Au cœur du débat économique libanais en ce début d’année 2026, le projet de loi sur la répartition des pertes bancaires, adopté par le Conseil des ministres le 26 décembre 2025, reste suspendu à des négociations cruciales avec le Fonds monétaire international. Ce texte, destiné à organiser la distribution des pertes accumulées depuis l’effondrement financier de 2019, fait face à des exigences précises de l’institution de Washington, qui conditionne tout soutien financier à des ajustements garantissant une hiérarchie claire des responsabilités. Le Premier ministre Nawaf Salam, lors d’une déclaration le 23 janvier 2026, a reconnu que le FMI réclame « des dispositions plus claires sur la hiérarchie des responsabilités », soulignant l’urgence de raffiner le cadre légal pour éviter une répartition inéquitable des charges entre l’État, la Banque du Liban, les établissements commerciaux et les déposants.
Ce projet de loi, souvent désigné sous le nom de « gap law » ou loi sur le « trou financier », vise à combler un déficit estimé à environ 72 milliards de dollars dans le système bancaire libanais. Il propose une hiérarchisation des créanciers, distinguant les petits déposants – protégés jusqu’à 100 000 dollars par compte – des plus importants, et prévoit la création d’un fonds de restitution abondé par la cession d’actifs publics. Adopté par 13 voix contre 9 lors de la séance du 26 décembre 2025, au Grand Sérail, le texte a été transmis au Parlement sans délai, marquant une accélération inattendue après six années de reports successifs. Le vote, intervenu après trois réunions marathon, a révélé des fractures au sein du cabinet, avec des ministres absents comme ceux de la Culture et des Affaires étrangères, et des oppositions notables de figures liées au Hezbollah et aux Forces libanaises.
Le contexte de cette adoption s’inscrit dans une crise persistante qui a vu l’économie libanaise s’effondrer de plus de 40 % depuis 2019, avec une inflation galopante et une dévaluation de la livre libanaise de près de 98 % pour les comptes en monnaie locale. Les dépôts bancaires, bloqués depuis octobre 2019, représentent des milliards de dollars inaccessibles pour près d’un million d’épargnants, selon les estimations pré-crise. Le gouvernement de Nawaf Salam, formé le 8 février 2025 et composé de 24 ministres dont cinq femmes, a fait de cette réforme un pilier de son programme de « réforme et de salut ». Le Premier ministre, ancien juge à la Cour internationale de justice, a insisté sur la conformité du texte aux « exigences du FMI dans les grandes lignes », lors d’une allocution le 22 janvier 2026, tout en admettant la nécessité d’amendements pour aligner le projet sur les normes internationales.
Un projet de loi contesté dès son adoption
Dès le 5 janvier 2026, l’Association des banques du Liban (ABL) a qualifié le texte de « confiscatoire », accusant l’État de se dérober à ses responsabilités en le présentant comme un outil visant à « liquider le secteur bancaire et détruire l’économie ». L’ABL, représentant les principaux établissements comme Bank of Beirut, SGBL et Fransabank, a initialement brandi la menace d’une grève sectorielle, avant d’adoucir sa position pour cibler des articles spécifiques. Selon des sources proches du secteur, cette évolution reflète un équilibre fragile entre des « faucons » opposés à toute imputation de pertes aux actionnaires et des banques plus modérées, soucieuses de préserver un dialogue avec le gouvernement. Le projet prévoit en effet que les pertes soient d’abord absorbées par les fonds propres des banques, avant de toucher les dépôts supérieurs à 100 000 dollars, une mesure alignée sur les standards internationaux mais perçue comme une menace existentielle par les établissements.
