
L’économie libanaise entre dans une nouvelle phase de tension. La guerre en cours entre Israël et le Hezbollah menace d’effacer la reprise fragile observée en 2025 et de replonger le pays dans une contraction sévère. Le ministre des Finances Yassine Jaber estime que l’activité pourrait reculer d’au moins 7 % en 2026, avec un risque proche de 10 %, tandis que la facture directe et indirecte du conflit pourrait atteindre 20 milliards de dollars. Cette estimation intervient alors que l’État finance déjà l’aide aux déplacés, que les recettes publiques baissent et que les bailleurs demandent toujours des réformes profondes du secteur bancaire et des finances publiques.
Une reprise fragile déjà compromise
La trajectoire économique du Liban avait commencé à montrer des signes de stabilisation avant la nouvelle guerre. Selon une institution internationale, le produit intérieur brut réel a progressé de 3,5 % en 2025. Cette amélioration restait modeste, mais elle marquait un changement après plusieurs années d’effondrement. Elle reposait sur un retour partiel du tourisme, sur les dépenses de la diaspora, sur une stabilisation macroéconomique encore incomplète et sur quelques progrès de réforme. Elle ne signifiait pas que la crise de 2019 était résolue.
Cette reprise était donc fragile par nature. Elle dépendait d’un élément essentiel: la stabilité. L’hypothèse d’une croissance de près de 4 % en 2026 supposait un environnement relativement calme, une poursuite des efforts de réforme et une capacité du Liban à attirer une partie des financements nécessaires à la reconstruction. La guerre a renversé ce scénario. Le pays ne débat plus d’une accélération de la reprise, mais d’une limitation des pertes.
Suivez les principaux indicateurs économiques en temps réel.
La prévision de contraction avancée par le ministre des Finances modifie l’ordre de grandeur du risque. Un recul d’au moins 7 % en 2026 effacerait une grande partie des gains de l’année précédente. Un recul proche de 10 % signalerait un nouveau choc macroéconomique majeur. Dans une économie qui a déjà perdu une large part de sa taille depuis 2019, cette baisse ne partirait pas d’un niveau élevé, mais d’une base déjà affaiblie. Elle pèserait sur les revenus, sur les entreprises et sur la capacité de l’État à financer les services essentiels.
La guerre de 2024 avait déjà provoqué une contraction du PIB réel de 7,1 %, selon les données citées par la presse et les institutions. Elle avait aussi aggravé la baisse cumulée de l’économie libanaise depuis l’effondrement financier. La nouvelle estimation montre que le pays risque d’entrer dans une séquence de chocs répétés. Chaque épisode de guerre détruit du capital, réduit la confiance et retarde la reconstruction du précédent.
Économie libanaise: une facture évaluée à 20 milliards de dollars
Le montant de 20 milliards de dollars avancé par Yassine Jaber ne doit pas être lu comme une simple addition de bâtiments détruits. Il couvre des pertes directes et indirectes. Les pertes directes concernent les maisons, les commerces, les routes, les infrastructures, les terres agricoles, les équipements et les entreprises touchées par les frappes ou par l’abandon forcé des zones exposées. Elles peuvent être évaluées par des missions de terrain, des images satellites, des déclarations municipales ou des enquêtes sectorielles.
Les pertes indirectes sont plus difficiles à mesurer. Elles comprennent les journées de travail perdues, les revenus non perçus, les investissements reportés, les marchandises bloquées, les contrats annulés, la baisse du tourisme, l’augmentation des coûts d’assurance, la perte d’activité dans les villages vidés et l’effet psychologique sur les ménages. Elles sont souvent plus durables que les dégâts visibles. Une boutique détruite se reconstruit avec des fonds. Un circuit économique rompu peut mettre des années à revenir.
La facture se diffuse aussi dans les finances privées. Des ménages doivent payer un logement temporaire, aider des proches déplacés ou remplacer des biens perdus. Des entreprises doivent absorber des coûts logistiques plus élevés, des ruptures d’approvisionnement ou l’absence d’employés. Des agriculteurs peuvent perdre une saison entière si l’accès aux champs est impossible. Des artisans et des commerçants voient leur clientèle disparaître lorsque les habitants quittent une région.
