Nabih Berri fixe désormais la clé politique des négociations entre le Liban et Israël : aucun arrangement durable ne pourra, selon lui, tenir sans un parapluie irano-saoudien placé sous garantie américaine. Le président du Parlement se dit « opti-pessimiste » à propos de la troisième ronde de discussions directes à Washington. Il refuse de commenter le fond avant la fin des pourparlers, mais prévient qu’il aura « quelque chose à dire » une fois la séquence achevée. Son message vise autant la méthode que le résultat. Pour lui, le cessez-le-feu reste inexistant sur le terrain, et une trêve réelle exige des garanties régionales capables d’engager les parrains du rapport de force libanais.
Un parapluie irano-saoudien comme condition politique
La formule de Nabih Berri mérite attention, car elle déplace le centre de la discussion. Washington accueille les délégations libanaise et israélienne. Pourtant, le chef du Parlement affirme qu’un accord ne peut pas reposer seulement sur l’arbitrage américain. Il veut une couverture saoudo-iranienne, avec les États-Unis en garant. Cette combinaison n’est pas un détail diplomatique. Elle traduit l’idée que la crise libanaise dépasse le face-à-face entre Beyrouth et Tel-Aviv. Elle concerne aussi l’équilibre entre Riyad, Téhéran et Washington.
Berri sait que le Hezbollah ne peut pas être traité comme un dossier technique. Le mouvement est libanais, mais son insertion régionale reste déterminante. Il est lié à l’Iran, tout en occupant une place centrale dans l’équilibre communautaire et sécuritaire du Sud. À l’inverse, l’Arabie saoudite pèse sur la scène sunnite, sur l’aide politique arabe et sur la reconstruction possible. Une garantie américaine seule pourrait donc apparaître comme insuffisante. Elle pourrait aussi être perçue comme trop favorable à Israël. Le parapluie irano-saoudien sert, dans cette lecture, à équilibrer la pression.
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Cette demande révèle une inquiétude précise. Berri ne veut pas d’un texte signé à Washington qui s’effondrerait à Beyrouth. Il ne veut pas non plus d’un accord qui imposerait au Liban un calendrier impossible sur les armes du Hezbollah, sans retrait israélien effectif ni arrêt des frappes. Un parrainage régional permettrait de réduire le risque d’un refus interne. Il offrirait aussi une sortie politique à des acteurs qui ne parlent pas directement entre eux. En d’autres termes, Berri cherche moins une cérémonie diplomatique qu’un mécanisme de garantie.
Le scepticisme d’un homme-clé de la négociation
Le président du Parlement n’a pas fermé la porte aux discussions de Washington. Il n’a pas appelé à leur rupture. Mais son « opti-pessimisme » résume l’ambiguïté de la position libanaise. Beyrouth participe, car l’absence à la table laisserait le terrain aux décisions israéliennes et américaines. Dans le même temps, une partie du pouvoir redoute que la négociation directe ne crée un précédent politique. Berri reprend donc son rôle habituel : maintenir un canal, poser des limites, et conserver la possibilité de dire non.
Son silence annoncé jusqu’à la fin des pourparlers relève aussi d’une tactique. Il évite d’offrir une cible facile aux partisans comme aux adversaires de la négociation. Il laisse la délégation travailler, mais signale qu’il évaluera publiquement le résultat. Cette attente lui permet de rester au centre du jeu. Si un cessez-le-feu crédible est obtenu, il pourra l’inscrire dans sa ligne. Si le texte reste vague, il pourra dénoncer une opération insuffisante. S’il lie trop vite le retrait israélien au désarmement du Hezbollah, il pourra le contester au nom de l’équilibre interne.
Berri parle depuis une position particulière. Il dirige le Parlement, préside le mouvement Amal, dialogue avec le Hezbollah et conserve des relations avec des capitales arabes. Il incarne une partie du canal politique chiite dans l’État. Sa parole ne vaut pas acceptation du Hezbollah, mais elle indique souvent le périmètre de ce qui peut être discuté. Lorsque Berri exige un parapluie irano-saoudien, il ne formule donc pas une préférence protocolaire. Il décrit la structure régionale dont il pense avoir besoin pour rendre un compromis praticable.
Un cessez-le-feu jugé fictif sur le terrain
La condition première reste le cessez-le-feu. Berri affirme qu’il n’y en a pas réellement. Cette phrase renvoie aux frappes qui se poursuivent dans le Sud et l’est du Liban, malgré une trêve nominale annoncée le mois dernier. Beyrouth a été relativement épargnée par les bombardements les plus récents, mais sa banlieue sud a aussi été visée pendant la période de trêve. Les habitants du Sud, eux, continuent de vivre sous les drones, les alertes et les ordres d’évacuation.
Pour le président du Parlement, une négociation menée pendant les frappes crée un déséquilibre immédiat. Israël conserve l’initiative militaire pendant que le Liban discute sous pression. Cette situation rend tout compromis suspect. Elle peut donner l’impression que Washington demande au Liban d’accepter politiquement ce qu’Israël tente d’imposer militairement. C’est pourquoi Berri préfère, selon les propos rapportés, des négociations indirectes capables de produire d’abord une trêve réelle. La forme indirecte protège davantage la scène interne libanaise.
