cette accumulation qui transforme Ankara en concurrent stratégique potentiel, bien davantage que les déclarations personnelles entre Erdoğan et Netanyahu.

L’Arabie saoudite est une puissance à contenir politiquement, pas une cible militaire

La situation de Riyad est radicalement différente et appelle davantage de prudence. Aucun élément crédible ne montre qu’Israël envisage une confrontation militaire avec l’Arabie saoudite. Une telle hypothèse serait incompatible avec des décennies de rapprochement discret, avec les intérêts américains et avec l’objectif israélien de normalisation.

Mais Israël a intérêt à empêcher que le royaume devienne le centre d’une architecture régionale construite en dehors de lui. Une Arabie saoudite capable de combiner garanties américaines, partenariat pakistanais, technologies turques, dialogue avec l’Iran et coopération avec la Chine serait beaucoup moins dépendante d’une entente avec Jérusalem.

Le rapport de forces devient donc diplomatique. Israël peut chercher à utiliser ses relais à Washington pour conditionner certains avantages américains à la normalisation saoudienne. Le débat de juillet sur le nucléaire civil en constitue une illustration.

Il existe aussi une dimension militaire plus indirecte. Plusieurs responsables israéliens s’inquiètent de l’acquisition par Riyad de systèmes avancés susceptibles de réduire l’avantage militaire qualitatif israélien. Cette préoccupation est ancienne et influence les débats américains sur les ventes d’armes au Golfe.

Le programme nucléaire saoudien ajoute une question encore plus sensible. Israël pourrait accepter plus facilement une infrastructure nucléaire saoudienne étroitement contrôlée par Washington qu’une capacité autonome d’enrichissement. Les déclarations israéliennes de juillet montrent que le dossier est déjà devenu un sujet de sécurité nationale.

Le nouvel axe contourne le principe même des accords d’Abraham

L’alliance Riyad-Ankara-Islamabad produit surtout une architecture contraire au modèle des accords d’Abraham. Ce modèle reposait sur l’idée que l’Iran était la principale menace commune et qu’Israël pouvait devenir un partenaire de sécurité naturel des États arabes sunnites.

Le pacte de La Mecque montre qu’une autre solution existe. Des puissances sunnites peuvent construire une coopération de défense sans Israël et sans désigner l’Iran comme ennemi officiel. La réaction iranienne du 10 août est à cet égard significative : Téhéran a choisi d’accueillir prudemment l’accord plutôt que de le dénoncer.

Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Esmaeil Baghaei, a présenté le pacte comme pouvant participer à une évolution vers davantage d’autonomie régionale en matière de sécurité. L’Iran cherche évidemment à éviter que l’alliance ne devienne un front dirigé contre lui.

Cette réaction augmente encore le problème israélien. Si Riyad peut maintenir un dialogue avec Téhéran tout en étant protégé par Islamabad et associé à Ankara, la logique d’une coalition israélo-arabe construite exclusivement contre l’Iran devient moins indispensable.

Le Moyen-Orient qui émerge n’est donc pas nécessairement divisé entre un bloc israélo-sunnite et un bloc iranien. Plusieurs États cherchent à construire des relations croisées et à éviter l’alignement exclusif.

L’accord pourrait attirer d’autres États

Le pacte pourrait en outre dépasser ses trois fondateurs. Hakan Fidan a indiqué qu’il était susceptible de s’ouvrir à d’autres pays. L’Égypte a notamment été évoquée parmi les États pouvant s’intéresser au dispositif.

Une adhésion égyptienne changerait considérablement son poids. Le Caire possède la plus grande armée arabe, contrôle le canal de Suez et partage une frontière avec Israël ainsi qu’avec Gaza. Ses relations avec Jérusalem restent encadrées par le traité de paix, mais les tensions politiques liées à Gaza ont régulièrement compliqué leur coopération.

D’autres États du Golfe observent également le développement des garanties pakistanaises. Le Koweït a discuté d’un approfondissement de sa coopération militaire avec Islamabad, tandis que Bahreïn a manifesté un intérêt pour des arrangements comparables. La Jordanie cherche aussi à renforcer certains partenariats de formation et d’armement.

Il serait prématuré d’annoncer la formation d’une « OTAN musulmane ». Les intérêts de ces pays restent trop différents et aucun commandement intégré n’existe. Mais le marché régional de la sécurité évolue clairement.

Des États qui dépendaient presque entièrement de Washington recherchent désormais des assurances complémentaires entre puissances régionales.

L’Iran n’est paradoxalement plus le seul moteur du rapprochement

Le triangle avait initialement toutes les caractéristiques d’un dispositif pouvant répondre à l’Iran. L’Arabie saoudite a subi des attaques de groupes soutenus par Téhéran. Le Pakistan partage une longue frontière avec l’Iran. La Turquie et l’Iran sont à la fois partenaires économiques et concurrents historiques.

Pourtant, les signataires refusent soigneusement de définir l’Iran comme adversaire. Cette prudence est stratégique. Riyad a investi plusieurs années dans la détente avec Téhéran et ne veut pas retourner à une confrontation permanente. Islamabad ne peut se permettre une frontière iranienne hostile. Ankara préfère généralement gérer sa compétition avec l’Iran par des arrangements plutôt que par une logique de blocs.

