
Le Liban peut-il reconstruire sans réforme bancaire ? La question dépasse le débat technique entre gouvernement, Banque du Liban, banques commerciales et Fonds monétaire international. Elle conditionne la capacité du pays à financer les logements détruits, les routes coupées, les écoles, les hôpitaux, les terres agricoles et les réseaux publics touchés par la guerre. Le cessez-le-feu régional annoncé entre Washington et Téhéran peut ouvrir une fenêtre de stabilisation. Il peut encourager des aides internationales. Il ne règle pas le verrou central : un pays dont le système bancaire ne prête plus, dont les dépôts restent largement bloqués et dont l’État demeure en défaut ne peut pas conduire une reconstruction durable.
La reconstruction exige de l’argent long, des paiements traçables, des garanties, des assurances, des crédits, des appels d’offres et une relation minimale avec les bailleurs. Or le Liban fonctionne encore sur une économie de cash, portée par les transferts de la diaspora, les petits circuits privés et l’adaptation des ménages. Ce modèle a permis de survivre. Il ne permet pas de reconstruire un pays. Les donateurs peuvent financer des projets ciblés. Les pays arabes peuvent aider des villages, des routes ou l’armée. La Banque mondiale peut approuver des enveloppes. Mais sans réforme bancaire, ces flux resteront fragmentés, coûteux et politiquement vulnérables.
Reconstruction et finance : deux dossiers indissociables
La guerre a accru des besoins déjà massifs. Les destructions touchent les habitations, les infrastructures publiques, l’agriculture, les réseaux d’eau et d’électricité, les écoles, les dispensaires et les routes locales. Des estimations officielles et médiatiques évoquent jusqu’à 20 milliards de dollars de dommages directs et indirects liés au conflit récent. Ce chiffre reste à consolider, car le terrain n’est pas entièrement accessible et les pertes économiques indirectes évoluent encore. Il donne toutefois l’ordre de grandeur du problème. La reconstruction ne se résume pas à réparer quelques bâtiments. Elle suppose une capacité nationale à planifier, payer, contrôler et maintenir.
Cette capacité dépend du système financier. Une route reconstruite nécessite des entreprises, des garanties bancaires, des paiements réguliers, des importations de matériaux et des assurances. Une maison réparée exige des avances, des devis, des transferts et parfois un crédit. Une exploitation agricole qui relance sa production a besoin de liquidité, d’équipements, de semences et d’un accès aux marchés. Une municipalité qui répare un réseau d’eau doit pouvoir gérer des fonds, rendre des comptes et payer des fournisseurs. Lorsque les banques ne prêtent pas, chaque projet devient un arrangement au cas par cas. Les acteurs les plus solides survivent. Les plus petits restent bloqués.
Le Liban dispose déjà d’un exemple : l’aide internationale d’urgence peut arriver, mais elle passe souvent par des circuits séparés. Après l’explosion du port de Beyrouth, puis après les vagues de conflit, les bailleurs ont fréquemment contourné les institutions jugées faibles ou peu transparentes. Cette méthode répond à une défiance réelle. Elle permet de financer rapidement certains besoins. Mais elle affaiblit aussi l’État, multiplie les guichets et réduit la cohérence nationale. Une reconstruction durable ne peut pas reposer seulement sur des canaux d’urgence, des ONG, des agences internationales et des réseaux partisans. Elle doit recréer un circuit financier public et bancaire crédible.