Cette préférence ne signifie pas un refus absolu de traiter les dossiers de fond. Elle signifie que l’ordre des priorités compte. Pour Berri, l’arrêt des tirs doit précéder les discussions sur les étapes suivantes. Le retrait israélien, la reconstruction, le retour des habitants et le déploiement de l’armée libanaise ne peuvent pas se dérouler dans une ambiance de menace permanente. La question des armes du Hezbollah, elle, doit rester un dossier libanais, non un engagement donné à Israël sous pression extérieure.
Washington veut accélérer, Beyrouth veut encadrer
La troisième ronde de discussions se déroule dans un calendrier serré. Les délégations libanaise et israélienne se retrouvent à Washington avant l’expiration de la trêve. Un responsable américain a qualifié la première journée de discussions de productive et positive. Cette appréciation ne suffit pas à lever les divergences. Les États-Unis cherchent un résultat rapide. Ils veulent stabiliser le front, limiter le risque d’extension régionale et ouvrir peut-être une séquence plus large. Le Liban, lui, veut éviter un accord déséquilibré.
Le niveau des délégations a augmenté. Le Liban est représenté par Simon Karam, ancien ambassadeur et juriste. Israël a envoyé un responsable de sa sécurité nationale. Cette évolution montre que la réunion ne se limite plus à une prise de contact. Elle teste des formules concrètes. Parmi elles figure, selon un média israélien, un schéma reliant retrait israélien et désarmement du Hezbollah. Une telle formule reste rapportée. Elle n’a pas été annoncée comme accord officiel par Beyrouth.
C’est précisément cette hypothèse qui nourrit la prudence de Berri. Un retrait israélien en échange d’un désarmement du Hezbollah peut paraître lisible pour Washington. Il peut aussi satisfaire une exigence israélienne majeure. Mais, au Liban, il soulève une question de souveraineté. L’État peut décider d’un monopole des armes sur son territoire. Il peut organiser un dialogue national. Il peut renforcer l’armée. En revanche, s’il semble exécuter une clause négociée avec Israël, il expose l’accord à une contestation immédiate.
L’ordre des étapes au cœur du différend
La ligne libanaise, telle qu’elle ressort des échanges rapportés, place le cessez-le-feu complet avant le retrait israélien, puis le traitement interne des armes. Israël souhaite l’inverse ou, au minimum, un lien direct entre les trois éléments. Les États-Unis cherchent une séquence qui permette à chaque partie d’afficher une victoire. Le problème est que les mots ne suffisent pas. Un calendrier flou peut masquer des désaccords profonds. Une trêve sans mécanisme robuste peut être violée dès le lendemain.
Berri veut donc un parapluie irano-saoudien pour transformer la séquence en engagement régional. L’Iran pourrait peser sur le Hezbollah et encadrer une désescalade. L’Arabie saoudite pourrait donner une légitimité arabe à un arrangement libanais et ouvrir la perspective d’un soutien économique. Les États-Unis pourraient fournir la pression sur Israël et le cadre diplomatique. Cette triangulation ne garantit pas le succès. Elle répond toutefois à une réalité : aucune des parties locales ne détient seule les leviers nécessaires.
La demande comporte aussi un message à Washington. Les États-Unis ne peuvent pas demander au Liban de porter seul le coût politique d’un accord. Ils doivent obtenir d’Israël un arrêt effectif des frappes et un retrait clair. Ils doivent aussi accepter que la scène libanaise ne se plie pas à un calendrier extérieur. En réclamant Riyad et Téhéran autour du dossier, Berri rappelle que le Liban ne veut pas être le terrain d’un compromis régional dont il subirait les conséquences sans en contrôler les garanties.
Riyad et Téhéran, deux clés opposées du dossier libanais
Le rapprochement saoudo-iranien engagé en 2023 a changé le langage régional, sans effacer les rivalités. Les deux capitales ont repris des relations diplomatiques après des années de rupture. Cette normalisation a réduit certains risques de confrontation ouverte. Elle n’a pas supprimé les compétitions d’influence, notamment au Liban, en Syrie, en Irak et au Yémen. Dans le dossier libanais, leurs intérêts se croisent sans se confondre. C’est précisément ce qui rend leur présence utile aux yeux de Berri.
Pour Téhéran, le Liban reste lié au dossier de la sécurité régionale et à la place du Hezbollah. Toute discussion sur les armes du mouvement touche à une architecture stratégique plus large. Pour Riyad, la stabilité libanaise passe par le renforcement de l’État, le contrôle des armes et la réduction de l’influence iranienne. Les deux approches peuvent sembler incompatibles. Mais un cadre de garantie permettrait au moins de prévenir une lecture unilatérale de l’accord. Il limiterait le risque d’une trêve signée par certains et rejetée par d’autres.