Le 17 janvier 2026, un rapport de la Banque mondiale a renforcé ces critiques en soulignant que l’absence de restructuration bancaire prolonge la paralysie économique, avec des transactions majoritairement en numéraire et une confiance érodée dans le système financier. Le document estime que les pertes totales, incluant celles liées à la guerre de 2024 entre Israël et le Hezbollah – environ 11 milliards de dollars supplémentaires –, pourraient dépasser les 83 milliards si aucun cadre légal n’est mis en place. Le ministre des Finances, Yassine Jaber, nommé dans le cabinet Salam et ancien parlementaire indépendant, a défendu le texte lors d’une session parlementaire le 29 janvier 2026, affirmant qu’il couvre 85 % des déposants via un remboursement étalé sur quatre ans, sans toutefois publier de statistiques détaillées sur la répartition des comptes.
Les exigences pressantes du FMI
Lors d’une visite d’une équipe du FMI à Beyrouth du 22 au 25 septembre 2025, prolongée par des discussions virtuelles en janvier 2026, l’institution a insisté sur la nécessité d’une stratégie complète pour comptabiliser les pertes et rétablir la viabilité du secteur bancaire. Dans un communiqué du 26 septembre 2025, le FMI a salué l’approbation de la loi sur la résolution bancaire comme un « effort soutenu », mais a proposé des modifications pour la rendre « pleinement conforme aux normes internationales ». Ces ajustements visent à garantir l’efficacité des procédures de restructuration, en protégeant les petits déposants et en assurant la soutenabilité de la dette publique, estimée à plus de 100 milliards de dollars.
Le Premier ministre Salam, lors d’une réunion avec des représentants du FMI le 23 janvier 2026, a confirmé que les négociations portent sur le budget 2026 et la reconnaissance de la dette de l’État envers la Banque du Liban. « Le FMI exige des modifications au projet de loi de sauvetage économique », a-t-il déclaré, précisant que le texte doit intégrer une hiérarchie claire où les actionnaires bancaires assument en priorité les pertes, suivis par l’État et les gros déposants. Cette position fait écho à un accord préliminaire de 2022, resté lettre morte faute de réformes, et conditionne un programme d’aide potentiel de plusieurs milliards de dollars. La France, dans une déclaration du ministère des Affaires étrangères le 26 décembre 2025, a salué l’adoption comme « un pas indispensable vers le retour de la confiance et l’aboutissement des discussions avec le FMI », soulignant le rôle clé de ce texte dans la relance.
La résistance du secteur bancaire en détail
Les banques libanaises, critiquées pour leur rôle dans l’accumulation des pertes via des investissements risqués en dette publique, ont multiplié les recours pour modifier le projet. Le 5 février 2026, un article de L’Orient-Le Jour rapportait que l’ABL cible des articles jugés « confiscatoires », réclamant une réécriture pour éviter la liquidation forcée des établissements non viables. Des sources internes indiquent que les grandes banques, influencées par des actionnaires puissants, cherchent à minimiser l’impact sur leurs capitaux propres, estimés à moins de 10 % des pertes totales. Cette posture s’inscrit dans une longue histoire de lobbying : depuis 2019, les banques ont imposé des restrictions arbitraires sur les retraits, limités à quelques centaines de dollars par mois, tout en transférant des actifs à l’étranger pour des milliards de dollars.
Un rapport de la Revue Banque, publié le 22 janvier 2026, analyse cette résistance comme un risque d’institutionnaliser la crise, en transférant le coût principal sur les déposants via des haircuts implicites. L’auteur note que l’absence de loi sur le contrôle des capitaux depuis six ans a permis des fuites massives, aggravant le « trou financier ». Le ministre de l’Intérieur, le brigadier général Ahmed Al-Hajjar, a évoqué lors d’une conférence le 27 janvier 2026 la nécessité de geler temporairement des comptes suspects pour renforcer la surveillance, une mesure présentée comme précautionneuse mais critiquée par les banques comme une ingérence.
