Tous les responsables politiques se répètent; peu d’entre eux comprennent ce qu’ils disent. Mais est-ce vraiment nécessaire qu’ils se comprennent? Dans le Liban d’après le 17 Octobre, du moment qu’une partie affuble la partie adverse des maux qui gangrènent notre économie, jouer la carte de l’alarmisme ne peut que rapporter. Après tout, tout le monde sent bien que rien ne va plus; et si les dits responsables ne comprennent pas eux-mêmes ce qu’il leur est demandé de propager, leur public – rationnellement ou intuitivement – admettra qu’ils ont raison, et ne pourra qu’approuver. Et de cela, ces soldats de la propagande se contenteront.

Pour l’exemple, il y a deux ou trois ans à peine, le gouverneur de la Banque Centrale était encore ce héros qui aurait blindé notre secteur bancaire face à la radicalité des mesures prises par les autorités Américaines dans leur lutte contre le financement du terrorisme et le blanchiment. Et il n’y a pas si longtemps encore, ce même gouverneur était le génie qui aurait sauvé une grande banque de la déroute par une ingénierie financière que la plupart des responsables qui la déplorent aujourd’hui avaient saluée à l’époque. Aujourd’hui, du moins après les élections qui ont vu grossir les rangs du 8 Mars, ce même héros et ce même génie devient soudain le principal responsable de tous les maux; du moins au regard de ce camp qui inclut le Hezbollah dans ses rangs.

Il en va de même pour l’alarmisme économique dont nous font part les discours et les rapports locaux publiés sur les réseaux sociaux à un rythme quasi hebdomadaire, et qui se copient l’un l’autre à quelques nuances près.

A mesure que la formation du gouvernement se dessine dans les coulisses du Pouvoir, presque tous ces rapports mettent en garde contre le marasme qui nous guette comme irrémédiablement, sans pour autant préciser que derrière l’anticipation de ce marasme, c’est soit la gestion du 14 Mars au pouvoir depuis trente ans qui est visée dans ses actions et dans ses omissions, soit l’insurrection – cheval blanc d’une éventuelle 3ème République – que ces rapports se font un devoir de soutenir pour barrer la route à un 8 Mars qui s’empare progressivement du Pouvoir.

Ce clivage jusqu’alors politique, fait ainsi son entrée dans les chiffres et les bilans que ces rapports dressent à charge, et comme à la demande.

Avec cette incursion de la politique dans l’économie, si une analogie avec les grandes démocraties occidentales devait être faite, le rassemblement des partis du 14 Mars serait l’équivalent d’une droite capitaliste dont la corruption, les détournements de fonds, et l’enrichissement des banques seraient les grands responsables de la crise actuelle. Parallèlement, le 8 Mars qui défendrait la ligne d’un socialisme qui s’ignore mais n’en est pas moins corrompu serait lui, responsable de la suspension des aides extérieures et responsable surtout, des embauches massives dans les institutions qu’il contrôle, et dont l’EDL et la CNSS auraient d’abord gonflé le déficit publique, puis achevé d’épuiser les caisses de l’État.

Le topo étant grossièrement celui-là, on ne s’étonnera pas du slogan “kellon yaani kellon” que les insurgés ont choisi pour exprimer leurs colère et ras-le-bol de la classe politique dans son ensemble. Ce qui peut étonner en revanche, c’est le mutisme de ces rapports – présumés objectifs – quant à faire valoir les nombreuses ressources dont notre économie pourrait jouir à court, moyen et long terme, et de manière suffisamment salvatrice pour tempérer la morosité et l’alarmisme que les chantres du clivage de notre société – les dits “kellon” – répandent encore.

Si ces multiples ressources ne sont officiellement tributaires que de la simple formation d’un gouvernement indépendant et qui bénéficierait de la confiance de la communauté internationale, l’explication de la réserve des rapports économiques à les faire valoir serait l’assujettissement de leur concrétisation à ce clivage infernal – un clivage qui, ayant fini d’infecter la politique ainsi que le volet débit des comptes de l’État, se faufile aujourd’hui dans la volet crédit – chacune des deux parties du gouvernement moribond s’accrochant aux clefs des atouts qu’elle détient encore:

Ainsi, le 8 Mars continue de faire miroiter les retombées économiques sur le Liban de la reconstruction de la Syrie dont sa partie serait le tremplin idéal. Et ce même 8 Mars fait aussi valoir les ressources potentiellement immenses de la légalisation de l’or vert du Liban qu’est le cannabis, dont lui seul détient la clef.

Le 14 Mars lui, fait valoir le retour de la confiance dans les banques, et un climat d’investissement réformé, propice à attirer les capitaux, autant ceux des créanciers du Liban dont Cèdre est le dernier en date, que ceux d’une diaspora de plusieurs millions d’expatriés répartis dans le monde, et qui n’attendent que ce retour de la confiance pour s’investir. Et ce même 14 Mars fait aussi valoir l’apaisement géopolitique que son retour au Pouvoir inspirerait à la communauté internationale, comme étant la condition indispensable à l’exploitation et à l’écoulement des ressources gazières et pétrolières en voie de concrétisation.

En somme, deux menus copieux mais tout de même bien distincts, et au milieu, une insurrection qui, en refusant encore de céder à la pression d’un d’alarmisme qu’elle sait être en partie instrumentalisé, ne réclame que peu de choses: de l’électricité, de l’eau et un environnement propre, une hospitalisation et un enseignement dignes, des emplois et enfin, la levée de la main mise sur la Justice, des poursuites judicières contre les personnalités corrompues pour enrichissement illicite, et le rapatriement des fonds dérobés et détournés dont l’estimation est telle, qu’ils devraient suffire à couvrir le déficit publique – d’ailleurs, une ressource de plus qu’aucune des deux parties du clivage ne propose à son menu, mais qui reste pour la rue, la mieux venue de toutes.

Sary Tadros

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