Les chiffres du blocage financier
| Indicateur | Chiffre ou état du dossier | Enjeu pour la reconstruction |
|---|---|---|
| Pertes financières estimées après la crise de 2019 | Environ 70 milliards de dollars selon une estimation gouvernementale de 2022, probablement plus aujourd’hui | Détermine qui paie : État, Banque du Liban, banques, grands déposants |
| Remboursement envisagé dans un projet de loi | Jusqu’à 100 000 dollars par déposant sur quatre ans | Vise à protéger les petits déposants et restaurer un minimum de confiance |
| Dévaluation de la livre depuis 2019 | Environ 98 % selon la Banque mondiale | Réduit l’épargne, complique les contrats et renchérit les importations |
| Aide Banque mondiale pour infrastructures touchées par la guerre | 250 millions de dollars approuvés en 2025 | Utile, mais insuffisant face aux besoins globaux |
| Croissance réelle projetée en 2026 | 4 % si les réformes persistent, selon la Banque mondiale | Rebond fragile, conditionné aux réformes et à la stabilité |
| Inscription sur la liste grise du GAFI | Depuis octobre 2024 | Renchérit la conformité et complique les transactions internationales |
| Dépôts bancaires récents | Nouvelle baisse hebdomadaire des dépôts résidents signalée en mai 2026 | Montre la défiance persistante envers le système bancaire |
Ces chiffres montrent un écart majeur. Les besoins de reconstruction se comptent en milliards. Les financements disponibles arrivent par tranches beaucoup plus limitées. Les dépôts, eux, restent au cœur de la crise. Tant que les déposants ne savent pas ce qu’ils peuvent récupérer, selon quel calendrier et selon quelles règles, la confiance ne revient pas. Les banques ne peuvent pas redevenir des prêteurs normaux. Les entreprises ne peuvent pas planifier. Les ménages gardent leur argent hors du système. La reconstruction se finance alors par cash, aides familiales et dons extérieurs, ce qui limite son ampleur.
Le premier verrou : les dépôts bloqués
Le blocage des dépôts reste le traumatisme central. Depuis 2019, des centaines de milliers de comptes ont perdu leur accès normal à l’épargne. Les retraits ont été limités, convertis à des taux défavorables ou organisés par circulaires successives. Cette situation a détruit le contrat de confiance entre les banques et les déposants. Elle a aussi paralysé l’intermédiation financière. Une banque qui ne rend pas les anciens dépôts ne peut pas facilement attirer de nouveaux dépôts. Une banque qui n’attire pas de dépôts ne peut pas prêter. Une économie sans crédit reconstruit lentement, de manière inégale et souvent informelle.
Le projet de loi sur le “trou financier” tente de répondre à cette impasse. Il vise à répartir les pertes entre l’État, la Banque du Liban, les banques commerciales et les déposants, tout en protégeant en priorité les petits comptes. Selon des éléments rapportés, le gouvernement cherche à garantir un chemin de remboursement jusqu’à 100 000 dollars par déposant, avec un calendrier étalé. Le FMI a demandé des améliorations, notamment une hiérarchie plus claire des créances. Ce point est essentiel. Sans hiérarchie, chacun cherche à transférer les pertes à l’autre. Les banques veulent limiter leur responsabilité. L’État veut éviter d’écraser les finances publiques. Les déposants refusent de payer seuls la faillite d’un système qu’ils n’ont pas contrôlé.
La reconstruction dépend de cette clarification. Un propriétaire dont les économies sont bloquées ne peut pas réparer sa maison. Un entrepreneur dont le capital est piégé ne peut pas acheter des machines. Une municipalité qui ne peut pas accéder à des comptes stables dépend d’aides ponctuelles. Les bailleurs eux-mêmes hésitent à injecter des fonds dans une économie où le bilan bancaire reste illisible. Régler les dépôts ne signifie pas rembourser tout le monde immédiatement. Cela signifie établir des règles crédibles, protéger les petits déposants, reconnaître les pertes et empêcher les puissants de récupérer avant les autres.
Le deuxième verrou : les banques sans crédit
Le deuxième verrou est l’absence de crédit. La reconstruction exige un secteur bancaire capable de financer des entreprises, des ménages et des collectivités. Or les banques libanaises restent largement hors de leur fonction économique normale. Elles gèrent des comptes, des commissions, des transferts et des opérations limitées. Elles ne jouent plus pleinement le rôle de transformation de l’épargne en crédit productif. Ce déficit pèse sur chaque secteur. Le bâtiment ne peut pas se développer sans financement. L’agriculture ne peut pas moderniser les exploitations. L’industrie ne peut pas importer des équipements. Les commerces ne peuvent pas absorber les chocs.
Cette absence de crédit favorise les acteurs qui disposent déjà de cash. Les ménages aidés par la diaspora peuvent réparer. Les entreprises ayant des revenus en dollars peuvent investir. Les réseaux politiques ou communautaires peuvent financer leurs zones. Les autres attendent. La reconstruction devient alors socialement inégale. Elle peut renforcer les clientèles, les dépendances et les écarts régionaux. Une réforme bancaire n’est donc pas seulement une affaire de bilans. Elle est une condition d’équité. Sans banques fonctionnelles, l’accès à la reconstruction dépend de la proximité avec un bailleur, une famille à l’étranger ou un parti.
