L’épidémie du Covid-19 nous dit toutes nos faiblesses en terme d’infrastructures de notre système de santé publique, de capacités de recherche et d’exploitation de notre potentiel de ressources médicales et de notre dépendance face aux contraintes imposées par la logique des intérêts des grandes industries pharmaceutiques mondiales guidés par la recherche du profit maximal.

Pourtant, quelles que soient nos faiblesses réelles ou supposées, nous disposons de richesses matérielles, techniques ainsi que des compétences pour mettre en œuvre une véritable pharmacopée à partir des plantes médicinales et une politique de santé efficace, indépendante et accessible à tous sur tout un pan de notre système de soins.

Ces ressources sont de deux niveaux : d’une part, les plantes médicinales qui existent à foison, d’autre part l’ensemble des molécules ( environ deux cents à deux cent cinquante au maximum), libres de tous droits et relèvent en conséquence du domaine public

Rappelons que les plantes ont constitué depuis la nuit des temps la base fondamentale de la médecine, qu’en Afrique même, l’Égypte antique a produit des compétences scientifiques et techniques dont nous mesurons encore à peine les effets, que nous n’en avons toujours pas fait le tour ni ne savons encore totalement décrypter, que la recherche médicale s’est appuyée totalement jusque il y a à peine deux décennies sur les fruits de la nature et que, malgré tout, cela reste vrai encore aujourd’hui pour une partie très importante dans ce domaine.

Des plantes médicinales aux médicaments…

La pharmacopée moderne s’est développée quasiment sur la reprise ou la découverte des vertus de plantes dont un principe actif a été isolé et la molécule reproduite par synthèse chimique.

Ce processus s’est accompagné progressivement, une fois bien maîtrisé et consolidé, d’une dévalorisation de la pratique des soins par les plantes, pratique reléguée à l’herboristerie et autres recettes de grand-mère en Occident, aux tradithérapeutes (ou tradipraticiens) et autres guérisseurs, quand ils ne sont pas traités de charlatans ou noyés par ces derniers, en Afrique et dans nombre de pays du Sud.

Même si des laboratoires de recherche se sont créés ici où là, notamment dans notre pays, force est de constater qu’ils disposent de peu de moyens, font de la recherche fondamentale à un niveau modeste et sans aucune prétention de proposer des médicaments reconnus comme tels sinon dans un circuit restreint et parallèle. Il en est de même dans les autres pays africains, à quelques exceptions près.

Le Covid Organics à Madagascar comme l’Apivirine au Bénin, pour spectaculaires qu’ils soient en cette période de crise, risquent de n’être qu’un feu de paille ou des éléments isolés si ce mouvement ne devait pas s’appuyer sur une volonté massive des pouvoirs publics de mettre enfin en œuvre des moyens importants pour créer une véritable infrastructure qui rehabiliterait l’usage des plantes médicinales et leur statut de leviers pour ce qu’il est convenu d’appeler la médecine traditionnelle, redonner à celle-ci ses lettres de noblesse et toute la place qu’elle mérite au sein de notre système de santé publique.

… à la création d’un Institut Supérieur de Recherche Fondamentale et Appliquée des Plantes Médicinales…

Un tel Institut serait public, aurait vocation à asseoir la santé en tant que bien public inaliénable inscrit dans la Constitution, dans un chapitre qui ne pourrait être révisé que par voie référendaire afin de protéger nos médecins et chercheurs ainsi que l’ensemble de ce secteur de la toute puissance invasive et prédatrice des grandes industries pharmaceutiques mondiales.

Il serait rattaché aux Facultés de Médecine et de Pharmacie, aurait vocation à créer des canaux de collaboration structurelle avec les différents laboratoires de recherche existants dans ce domaine – et il en existe un certain nombre – tout en respectant leur autonomie pour encourager l’émulation et la créativité entre les équipes de chercheurs.

Il s’agirait clairement de développer la recherche fondamentale comme la recherche appliquée avec des laboratoires spécifiques tout en étant collaboratifs.

Les brevets issus de la recherche appliquée serviraient entièrement à alimenter le financement de l’Institut et à soutenir les laboratoires de recherche publique associés. Dans le cadre de l’Union africaine, d’Unions régionales ou alors d’accords bilatéraux entre États si l’on devait commencer par l’une ou l’autre de ces étapes, ils pourraient être être mutualisés et leurs rémunérations entièrement réinvesties dans la recherche et l’appui aux établissements de santé.

l’Institut aurait en outre pour vocation de développer une approche holistique des plantes médicinales. La pratique de la recherche moderne a consisté systématiquement à extraire le principe actif d’une plante pour la synthétiser et la reproduire. Cette approche, fondée sur la biologie moléculaire, pour nécessaire qu’elle puisse être estimée, ne relève-t-elle pas d’une conception réductrice de la vertu des plantes qui, elles, se développent comme un tout ou un ensemble recelant en elles-mêmes et entre elles une combinaison de principes actifs se nourrissant, se protégeant les unes les autres de leurs éventuels effets secondaires, et assurant leur croissance saine et leur résistance aux agressions extérieures ?

Se contenter d’extraire un principe actif d’une plante en faisant fi du reste serait dès lors amputer le médicament mis au point par la biologie moléculaire d’une partie de son efficacité, favoriser l’expression d’effets secondaires qui auraient été neutralisés par d’autres principes actifs contenus dans la plante ou d’autres plantes associées et enfin permettre à l’agent agresseur de développer sa propre résistance.

