Tu as beau avoir la version Disney pour ados, quand tu regardes le gros minou bizarre qui devient translucide, le gros lapin sonné, la dame de coeur qui ressemble à Ursula (la sorcière des mers), tu te dis que le pays d’Alice n’a de merveilleux que le nom et que si tu devais adapter le titre au contenu, ce serait plutôt “the cauchemar of Alice”.

Il y a les chanteurs qui chantent avec la voix mais sans le coeur, ça s’appelle le show-biz, il y a ceux qui chantent avec le coeur avec une voix de corbeau, c’est moi, et il y a ceux qui chantent avec le coeur et la voix, et c’est, avec très peu d’autres, Majida El Roumi.

C’est donc, pour clôturer en toute beauté mon été de concerts de cette année, que je m’y suis allé, avec Joumana, à Beiteddine.

Horrible expérience que d’arriver chez toi, dans ton Beiteddine “Maison de Dieu”, Majida. Personne ne nous avait prévenus qu’il fallait traverser l’enfer et le purgatoire: parsemés comme après un nine-eleven, les militaires, policiers, et même policiers municipaux gambadent gaiement en kalashnikov en bloquant les bonnes routes et t’indiquant le mauvais chemin, Zaïm oblige. Car, en effet, de temps en temps, sur la ligne de gauche, face à la file de voitures immobiles de fans frustrés de réaliser qu’ils vont rater le début de ton concert à cause de l’embouteillage, passe un zaïm avec son convoi de 12 pelés et 13 tondus bien cachés derrière leurs vitres fumées parce qu’il fait trop chaud dehors pour qu’il te crient “merde” par la fenêtre comme les jours où il fait beau temps. En voiture, Stéphanie, la voix sensuellement mécanique de Google maps, pleure en te disant que tu as encore une fois pris le mauvais chemin. “It ize not me, Stéphanie, it ize ze policeman!”. Stéphanie ne comprend pas! Comment lui expliquer que c’est voie rapide-zaïm, voie-touristique pour le reste de la population ?

Quand même, entre deux villages de joyeux autochtones fêtant la dernière entente chrétienno-druze, lorsque, enfin, tu te retrouves dans une rue asphaltée plus large que ta voiture, tu as l’honneur et la chance de passer en dessous des arcs de triomphe érigés à l’honneur du nouveau régime et de la Sainte Vierge, qui contrairement au reste de la route, sont illuminés.

Au bout d’un moment, tu passes devant Beiteddine et tu entends au loin la voix de Magida. Tu as raté le début du concert. Mais, qu’importe, tu es là! “Non”, te dit le policier! La police prudente a attaché les beaux rubans jaunes achetés de la série CSI partout sur les bords des routes: “Police Line – Do Not Cross”. Tu dois garer très très loin. Il fait noir, très noir, là où tu finis par garer. Aucune indication de zone bleue, rouge, orange au mauve – peut-être pour faire politiquement correct? Sur le bus, aucune indication non plus: pas de Mar Charbel, ni de Mar Maroun, ni même du zaïm local. Comment vas-tu te retrouver pour le retour?

Finalement, tu arrives à Beiteddine. Magida a entamé sa quatrième chanson. Frustration.

Tu te mets à ta place, et là, pour un instant, un instant seulement, tu oublies le Liban. Tu es dans LA zone. Des gens de toutes les couleurs, de toutes les religions (oui, tu sais, parce qu’il y a des femmes voilées, des pendentifs en croix et des gens qui prononcent leur “Kaf” à la druze), de tous les âges, sont heureux, rythmés à la même musique, aux mêmes sentiments. C’est l’anti-Liban, comme ce parodoxe libanais qui veut qu’une de nos chaînes de montagnes s’appelle contre nous. Comme si tu appelais les Pyrhénées, “l’anti-France”.

Oui, malheureusement, il y a le Liban et l’anti-Liban dans ce même Liban. La voix des bottes, de la corruption et de la haine fratricide, et celle de la connaissance, de l’esprit et de la culture. Chantez toujours, Majida El Roumi, Ahmad Kaabour, Marcel Khalife, Ziad AL-Rahbani, مشروع ليلى Mashrou’ Leila, THE KORDZ, The Wanton Bishops, et les autres. Malgré vos opinions des fois pas trop catholiques – ou plutôt, maronites, espérons qu’un jour vos voix s’élèveront plus haut que celles des bêtises que les libanais bien pensants nous offrent à la télé et sur les réseaux sociaux…

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