Le rôle du nouveau patriarche élu, Béchara Boutros Al Raï se cantonnera-t-il à commander l’Eglise Maronite, du Liban et du Moyen Orient, ou s’étendra-t-il à un rôle politique comme l’ont été ses prédécesseurs ?

De tout temps depuis que le Liban existe, le patriarche des maronites a joué un rôle politique indéniable. Le patriarche Sfeir transformait souvent l’oraison du dimanche en de véritables discours politiques, dépassant quelques fois la bonne parole distribuée à ses oilles. Ceci est d’autant plus vrai pour la représentation chrétienne en général et maronite en particulier durant les années de guerre civiles (1975 – 1990) et celles qui les ont suivies (jusqu’en 2011) où le politique qui ne s’exprimait pas par le feu n’était pas entendu.

Paradoxalement, les choix politiques du patriarche ne servaient pas toujours les intérêts de la communauté maronite mais étaient souvent guidés par des affinités à des personnes se chargeant du titre de défenseur d’un Liban chrétien. Ces derniers cherchaient à acquérir par là une certaine légitimité communautaire. L’on cherchait du représentant de l’Eglise maronite le poids moral nécessaire à défaut d’une représentation gagnante et lourde sur le terrain. Nous nous rappelons les discordances de discours entre le Général Michel Aoun menant la guerre de libération contre l’occupant syrien et les positions du patriarche Sfeir. Le poids moral de l’Eglise maronite et de son représentant doivent toujours suivre la voie de la raison, de la justice, de la main tendue, de la solidarité, de l’unité.

Bkerké n’a pas toujours eu ce rôle fondamental de rapprochement des points de vue surtout à la fin des années 80, et s’est attaché aux affaires directes de la cité au détriment d’une vision à long terme où la position des chrétiens orientaux, en dehors bien plus qu’au Liban même, paraît plus que jamais menacée. L’Eglise maronite libanaise est un phare pour l’ensemble des chrétiens orientaux et à ce titre, en effet, le destin des chrétiens des pays du Moyen-orient est lié à celui du Liban. Si l’unité politique des chrétiens du Liban n’est pas possible, soit! ceci n’est pas une nécessité absolue et ce n’est pas au patriarche de prendre parti. Sur ce plan là, c’est aux responsables politiques de faire le nécessaire pour se rassembler s’ils le souhaitent. Quand bien même ce rassemblement était dévolu au patriarche ce ne serait pas souhaitable. En effet à un moment où la volonté internationale, pour mieux maîtriser sa position, est de séparer sunnites et chiites partout dans le monde arabe le rôle du chrétien est d’empêcher de stigmatiser une de ces communautés au détriment de l’autre dans un même pays.

Ne nous leurrons pas, les chrétiens Moyen-Orientaux ont été également longuement stigmatisés par l’Occident et le coup de grâce en a été donné pour les chrétiens d’Irak par l’invasion américaine de ce pays. Il en est de même des chrétiens de la Terre Sainte, où la politique israélienne vide la Palestine occupée de ses habitants et qui s’en soucie réellement ? On a voulu s’occuper des chrétiens du Liban et cela a donné de longues années de haine, de destruction et de mort. Aujourd’hui les chrétiens du Liban se débrouillent quant à leur survie et n’ont pas besoin d’un secours pyromane occidental. Empêcher une guerre civile entre sunnites et chiites a été le rôle dernièrement joué au Liban de ces chrétiens et en cela ils ont eu un rôle positif indéniable reconnu au moins par la communauté chiite.

Il y avait déjà les chrétiens regroupés sous la bannière du 14 mars et il y a eu heureusement les chrétiens du 8 mars, avant Juillet 2006 et après le fameux document d’entente entre le Hezbollah et le CPL, Dieu merci. Ceci n’a pas débouché sur une guerre inter chrétienne mais a plutôt empêché une guerre inter musulmane.

Que souhaiter au nouveau patriarche ? Tout d’abord bien sûr toutes nos chaleureuses félicitations pour son élection de la part de l’ensemble des chrétiens, musulmans et les non croyants libanais à travers le monde. Nous lui souhaitons de remplir pleinement son rôle de guide spirituel de la communauté maronite du Liban et du Moyen-Orient et de demeurer le phare éclairé pour l’ensemble des chrétiens non maronites du Liban et du Moyen-Orient. Nous lui demandons d’être l’interlocuteur privilégié du dialogue inter religieux sans cesse actif à l’image de la magnifique fête nationale œcuménique et inter religieuse de l’annonciation et aussi désormais la fête de votre installation comme patriarche le 25/03/2011. Fête qui regroupe chrétiens et musulmans vénérant Marie la mère de Jésus. Nous lui demandons de remplir pleinement son rôle de berger avec ténacité et courage en dénonçant les mensonges et les pièges à tous les niveaux : communautaires, nationale, régionale ou internationale. Nous lui demandons de voir plus loin que tous nos politiciens réunis, de nous aider à prier pour notre Liban multiconfessionnel, tolérant, libre, indépendant, intègre et fort dans ses convictions et dans ses valeurs de coexistence entre les 3 religions et ceux qui ne croient pas ou ne pratiquent pas.

Il serait déplacé de lui demander de s’occuper de politique mais il serait incongru de lui demander de ne pas s’occuper de politique mais s’il devait s’en occuper, de rester à égale distance de tous, chrétiens et musulmans, sans jamais perdre son âme. Mais sur tous ces points et sur bien d’autres, je pense que nous pouvons très largement lui faire confiance.

Le représentant du Pape Benoît XVI, le nonce apostolique, Mgr Gabriel Cachia, a considéré que « la nomination du Patriarche Al Rai est un évènement exceptionnel pour l’Eglise entière ».

Longue vie au patriarche Al Raï.

Dr. Riad Jreige