Ce choc arrive après une crise bancaire non résolue. Les entreprises ne disposent pas d’un crédit normal pour traverser une interruption d’activité. Les familles ont souvent perdu l’accès à une partie de leurs dépôts depuis 2019. L’État ne peut pas compenser largement les pertes privées. La guerre frappe donc une économie où les amortisseurs habituels sont usés.
Les déplacés transforment le budget en outil d’urgence
La guerre a provoqué le déplacement de plus d’un million de personnes, selon les déclarations rapportées. Le gouvernement a déjà mobilisé 50 millions de dollars de fonds publics pour les soutenir. Cette somme ne représente qu’une partie du besoin réel. Elle donne néanmoins une idée de la pression immédiate sur le budget.
Les déplacés ont besoin de logements provisoires, d’eau, d’alimentation, de soins, d’hygiène, de transport et d’éducation. Les centres d’accueil exigent des dépenses régulières. Les municipalités et les écoles qui reçoivent des familles déplacées supportent des coûts supplémentaires. Les familles d’accueil dépensent davantage pour nourrir, chauffer, transporter et soigner. Cette charge ne se limite pas aux comptes de l’État. Elle traverse toute la société.
Le déplacement a aussi un effet économique négatif sur les zones d’origine. Un village vidé ne consomme plus. Une exploitation agricole abandonnée ne produit plus. Un commerce fermé ne paie plus ses fournisseurs. Un salarié qui quitte son lieu de travail perd souvent une partie de son revenu. Les dépenses d’aide maintiennent un minimum de survie, mais elles ne remplacent pas l’activité locale perdue.
Le ministre des Finances a indiqué que le gouvernement espérait obtenir un excédent budgétaire cette année. Cet objectif devient beaucoup plus difficile. La guerre augmente les dépenses et réduit les recettes. L’État doit payer davantage alors même que l’activité qui alimente l’impôt recule. C’est l’un des mécanismes classiques d’une économie en guerre. Les besoins publics augmentent quand la base fiscale se contracte.
Les recettes publiques sous pression
La baisse des recettes publiques peut venir de plusieurs canaux. Une contraction de la consommation réduit les recettes de TVA. Une baisse des importations diminue les droits de douane. La fermeture ou le ralentissement des entreprises pèse sur l’impôt sur les bénéfices et sur les cotisations. Le recul du tourisme prive l’État de taxes et de redevances. Les dépenses des expatriés, qui jouent un rôle important dans l’économie locale, peuvent aussi diminuer si les voyages sont reportés.
Cette dynamique est dangereuse pour un État déjà contraint. Le Liban doit financer l’aide humanitaire, soutenir les services publics, maintenir les dépenses de sécurité, préserver les salaires et préparer la reconstruction. Il ne dispose pas d’un accès normal aux marchés internationaux. Les marges d’endettement sont limitées par l’héritage du défaut et par la restructuration encore inachevée. Chaque nouvelle dépense pose donc la question de son financement.
La stabilité de la livre face au dollar est présentée comme un point positif. Elle réduit le risque de panique et limite la transmission immédiate du choc aux prix. Mais cette stabilité ne suffit pas à restaurer la croissance. Une monnaie tenue ne crée pas de recettes fiscales si les entreprises ferment. Elle ne remplace pas les dons. Elle ne finance pas la reconstruction. Elle donne un peu de prévisibilité, dans un environnement où presque tout le reste devient incertain.
Le risque serait de confondre stabilité monétaire et santé économique. Le Liban peut maintenir un taux relativement stable pendant un certain temps, tout en voyant l’activité réelle se contracter. La mesure décisive reste la capacité à produire, vendre, exporter, accueillir des visiteurs et faire revenir les habitants dans les zones touchées. Sur ces points, la guerre impose une contrainte directe.
Diaspora, tourisme et devises: les trois amortisseurs fragilisés
L’économie libanaise dépend fortement de la diaspora. Les transferts des expatriés soutiennent les familles, financent la consommation et apportent des devises. Les Libanais établis dans les pays du Golfe jouent un rôle central. Ils envoient de l’argent, investissent parfois dans l’immobilier, reviennent pendant les vacances et soutiennent une partie du secteur des services.