Le calcul de Berri s’appuie sur une autre donnée. La reconstruction du Sud ne pourra pas dépendre seulement des caisses libanaises. L’État manque de ressources. Les municipalités sont affaiblies. Les familles déplacées auront besoin de financements, de routes sûres, de services et d’une présence militaire régulière. L’Arabie saoudite et les pays du Golfe peuvent jouer un rôle dans une reconstruction conditionnée à la stabilité. L’Iran peut, lui, peser sur les équilibres politiques qui rendent cette stabilité possible ou impossible.
Une garantie contre le retour des anciens échecs
Le Liban garde en mémoire les accords qui n’ont pas survécu à leur environnement régional. Chaque tentative d’arrangement avec Israël a buté sur des rapports de force extérieurs, des refus internes ou des changements militaires. Berri cherche à éviter cette répétition. Il sait qu’un texte sans acceptation régionale peut être annoncé comme une victoire, puis devenir rapidement impraticable. Il sait aussi qu’un accord imposé à une seule communauté libanaise risque de raviver des fractures internes.
Le parapluie irano-saoudien doit donc servir de garantie politique autant que sécuritaire. Il doit empêcher que la trêve soit lue comme une défaite d’un camp libanais et comme une victoire d’un autre. Il doit inscrire le retrait israélien dans un cadre reconnu par les principaux parrains régionaux. Il doit aussi éviter que le dossier des armes se transforme en confrontation ouverte entre l’État et une partie de sa population. Berri ne dit pas comment atteindre cet équilibre. Mais il en fixe les conditions minimales.
Cette position se distingue de celle des responsables israéliens, qui présentent le désarmement du Hezbollah comme le cœur du processus. Elle se distingue aussi de la demande américaine de progression rapide vers un accord de sécurité plus large. Pour Berri, la sécurité ne peut pas commencer par une mise sous pression du Liban. Elle doit commencer par l’arrêt des frappes. Elle doit ensuite produire un retrait. Elle doit enfin ouvrir un débat interne sur l’avenir de la force armée non étatique. L’ordre des étapes devient une ligne rouge.
Les armes du Hezbollah, dossier interne ou clause externe
La question des armes reste le point le plus inflammable. Le Hezbollah refuse de la voir traitée dans des discussions directes avec Israël. Des responsables libanais évoquent plutôt un règlement interne, après un cessez-le-feu et après un retrait. Cette formule permettrait de préserver la souveraineté de l’État tout en répondant à une demande internationale ancienne. Elle laisse toutefois une question ouverte : quel mécanisme pourrait rendre ce débat crédible aux yeux de Washington et de Tel-Aviv ?
L’armée libanaise occuperait une place centrale dans un tel scénario. Elle devrait se déployer davantage au Sud, contrôler les zones sensibles et éventuellement recevoir ou neutraliser certains armements. Mais elle ne peut pas agir sans moyens, sans couverture politique et sans consensus minimal. Une confrontation directe avec le Hezbollah fragiliserait l’institution. Un statu quo complet ne satisferait pas les médiateurs. Le parapluie régional voulu par Berri vise aussi à résoudre cette contradiction.
Dans cette perspective, l’Arabie saoudite et l’Iran ne seraient pas de simples spectateurs. Elles deviendraient des garants implicites du comportement de leurs alliés ou partenaires. Riyad pourrait soutenir l’État et la reconstruction. Téhéran pourrait accompagner une désescalade en évitant de transformer le front libanais en variable de confrontation avec Washington. Les États-Unis, de leur côté, devraient obtenir d’Israël des engagements vérifiables. Sans cette triple fonction, la négociation risque de rester un échange de demandes incompatibles.
Le Sud-Liban attend des faits, pas des formules
La population du Sud juge déjà les discussions à partir du terrain. Les habitants veulent savoir si les bombardements vont cesser, si les routes seront praticables, si les écoles pourront rouvrir et si les maisons détruites seront reconstruites. Les formules diplomatiques ne suffisent plus. Les villages vivent sous alertes récurrentes. Les familles déplacées hésitent à rentrer. Les agriculteurs perdent du temps de travail et parfois des saisons entières. Le cessez-le-feu doit donc se mesurer par des faits visibles.
Berri construit sa position sur cette réalité. Il ne peut pas soutenir un accord qui laisserait les habitants du Sud sans garantie concrète. Il ne peut pas non plus ignorer la pression internationale sur le dossier du Hezbollah. Sa demande de parapluie irano-saoudien cherche à tenir ensemble ces deux contraintes. Elle dit que la paix de sécurité ne peut pas être seulement israélo-américaine. Elle doit aussi intégrer les acteurs qui influencent les décisions libanaises et régionales.
À Washington, les discussions de vendredi doivent montrer si cette condition peut entrer dans le texte, ou si elle restera une exigence parallèle portée depuis Beyrouth. Berri a choisi de ne pas parler avant la fin. Son silence laisse aux négociateurs une marge étroite. Mais son avertissement encadre déjà la lecture du résultat : un accord sans cessez-le-feu réel, sans retrait clair et sans couverture irano-saoudienne sous garantie américaine serait présenté au Liban comme une trêve fragile, exposée dès sa naissance au feu du terrain et aux refus politiques.