La relance du crédit ne peut toutefois pas précéder l’assainissement des bilans. Prêter avec des banques insolvables reviendrait à reconstruire sur du sable. Les banques doivent être évaluées, recapitalisées, fusionnées, liquidées ou restructurées selon leur situation réelle. Les actionnaires doivent absorber les pertes avant que les déposants ordinaires ne soient pénalisés. Les dirigeants responsables de pratiques abusives doivent être soumis à des audits. Les actifs de la Banque du Liban doivent être évalués avec transparence. Ce processus est douloureux. Il est aussi indispensable. Un secteur bancaire maintenu artificiellement en vie ne financera pas la reconstruction. Il la freinera.
Le troisième verrou : l’État en défaut et sans marge
Le troisième verrou concerne l’État. Le Liban reste exclu des marchés internationaux de capitaux depuis son défaut de 2020. Ses finances publiques se sont améliorées sur certains aspects grâce à l’ajustement brutal des dépenses, à la hausse de certaines recettes et à la dollarisation partielle des paiements. Mais cette amélioration apparente ne doit pas tromper. L’État a réduit sa capacité de service, ses investissements et ses dépenses sociales. Il ne dispose pas d’une marge budgétaire suffisante pour financer la reconstruction, recapitaliser les banques, protéger les plus pauvres et soutenir l’armée en même temps.
Le FMI demande donc un cadre budgétaire à moyen terme et une restructuration de la dette souveraine. Cette demande n’est pas abstraite. Les bailleurs veulent savoir si l’État peut assumer des engagements sur plusieurs années. Les entreprises veulent savoir si les contrats publics seront payés. Les citoyens veulent savoir si les taxes financeront des services ou seulement les pertes du passé. Une reconstruction financée par promesses budgétaires non couvertes deviendrait vite une nouvelle crise de paiement. Le Liban a déjà connu trop d’engagements non financés.
Le débat sur la répartition des pertes rejoint donc le débat fiscal. Si l’État prend trop de pertes bancaires à sa charge, il risque de sacrifier les dépenses de reconstruction, de santé, d’éducation et d’infrastructures. Si les banques et grands déposants assument une part plus forte, ils résisteront politiquement et juridiquement. Si les petits déposants paient, la crise sociale s’aggravera. Il n’existe pas de solution indolore. Mais il existe des solutions plus justes que d’autres. Le principe doit être clair : protéger les petits déposants, faire contribuer les actionnaires, clarifier les responsabilités publiques et préserver la capacité de l’État à reconstruire.
Le lien avec les bailleurs internationaux
Les bailleurs ne financeront pas une reconstruction massive sans programme de réforme. Le FMI, la Banque mondiale, les pays européens, les pays du Golfe et les institutions arabes regardent le même ensemble : réforme bancaire, dette, gouvernance, lutte contre le blanchiment, contrôle des frontières, transparence des marchés publics et stabilité sécuritaire. Ils peuvent agir avant un accord complet, comme l’a montré l’enveloppe de la Banque mondiale pour les infrastructures touchées par la guerre. Mais les grands montants attendront des garanties. Les donateurs ne veulent pas financer un système qui ne sait pas où sont les pertes, qui ne contrôle pas ses banques et qui ne publie pas clairement ses dépenses.
Cette conditionnalité est parfois perçue au Liban comme une ingérence. Elle est aussi le résultat d’une longue perte de confiance. Les partenaires internationaux ont vu les réformes être annoncées puis bloquées. Ils ont vu le secret bancaire protéger des transferts contestés. Ils ont vu les pertes être niées ou déplacées. Ils ont vu les gouvernements successifs échouer à adopter un plan cohérent. La reconstruction sera donc plus surveillée que les précédentes. Chaque dollar demandé devra être justifié. Chaque projet devra être suivi. Chaque canal devra être contrôlé. Ce cadre peut être pesant. Il peut aussi protéger les citoyens contre une nouvelle captation des fonds.
