Dionysios Stivas, Hong Kong Baptist University et Nicholas Ross Smith, University of Nottingham

La réaction de la Chine à l’épidémie de coronavirus est suivie de très près, mais la plupart des analyses portent avant tout sur son degré d’efficacité. Un aspect important est souvent négligé : l’impact que cette réaction aura sur le fonctionnement de l’État en Chine.

Or la mise en place de prérogatives exceptionnelles soutenues par une technologie de surveillance avancée pourrait permettre à l’État d’exercer à long terme un niveau de contrôle inédit sur sa population.

Pour contenir efficacement l’épidémie dès son apparition, l’élite politique chinoise devait établir publiquement le fait que le virus constituait une menace pour la sécurité de la société. Ce processus, consistant à faire d’un élément (un problème de santé, en l’occurrence) un problème de sécurité alors qu’il ne serait normalement pas considéré comme tel, est connu en science politique sous le nom de « sécuritisation ».

La sécuritisation consiste à informer et à éduquer le public sur la question (ce qui est crucial lors d’une épidémie de maladie hautement infectieuse), mais aussi à l’alarmer au maximum sur la nature et la gravité de la menace, à un point tel qu’il apparaît alors légitime que l’État se dote, « temporairement », de prérogatives exceptionnelles.

La réaction initiale de la Chine à l’épidémie de coronavirus a consisté non pas à tout faire pour endiguer la propagation du virus, mais à tout faire pour endiguer toute information relative à l’épidémie. En conséquence, le grand public chinois n’était au départ pas du tout conscient de la gravité du virus.


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Quand il est apparu que le problème ne disparaîtrait pas de lui-même, la Chine a opté pour la sécuritisation, prenant des décisions exceptionnelles comme la mise en quarantaine de plusieurs villes de la province de Hubei. Mais, dans le même temps, le gouvernement a continué d’étouffer tout débat public sur l’épidémie.

L’exemple le plus fameux de cette approche est le cas du médecin lanceur d’alerte Li Wenliang. Li a été l’un des premiers à essayer d’alerter le public sur la gravité de l’épidémie. Mais ses efforts lui ont valu d’être convoqué par la police locale et forcé de cesser ses activités.

Li est décédé le 7 février, après avoir contracté le virus. La colère causée par sa mort a conduit certains commentateurs à suggérer que la Chine pourrait connaître un « moment Tchernobyl », c’est-à-dire que l’État verrait sa légitimité significativement affaiblie et perdrait donc dans une large mesure le pouvoir et le contrôle qu’il exerce sur sa population.

L’hyper-sécuritisation

La sécuritisation consiste notamment à donner aux élites politiques la légitimité populaire nécessaire pour qu’elles puissent s’attaquer à un problème rapidement et avec force. Mais la réaction initiale de la Chine – dissimuler des informations importantes et harceler les lanceurs d’alerte – a eu l’effet inverse, nuisant à la légitimité du gouvernement.

Cependant, si la catastrophe de Tchernobyl en 1986, a provoqué un important examen de conscience au sein des élites de l’Union soviétique, la réponse du gouvernement chinois à l’épidémie de coronavirus a jusqu’à présent pris une autre direction. Les dirigeants ont « hyper-sécuritisé » la menace, non seulement pour s’attaquer plus rapidement au virus, mais aussi pour regagner une partie de la légitimité perdue du fait de leurs faux pas initiaux.

Ainsi, plutôt que de minimiser la gravité du problème, les autorités ont présenté l’épidémie comme une menace sans précédent pour la Chine, ne pouvant être résolue que par des mesures extraordinaires. Comme le président Xi Jinping l’a récemment déclaré dans une adresse en ligne destinée à 170 000 responsables du parti et de l’armée :

« C’est une crise et c’est aussi une épreuve majeure… l’efficacité du travail de prévention et de contrôle a une fois de plus montré les avantages significatifs de la direction du Parti communiste de Chine et du système socialiste à caractéristiques chinoises. »

Il n’est pas surprenant qu’après les premiers faux pas, la Chine se soit montrée extrêmement dynamique dans la mise en œuvre des mesures d’urgence. Dans le Hubei, le gouvernement a fait appel à l’armée pour garantir la bonne application des mesures de quarantaine tout en transférant des médecins depuis d’autres provinces pour venir en aide au personnel médical local. L’État a également organisé la construction de deux nouveaux hôpitaux à Wuhan en quelques semaines seulement.

Mais ces mesures d’urgence ont été accompagnées de l’introduction de nouvelles formes de contrôle. La Chine a notamment utilisé de hautes technologies telles que des drones, des caméras de reconnaissance faciale et l’intelligence artificielle pour surveiller de plus près ses citoyens, tout cela au nom de la lutte contre le virus.

Grâce à une simple pression sur quelques boutons, l’État chinois a pu recueillir des données sur la quasi-totalité des habitants du pays. L’État sait exactement où se trouve chaque personne, quelle est sa routine quotidienne et même la température de son corps. Des sanctions sont infligées à ceux qui enfreignent les règles.

Cela représente un niveau de surveillance sans précédent. Mais, étant donné la gravité de la menace présumée d’une épidémie de coronavirus, ces mesures ont été étudiées et saluées par les chercheurs internationaux.

Que ces mesures aient été ou non efficaces pour lutter contre l’épidémie de coronavirus, les implications politiques pour la Chine pourraient être durables. Quand un État réussit à « sécuritiser » une question, il s’engage sur une pente glissante. Plus la menace est présentée comme existentielle, plus l’État obtient de prérogatives pour y répondre, et plus sa puissance et son degré de contrôle sur la population augmentent.

La question est maintenant de savoir ce que la Chine fera des nouvelles formes de contrôle dont elle dispose une fois la menace surmontée. L’expérience montre qu’une « sécuritisation » réussie peut peser longtemps sur le modèle de gouvernance d’un État. Par exemple, à la suite des attentats du 11 Septembre, l’expansion des prérogatives du gouvernement américain en matière de surveillance a duré plus d’une décennie après l’événement qui avait justifié l’adoption de ces mesures.

Mais dans le cas du coronavirus, la question ne se pose pas seulement pour la Chine. Les effets de l’hypersécuritisation de cette épidémie pourraient se faire sentir au niveau mondial. La mauvaise gestion initiale de l’État chinois a fait passer l’épidémie d’un problème local à un problème mondial et, aujourd’hui, de nombreux autres pays s’interrogent en urgence sur la meilleure façon de répondre à la menace. Ironiquement, bon nombre d’entre eux saluent les avantages du modèle chinois…The Conversation

Dionysios Stivas, Lecturer in International Relations, Hong Kong Baptist University et Nicholas Ross Smith, Assistant Professor of International Studies, University of Nottingham

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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