Israël apparaît donc progressivement comme une autre variable de leur coopération. Cela ne signifie pas que le pacte est dirigé contre lui. Mais les opérations israéliennes à Doha, en Syrie, au Liban, à Gaza et contre l’Iran ont modifié la perception des limites de la puissance israélienne.

Lorsque plusieurs capitales commencent à craindre non seulement leurs adversaires traditionnels mais aussi l’absence de contraintes pesant sur un partenaire des États-Unis, elles cherchent des instruments d’équilibre.

C’est ce processus qui peut inquiéter Jérusalem à long terme.

Le « nouveau Moyen-Orient » israélien rencontre ses limites

Les succès militaires d’Israël depuis 2024 ont profondément changé le Moyen-Orient. Le Hezbollah a été affaibli. L’architecture iranienne en Syrie a été bouleversée. Des responsables de premier plan du système iranien ont été éliminés pendant la guerre. Les capacités militaires de Téhéran ont subi des frappes importantes.

Ces résultats peuvent donner à Israël une profondeur stratégique qu’il n’avait pas auparavant. Mais ils produisent aussi une réaction des autres puissances régionales. Une situation où aucune force étatique ne pourrait équilibrer Israël n’est pas nécessairement considérée comme souhaitable à Ankara, Riyad ou Islamabad.

La Turquie ne veut pas qu’Israël transforme la faiblesse syrienne en droit permanent d’intervention. L’Arabie saoudite ne veut pas dépendre d’une normalisation avec Israël pour obtenir sa sécurité. Le Pakistan voit dans l’extension de ses partenariats au Golfe un moyen d’accroître son propre poids international.

Le nouvel axe n’est donc pas une reconstitution de l’ancien « axe de la résistance ». Il fonctionne selon une logique complètement différente. Il repose sur des États, des armées régulières, des relations avec Washington et une coopération industrielle.

Pour Israël, cette différence compte. Des milices peuvent être frappées et leurs dirigeants éliminés sans provoquer nécessairement une crise entre grandes puissances. Une Turquie membre de l’OTAN, une Arabie saoudite partenaire central des États-Unis et un Pakistan nucléaire ne peuvent pas être traités de la même manière.

Ankara pourrait devenir le principal contrepoids régional

Parmi les trois, la Turquie est donc la plus susceptible de devenir le contrepoids direct à Israël. Elle possède la démographie, l’armée, l’industrie et la géographie nécessaires. Elle est implantée au Caucase, en mer Noire, en Méditerranée et au Levant. Elle dispose aussi d’une présence ou d’accords militaires au-delà de ses frontières.

Son économie reste vulnérable et ses ambitions dépassent parfois ses ressources. Son appartenance à l’OTAN lui impose également des contraintes. Mais aucune autre puissance sunnite ne possède actuellement une combinaison comparable de capacités industrielles et militaires.

Si Ankara consolide son influence en Syrie, développe sa coopération avec Riyad et approfondit son partenariat avec Islamabad, Israël devra intégrer durablement la Turquie à sa planification stratégique.

Cela ne signifie pas que les deux pays sont condamnés à la guerre. Leur histoire montre au contraire qu’ils ont longtemps su coopérer malgré des divergences politiques importantes.

Mais la relation ne pourra plus être reconstruite sur les mêmes bases si Ankara considère désormais la liberté d’action israélienne comme une menace pour sa propre sécurité.

Riyad détient, lui, la clé politique

L’Arabie saoudite possède un autre pouvoir : celui de décider si Israël peut réellement achever son intégration dans le monde arabe. Tant que Riyad refuse la normalisation sans solution palestinienne crédible, les accords d’Abraham restent incomplets.

Cette capacité donne à Mohammed ben Salmane un levier considérable sur Washington et Jérusalem. Il peut négocier avec Trump sur le nucléaire civil, les garanties de sécurité et les technologies américaines tout en maintenant la question palestinienne au centre du dossier.

Le pacte avec la Turquie et le Pakistan renforce cette position parce qu’il diminue le coût stratégique d’un refus saoudien. Riyad dispose d’autres partenaires capables de contribuer à sa sécurité.

La confrontation avec Israël ne passe donc pas nécessairement par les missiles ou les avions. Elle porte sur la définition même de l’ordre régional : un Moyen-Orient organisé autour d’Israël et des accords d’Abraham, ou une architecture multipolaire dans laquelle Riyad, Ankara, Islamabad, Téhéran, Washington et Pékin entretiennent des relations croisées.

Au 10 août, le pacte de La Mecque n’a pas encore démontré sa capacité à fonctionner lors d’une crise militaire majeure. Son premier véritable test viendra lorsqu’un des signataires demandera l’application concrète de la solidarité promise. Mais le changement politique est déjà visible : après des années durant lesquelles Israël espérait voir l’affaiblissement de l’Iran ouvrir la voie à une coalition régionale centrée sur Jérusalem, Riyad, Ankara et Islamabad proposent désormais une autre architecture de sécurité, dont Israël n’est ni membre ni arbitre.

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