Les pays arabes auront une position similaire. L’Arabie saoudite a rouvert la voie commerciale par les exportations, mais elle attend un État capable de contrôler ses frontières et de lutter contre le Captagon. Le Qatar, le Koweït ou les Émirats peuvent participer à une reconstruction si les garanties existent. Aucun ne voudra financer des infrastructures susceptibles d’être détruites par une nouvelle guerre ou utilisées dans des circuits opaques. Le soutien arabe dépendra donc lui aussi de la réforme financière et bancaire, mais aussi du contrôle sécuritaire. La confiance économique ne se sépare pas de la souveraineté.
Le piège d’une reconstruction en cash
Sans réforme bancaire, le Liban risque une reconstruction en cash. Ce scénario est déjà visible. Les familles reçoivent des dollars de proches à l’étranger. Les entrepreneurs demandent des paiements directs. Les fournisseurs préfèrent les espèces. Les municipalités dépendent de dons. Les ONG financent des réparations ponctuelles. Les partis interviennent dans leurs zones. Cette méthode peut réparer vite certains dégâts. Elle ne crée pas un système. Elle rend les coûts difficiles à contrôler. Elle favorise les intermédiaires. Elle expose les aides aux détournements. Elle complique la fiscalité et maintient le pays dans la liste des économies à risque.
Une reconstruction en cash produit aussi une inégalité territoriale. Les villages qui disposent d’une diaspora puissante avancent plus vite. Ceux qui dépendent de l’État attendent. Les familles proches de réseaux organisés obtiennent des aides. Les autres doivent s’endetter ou partir. Les entreprises capables d’importer directement redémarrent. Les petites restent bloquées. Cette logique peut transformer la reconstruction en facteur de fragmentation nationale. Le Liban ne manque pas seulement d’argent. Il manque d’un circuit équitable et vérifiable pour l’utiliser.
Le retour à des circuits bancaires normaux ne se fera pas du jour au lendemain. Il faudra du temps. Mais le pays peut commencer par des comptes dédiés, des fonds transparents, des banques assainies pour certains projets, des garanties internationales et des paiements électroniques contrôlés. Il peut créer un fonds de reconstruction doté d’un audit permanent, relié à des banques capables de respecter des règles strictes. Il peut protéger les aides des ponctions sur les anciens dépôts. Il peut imposer que les fonds de reconstruction ne soient pas absorbés par les pertes bancaires passées. Cette séparation est vitale. Les bailleurs refuseront de voir leur argent servir à combler les trous des banques.
La séquence nécessaire
La séquence la plus crédible comporte quatre étapes. La première est la loi de règlement des pertes financières. Elle doit définir la hiérarchie des créances, la protection des petits déposants, la contribution des actionnaires bancaires, le rôle de l’État et celui de la Banque du Liban. Elle doit aussi prévoir des audits et des mécanismes de recours. Sans cette loi, tout le reste reste suspendu. Le Liban continuera de fonctionner avec une crise non reconnue juridiquement.
La deuxième étape est la restructuration bancaire. Les banques viables doivent être recapitalisées. Les banques non viables doivent être fusionnées ou résolues. Les dirigeants et actionnaires doivent être soumis à des critères stricts. Les nouveaux capitaux doivent être réels, pas seulement comptables. Le secteur doit redevenir plus petit, plus transparent et plus utile à l’économie. Il ne s’agit pas de sauver les banques pour elles-mêmes. Il s’agit de sauver la fonction bancaire.
La troisième étape est la restructuration de la dette publique et le cadre budgétaire. L’État doit savoir ce qu’il peut payer, ce qu’il doit négocier et ce qu’il peut investir. La reconstruction exige des dépenses en capital. Elle exige aussi des services publics. Un État qui consacre toute sa marge à éponger le passé ne pourra pas reconstruire l’avenir. La fiscalité doit être plus juste, plus efficace et moins dépendante des taxes indirectes qui frappent les ménages pauvres.
La quatrième étape est l’aide extérieure. Elle doit venir après les premiers gestes de réforme, pas à leur place. Les bailleurs peuvent financer des projets urgents pendant la transition. Mais les grandes enveloppes doivent être liées à des indicateurs : loi adoptée, banques évaluées, fonds créé, audits publiés, marchés publics transparents, contrôles anticorruption, rôle de l’armée dans les zones de reconstruction et stabilité du cessez-le-feu. Ce lien entre argent et réforme n’est pas une punition. C’est une assurance contre la répétition de la crise.
