Lumière d’une terre ébranlée

32

Obscurcie par une crise économique abyssale et une paupérisation rampante, fruit de l’ignorance et de la corruption d’une classe politique qui prend le pays en otage depuis l’après-guerre, ébranlée par l’explosion du port le 4 Août 2020 ; Beyrouth, noire également de par l’absence de courant ne semble plus correspondre aux mots de la poétesse. Si ce n’était de ses artistes et citoyens qui n’ont de cesse de traquer la lumière, et de vouloir la partager, a fortiori depuis la tragédie du 4 Août.  Comme si l’énormité du mal, qui venait se greffer sur des conditions de vie déjà dégradées voire indignes, avait soudain libéré les forces créatives et avivé le désir de faire mémoire et de partager… sans doute parce que comme l’écrit Nadia Tuéni, « l’art(…), est avant tout l’affrontement d’une destinée ». Aussi, les cinéastes qui ont pour particularité de promener leur regard, ne pouvaient-ils rater les évènements de la grande histoire, nombreux à bouleverser la petite, ces dernières années au pays du Cèdre, jadis dit aussi pays du lait et du miel. Très vite, ils ont emprunté leur caméras et pour certains leurs jambes, pour arpenter les rues de la ville et ses lieux, pour témoigner : de la violence et de la beauté, de la souffrance et de la solidarité…de la vie et de son universalité. Leur cinéma se veut mémoire, affect, célébration et Lumière, d’une terre ébranlée, qu’on leur dérobe tous les jours un peu plus. 

Dans Beirut, the aftermath, son premier film documentaire, Fadia Ahmad écoute et filme avec pudeur et poésie les survivants du 4 Août hébétés, jeunes, vieux, aisés, démunis, dans leurs maisons en ruines, sur leurs lieux de travail, dans leur ville chérie meurtrie. La photographe libano-espagnole, dit vouloir porter par ce film la voix de Beyrouth ébranlée, partout dans le monde. Dans Conversations with Siro, Dima El Horr, basée à Paris, filme Sirvat Fazlian, octogénaire arménienne, anciennement comédienne, dans son quotidien de Mar Mikhaël, le quartier sinistré par l’explosion. La solitude de Siro, n’a rien de solitaire ; elle est plutôt solaire, éclairée par une tendre conversation qui se noue entre Paris et Beyrouth, via Zoom et Watsapp, sur fond de COVID et de confinement, sans doute la seule chose qui relie les deux villes  à ce moment-là tout comme le besoin de douceur et de lien, que les deux libanaises cultivent par leur présence l’une à l’autre. 

Même tendresse et poésie des souvenirs de guerre dans Memory Box du couple d’artistes Joanna Hadjithomas et Khalil Joreige. Soulever le couvercle du coffre qui parvient au Canada un jour sans crier gare, c’est ouvrir la boite de Pandore qui fera défiler en couleur, sur une toile de fond pop, toute une époque, celle de la guerre de 1975 à 1990. Le regard non encore entaché d’une adolescente, sur les adolescents qu’étaient ses parents alors, permet d’approcher avec douceur et humanité les questions de non-dit, de transmission, d’exil et de mémoire que la guerre et la violence charrient. Le regard jeune autorise le renouveau. Aussi, une production très unique de par son procédé alliant littérature, audio-visuel et échanges avec leurs pairs à Coventry, a-t-elle permis à un groupe d’ universitaires libanais de créer ensemble un court métrage puissant, Not much longer now, inspiré de leur quotidien précaire, du douloureux sentiment de perte et de leur crainte de répliquer l’expérience de leurs ainés qui n’ont eu de cesse d’attendre un train qui semblait ne jamais devoir passer. Leurs sentiments et révolte sont aussi ceux de tout un peuple qui un jour d’Octobre 2019 a retrouvé pour quelques temps, son élan vital, relaté dans Thawra Soul de Philippe Aractingi, un court métrage particulièrement artistique et coloré. Et si la Révolution d’Octobre ne s’est pas soldée par les résultats escomptés, elle au moins eu le mérite de briser le mur de la peur et de rompre l’omerta. C’est le fort de tous les films de ce cycle, de lever le voile sur les tabous et violences – politique, économique et sociale – qui alourdissent cette terre de Méditerranée à la croisée des destinées, mais aussi de le faire précisément sans violence, avec tendresse, avec humour parfois – comme dans Red Wall de Cynthia Sawma –  par des histoires de tous les jours, qui deviennent grandes et belles par le regard qu’on pose sur elles. Par ces rais de lumière si propre au Liban qui éclaire au-delà de ses frontières, des histoires d’hommes et de femmes confrontés aux mêmes grandes questions de tout temps et de ce temps, et à une même humanité. Si la Costa Brava de Beyrouth n’a rien à voir avec celle de l’Espagne, la question de l’écologie, du capitalisme sauvage, du mode de vie et d’une vision du monde que pose Mounia Akl, pourrait se poser à tout un chacun, qu’il se trouve à Beyrouth, à Madrid ou à Paris. De même que les questions d’exil, d’appartenance et d’intégration dans une époque marquée par les migrations et la mobilité. Nourri à la sève d’une terre ébranlée – qui a dû faire sienne toutes ces questions – et dans ce laboratoire du vivre-ensemble qu’est le Liban, ce cycle de cinéma se veut une ode à la lumière, à la vie et au dialogue. 

A traves de esos rayos de luz tan proprios al Libano que encenden 

*L’explosion du Port de Beyrouth, une des plus grandes explosions non-nucléaires dans l’histoire, a dévasté la ville et endeuillé ses habitants, faisant 218 morts, 7000 blessés et laissant 300 000 personnes sans domicile

Si vous avez trouvé une coquille ou une typo, veuillez nous en informer en sélectionnant le texte en question et en appuyant sur Ctrl + Entrée . Cette fonctionnalité est disponible uniquement sur un ordinateur.

Consultante et journaliste, avec une prédilection pour l’économie créative et digitale, l’entrepreneuriat social, le développement durable, l’innovation scientifique et écologique, l’édition, les medias et la communication, le patrimoine, l’art et la culture. Economiste de formation, IEP Paris ; anciennement banquière d’affaires (fusions et acquisitions, Paris, Beyrouth), son activité de consulting est surtout orientée à faire le lien entre l’idée et sa réalisation, le créatif et le socio-économique; l’Est et l’Ouest. Animée par l’humain, la curiosité du monde. Habitée par l’écriture, la littérature, la créativité et la nature. Le Liban, tout ce qui y brasse et inspire, irrigue ses écrits. Ses rubriques de Bloggeur dans l’Agenda Culturel et dans Mondoblog-RFI ainsi que ses contributions dans différentes publications - l’Orient le Jour, l’Officiel Levant, l’Orient Littéraire, Papers of Dialogue, World Environment, etc - et ses textes plus littéraires et intimistes disent le pays sous une forme ou une autre. Son texte La Vierge Noire de Montserrat a été primé au concours de nouvelles du Forum Femmes Méditerranée.