Implications immédiates pour les déposants
Pour les déposants, le projet représente un espoir mitigé. La mesure phare garantit le remboursement intégral des dépôts jusqu’à 100 000 dollars, via un fonds alimenté par des actifs publics, incluant potentiellement les réserves d’or de la Banque du Liban évaluées à 42,4 milliards d’euros. Cependant, un article de Libnanews le 17 janvier 2026 met en garde contre l’utilisation de ces réserves comme « mauvaise option », arguant qu’elle pourrait épuiser les derniers recours sans résoudre les dysfonctionnements structurels. Les gros déposants, souvent des institutions ou des personnalités influentes, risquent des pertes substantielles, estimées à 50 % ou plus sur les montants excédentaires.
Le 15 janvier 2026, Libnanews détaillait comment le texte organise le remboursement progressif, avec une priorisation des petits comptes pour couvrir 85 % des épargnants. Pourtant, l’absence de transparence sur la concentration des dépôts – certains comptes dépassant les millions – alimente les craintes d’une répartition inéquitable. Le ministre des Affaires sociales, Hanine Sayed – économiste issue de la Banque mondiale –, a déclaré le 22 janvier 2026 que le projet vise à « restaurer la crédibilité du secteur bancaire en valorisant les actifs et en recapitalisant les banques », mais sans préciser les mécanismes pour les déposants vulnérables.
Le rôle central du gouvernement Salam dans les négociations
Formé le 8 février 2025, le cabinet de Nawaf Salam intègre des figures réformatrices comme Tarek Mitri, vice-Premier ministre, et Ghassan Salamé, ministre de la Culture, ancien émissaire de l’ONU en Libye. Le ministre des Affaires étrangères, Youssef Raji, diplomate de carrière, a multiplié les contacts internationaux pour appuyer les négociations avec le FMI. Lors d’une tournée au sud du Liban le 7 février 2026, Salam a réaffirmé son engagement pour la reconstruction post-guerre, liant la stabilité économique à la réforme bancaire. Le budget 2026, adopté par le Parlement le 29 janvier avec 59 voix pour, intègre des provisions pour la dette publique, mais reste conditionné à l’approbation finale de la loi.
Des experts, comme ceux cités dans Middle East Transparent le 23 décembre 2025, soulignent que le texte doit éviter de radier des milliards pour irrégularités sans imputer d’abord aux actionnaires. Le ministre de la Défense, Michel Menassa, a évoqué le 27 janvier 2026 l’impact sécuritaire de la crise, avec des risques de tensions sociales si les réformes tardent.
Les prochaines étapes au Parlement et les défis persistants
Le débat parlementaire, entamé fin janvier 2026, révèle des divisions : le Hezbollah et les Forces libanaises, malgré leur opposition initiale, ont voté contre en Conseil des ministres, craignant une charge excessive sur l’État. Le 29 janvier, lors du vote du budget, ces fractures ont resurgi, avec des divergences sur les priorités économiques. Le Parlement, sous la présidence de Nabih Berri, doit examiner les amendements proposés par le FMI, incluant une clarification sur l’utilisation des réserves d’or et la protection des petits déposants.
Le 6 février 2026, un rapport d’Euronews soulignait les risques d’une économie boiteuse, avec une inflation persistante et une dépendance au cash. Les banques ont abaissé le seuil KYC à 1 000 dollars pour les dépôts en espèces, mesure dénoncée comme illégale par des juristes, aggravant la méfiance. Le ministre des Télécommunications, Charles El-Hajj, a annoncé le 27 janvier des initiatives pour numériser les services financiers, visant à contrer la paralysie bancaire.
Enfin, les discussions avec le FMI, prévues pour février 2026, porteront sur l’intégration de ces modifications, avec une délégation attendue à Beyrouth. Le Premier ministre Salam, lors d’une intervention le 7 février, a insisté sur la nécessité d’un « cadre légal qui tranche la répartition des pertes et fixe des responsabilités », rappelant que sans cela, aucun pays donateur ne soutiendra le Liban. Les pertes liées à la guerre de 2024, estimées à 11 milliards, compliquent encore le tableau, avec des actifs publics comme les ports et aéroports potentiellement mobilisés pour le fonds de restitution.