Peut-on commencer avant la réforme complète ?
Le Liban ne peut pas attendre que toute la réforme bancaire soit achevée pour réparer une route, rouvrir une école ou aider une famille sans toit. Il faut donc distinguer l’urgence de la reconstruction de sa phase durable. L’urgence peut être financée par des dons, des agences, des municipalités et des enveloppes ciblées. Elle doit répondre aux besoins vitaux : déblaiement, abris, eau, électricité, soins, écoles, agriculture de base. Cette phase peut avancer avec des mécanismes exceptionnels, mais elle doit déjà être transparente.
La reconstruction durable, elle, ne peut pas contourner le système bancaire indéfiniment. Construire des quartiers, relancer des secteurs, financer des PME, réparer les infrastructures lourdes et créer des emplois exigent des crédits, des garanties et des institutions. C’est là que la réforme devient incontournable. Sans elle, l’urgence se prolongera sans jamais devenir relance. Le Liban reconstruira par morceaux, sans remettre en marche son économie. Le risque est de voir les mêmes villages réparés à moitié, les mêmes routes promises, les mêmes écoles soutenues par des dons, sans plan national.
Cette distinction doit guider le discours public. Dire que la réforme bancaire est indispensable ne signifie pas abandonner les sinistrés. Dire qu’il faut aider les sinistrés maintenant ne signifie pas oublier la réforme. Les deux doivent avancer ensemble. Le gouvernement doit présenter une double feuille de route : une pour les urgences de reconstruction, une pour le règlement financier. Les citoyens doivent comprendre le lien entre leurs maisons et leurs dépôts. Les bailleurs doivent voir que les aides immédiates ne servent pas à repousser les décisions difficiles.
Le risque politique du report
Le report de la réforme bancaire a un coût politique direct. Il nourrit la défiance envers l’État, renforce les circuits parallèles et donne aux partis la possibilité de se substituer aux institutions. Dans le Sud, si l’État ne finance pas la reconstruction, le Hezbollah et ses réseaux sociaux rempliront une partie du vide. Dans d’autres régions, la diaspora, les ONG ou les notables locaux joueront ce rôle. Cette aide peut être utile à court terme. Elle peut aussi affaiblir l’idée d’une reconstruction nationale. Chaque acteur devient le reconstructeur de son espace. L’État devient un spectateur.
Le report affaiblit aussi la position de Joseph Aoun et de Nawaf Salam. Les deux dirigeants veulent restaurer l’autorité publique, parler aux bailleurs et réintégrer le Liban dans son environnement arabe et international. Ils ne pourront pas le faire si le dossier bancaire reste bloqué. Les partenaires leur demanderont la même chose : où sont les pertes ? qui paie ? quelles banques survivent ? comment protéger les déposants ? comment empêcher que l’argent de la reconstruction disparaisse ? Sans réponses, la diplomatie économique libanaise restera fragile.
Les banques, enfin, doivent mesurer le risque de leur propre résistance. Défendre leurs intérêts est légitime. Bloquer la réforme l’est moins. Plus le temps passe, plus la valeur réelle des dépôts s’érode, plus l’économie s’habitue au cash et plus les banques deviennent inutiles. Un secteur bancaire qui refuse l’assainissement peut survivre administrativement, mais perdre sa fonction sociale. La reconstruction pourrait alors se faire sans lui, par circuits internationaux et cash privé. Ce serait une défaite pour les banques et pour l’État.
Le Liban peut donc commencer à reconstruire sans réforme bancaire complète. Il ne peut pas réussir sa reconstruction sans elle. Les réparations d’urgence peuvent précéder les lois. Les dons peuvent précéder les crédits. Les familles peuvent réparer avant que les bilans soient assainis. Mais une reconstruction nationale, durable, équitable et financée à grande échelle exige un système bancaire remis debout. Elle exige aussi un État capable de dire la vérité sur les pertes. Tant que cette vérité sera repoussée, chaque promesse de reconstruction restera fragile, suspendue à une question que le pays évite depuis 2019 : qui paie la faillite, et selon quelles règles ?
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