Le ministre des Finances a exprimé une inquiétude sur ce point. Si la guerre régionale affecte les économies du Golfe, les expatriés pourraient réduire leur soutien ou reporter leurs voyages. Ce risque est majeur. Une baisse des transferts toucherait les ménages les plus dépendants de l’aide familiale. Elle réduirait aussi la liquidité en devises dans une économie déjà contrainte. Elle pourrait enfin affaiblir la consommation, l’un des derniers moteurs encore visibles.
Le tourisme est l’autre amortisseur. En 2025, la reprise avait été en partie portée par le retour de visiteurs et par les dépenses de la diaspora. En 2026, l’image d’un pays en guerre menace cette dynamique. Même si Beyrouth et certaines régions restent ouvertes, les réservations dépendent de la perception du risque. Les compagnies aériennes, les hôtels, les restaurants, les taxis, les commerces et les lieux culturels subissent très vite la moindre alerte sécuritaire.
Le troisième amortisseur est l’aide internationale. Or, selon les déclarations rapportées, elle reste insuffisante. L’appel à 300 millions de dollars n’aurait permis d’obtenir qu’environ 100 millions au moment des déclarations. Un prêt de 200 millions de dollars de la Banque mondiale et une subvention européenne de 45 millions d’euros apportent un soutien partiel. Mais le Liban reçoit surtout des prêts, moins des dons. Cette différence est importante. Un prêt soulage la trésorerie, mais crée une obligation future. Un don réduit directement la charge de crise.
Les bailleurs demandent toujours des réformes
La guerre ne suspend pas les exigences de réforme. Le Fonds monétaire international a rappelé que le retour d’une croissance durable suppose des réformes complètes. Les discussions avec les autorités libanaises portent sur la restructuration du secteur bancaire, une stratégie budgétaire de moyen terme, la restructuration de la dette souveraine et la mise en place d’un cadre fiscal capable de soutenir les dépenses d’investissement. Ces points ne disparaissent pas parce que le pays entre dans une urgence sécuritaire.
Au contraire, la guerre rend ces réformes plus difficiles et plus nécessaires. Plus les pertes s’accumulent, plus le besoin de financement augmente. Mais les bailleurs seront d’autant plus prudents que les mécanismes de contrôle restent faibles. Ils demanderont des garanties sur l’usage des fonds, la transparence, la hiérarchie des dépenses et la capacité de l’État à éviter les gaspillages. La reconstruction peut attirer des ressources, mais seulement si les institutions inspirent confiance.
Le secteur bancaire reste le nœud principal. Sans restructuration claire, le crédit ne peut pas reprendre normalement. Sans crédit, les petites et moyennes entreprises ne peuvent pas réparer, investir ou reconstituer leurs stocks. Sans solution pour les dépôts, la confiance des ménages reste fragile. Le coût de la guerre vient donc s’ajouter à une crise financière qui n’a pas été entièrement traitée. Le risque est de financer l’urgence sans reconstruire les fondations.
L’État devra aussi arbitrer entre aide immédiate et investissement. L’aide aux déplacés est indispensable. Mais si toutes les ressources vont à l’urgence, la reconstruction des routes, des écoles, des réseaux d’eau, des hôpitaux et des infrastructures productives sera retardée. À l’inverse, investir dans la reconstruction sans protéger les familles déplacées créerait une crise sociale. Le dilemme est budgétaire, mais aussi politique.
L’énergie et Ormuz aggravent le choc
La crise régionale autour du détroit d’Ormuz ajoute une menace externe. La hausse des prix du pétrole et les tensions sur la navigation maritime peuvent renchérir les importations. Pour le Liban, pays importateur d’énergie, l’effet peut être rapide. Le carburant plus cher augmente le coût du transport, de la production électrique privée, de la livraison des biens et de certaines denrées importées. Il réduit le pouvoir d’achat des ménages et les marges des entreprises.
Une agence de presse a indiqué que la guerre au Moyen-Orient a déjà fait monter la facture des entreprises mondiales, par les assurances, les détours logistiques et les coûts énergétiques. Le Liban subit ce type de choc avec moins de protection que des économies plus solides. Les entreprises libanaises ne peuvent pas toujours répercuter les coûts sur des consommateurs déjà appauvris. Elles ne peuvent pas non plus absorber longtemps des hausses sans réduire l’emploi ou les horaires.
La dépendance énergétique rend aussi l’inflation plus probable. Même si la livre reste stable, un choc importé sur les carburants peut se transmettre aux prix. Les biens acheminés par camion, les services qui utilisent des générateurs et les produits importés deviennent plus chers. L’inflation érode alors le bénéfice de la stabilité monétaire. Les ménages voient les prix monter, même sans nouvelle dépréciation officielle.
Ormuz pèse également sur la diaspora du Golfe. Si les économies régionales doivent faire face à une hausse des risques, à des perturbations énergétiques ou à un ralentissement des activités, les travailleurs libanais expatriés peuvent en subir les conséquences. Les revenus envoyés au Liban pourraient être affectés. Le choc énergétique mondial peut donc revenir vers l’économie libanaise par deux voies: les prix des importations et les transferts des expatriés.
Les secteurs les plus exposés
Le tourisme est probablement le secteur le plus sensible à la perception de sécurité. Il dépend des réservations, des vols, des assurances, des vacances de la diaspora et de la confiance. Une saison manquée se traduit par des revenus perdus pour les hôtels, les restaurants, les agences de voyage, les commerces, les chauffeurs, les guides et les lieux de loisirs. Elle pèse aussi sur les recettes publiques. Une partie de l’économie libanaise vit de ces dépenses estivales.
L’agriculture et l’économie rurale sont directement touchées dans les zones exposées. L’accès aux terres peut être interrompu. Les récoltes peuvent être perdues. Les routes peuvent devenir dangereuses. Les marchés locaux peuvent disparaître si les habitants partent. Les effets ne sont pas seulement immédiats. Une terre non cultivée pendant une saison, un matériel détruit ou un cheptel déplacé peuvent réduire les revenus pendant plusieurs cycles.
Le commerce et les services urbains subissent un choc plus diffus. Les familles déplacées consomment des produits de base, mais réduisent les dépenses non essentielles. Les ménages qui craignent une aggravation de la guerre reportent les achats importants. Les entreprises hésitent à investir. Les importateurs réduisent parfois leurs commandes. Cette prudence collective amplifie la contraction.
La construction se trouve dans une situation paradoxale. La reconstruction pourrait créer une demande importante. Mais cette demande ne se transforme en activité qu’avec des financements, des permis, des matériaux accessibles, des routes sûres et un minimum de stabilité. Tant que les frappes continuent ou que les zones restent incertaines, les chantiers n’avancent pas. Le potentiel de relance reste bloqué.
Un scénario économique suspendu au cessez-le-feu
La fourchette de contraction dépendra surtout de la durée de la guerre. Si le cessez-le-feu se stabilise, si le retrait israélien avance et si les habitants retournent progressivement dans les villages, les pertes peuvent être contenues. Le tourisme peut sauver une partie de l’été. Les transferts peuvent rester solides. Les bailleurs peuvent accélérer certains décaissements. La contraction resterait sévère, mais moins destructrice.
Si la guerre se prolonge, le scénario change. Les déplacés restent dépendants de l’aide. Les recettes publiques reculent davantage. Les entreprises réduisent leur activité. Les bailleurs hésitent à engager de nouveaux fonds dans un environnement instable. Les expatriés reportent leurs voyages. Les coûts de l’énergie restent élevés. Dans ce cas, la contraction pourrait se rapprocher du haut de la fourchette, voire créer de nouveaux besoins de financement.
Les autorités devront donc suivre plusieurs indicateurs concrets: les recettes fiscales mensuelles, les transferts de la diaspora, les arrivées à l’aéroport, les réservations touristiques, les décaissements d’aide, les importations de carburants, les prix de transport et le nombre de déplacés effectivement rentrés. Ces données diront plus que les discours. Elles permettront de voir si l’économie s’enfonce ou si elle stabilise les pertes.
Le prochain tournant économique dépendra aussi des discussions politiques et sécuritaires. Une avancée sur le front sud peut réduire l’incertitude et soutenir la confiance. Un blocage au Pentagone ou une reprise des frappes peut au contraire aggraver la contraction. L’économie libanaise se trouve ainsi suspendue à une équation qui dépasse le ministère des Finances: sécurité du Sud, aide extérieure, réforme bancaire, énergie régionale et capacité de l’État à transformer l’urgence en plan de reconstruction.