Il appartient aux chercheurs de trouver la réponse adéquate à cette question et d’élaborer des solutions selon une approche globale qui a toujours été en œuvre dans la pratique de la médecine traditionnelle et qui a été, au contraire, systématiquement délaissée, voire rejetée par la médecine moderne. Était-ce juste pour se démarquer, prouver sa scientificité et reléguer les pouvoirs de la nature totalement soumise à l’homme démiurge ? Est-ce aujourd’hui, en plus, pour justifier de brevets qui permettent de spolier les tradithérapeutes et les pays qui abritent la richesse de leur savoir-faire tout autant que de leur flore et de l’ensemble de leurs richesses naturelles de leurs droits en tant que propriétaires de ces ressources comme de leurs droits sur leur exploitation et l’usage de leurs dérivés, et de s’approprier, ainsi, la totalité du bénéfice produit en conséquence au seul profit des industries pharmaceutiques ?

De plus, l’Institut aurait pour mission de mettre en œuvre des mécanismes structurels de coopération et d’échanges avec les centres de recherche dans les autres pays africains. Il appartiendrait, dans cet esprit, aux pouvoirs publics de proposer l’élaboration d’une charte portée par l’Union Africaine soutenant, à tous les niveaux, la recherche intégrée au niveau de l’ensemble du continent et protégeant celle-ci de potentielles pratiques concurrentielles des industries pharmaceutiques, que ce soit sous la forme de ce qui peut devenir, si l’on n’y prête attention, une corruption qui ne dirait pas son nom (colloques et voyages tous frais payés, bourses d’études et autres avantages en nature, y compris psychologiques, intellectuels où professionnels) accompagnée de campagnes de dévalorisation et/ou de suspicion contre toute médecine ou pratiques médicales qui ne seraient pas soumises à leur propre contrôle, à leurs domaines d’activités et aux protocoles qu’elles auraient définis. Un des moyens prisés par ces industries est en effet d’imposer des protocoles qui sont promus comme la condition d’exercice de la science médicale et qui finissent par se confondre avec la science elle-même, hors de ces protocoles le reste n’étant plus que charlatanisme ou obscurantisme. L’autre moyen est de faire agir l’OMS aujourd’hui financée à 80% par ces mêmes industries et qui agit de fait en symbiose avec leurs intérêts. Ce qui est somme toute logique car à un tel niveau de financement, et pour bien moins, c’est le financeur qui décide.

Cet Institut aurait, en outre, pour démarche de développer une coopération systématique avec des centres de recherche dans le domaine de la médecine par les plantes dans le monde, plus particulièrement avec les pays d’Asie et d’Amérique latine, bien versés dans ce domaine.

Enfin, et non moins important, il constituerait en son sein, un département qui remettrait entièrement à l’étude l’ensemble des deux cents à deux cents cinquante molécules tombées dans le domaine public et qui représentent en réalité l’essentiel de l’efficacité de la médecine, le reste (à l’exception du génie génétique encore en gestation mais qu’il est nécessaire malgré tout
d’interroger) étant surtout manipulations pour des formes nouvelles dont le but est d’accroître les profits et nullement l’efficacité médicale. Il suffit de se reporter aux travaux et études de nombreuses sommités médicales ou d’organismes qui luttent pour l’accès à la santé pour tous pour s’en faire une idée ou du prix de ces médicaments rhabillés de neuf voient leur prix multipliés de deux à vingt quand certains, dont le coût de production estimé à une certaine d’euros sont vendus à trente, quarante voire cinquante mille euros et plus.

Ce département aurait pour vocation de réinterroger toutes ces molécules, évaluer de nouvelles applications potentielles où elles pourraient s’avérer efficaces comme on a pu le constater avec la chloroquine et l’Apivirine pour prendre des exemples dans l’actualité brûlante, réinterroger ces applications en les accompagnant de l’usage des plantes dont elles sont issues, étudier si cela a une incidence sur leur efficacité comme sur leurs effets secondaires.

Une telle remise à plat des connaissances acquises pour tout étudier et réévaluer a un précédent historique majeur. En effet, lorsque la civilisation musulmane découvre massivement, à partir du VIIIème siècle, les connaissances scientifiques et techniques de l’Asie, notamment notamment indiennes et chinoises, comme les textes grecs, elle ne se contente pas de les reproduire et les diffuser. Leurs chercheurs, musulmans surtout, et à leur suite juifs et chrétiens, lancent un vaste mouvement de déconstruction et de réévaluation de ces connaissances. C’est par ce processus qu’ils vont se les réapproprier, les enrichir, les développer et enfin relancer la dynamique créatrice complexe et féconde vers de nouvelles inventions, de nouveaux domaines de connaissances et de compétences comme de la mise en place de nouveaux champs d’application et de production de ces connaissances. C’est ce même type de méthode qu’il y aurait lieu d’appliquer à la médecine traditionnelle comme aux molécules médicales tombées dans le domaine public.

… et de Médecine Traditionnelle

Un tel Institut serait le socle d’une réhabilitation de l’Hôpital Traditionnel de Keur Massar (HTKM) mis en place avec beaucoup d’espoir et d’ambitions au début des années quatre-vingts du siècle dernier par une professeur de médecine aujourd’hui décédée. Rappelons que cet hôpital, créé à l’origine pour combattre la lèpre devenue résistante aux molécules modernes, a réussi à la vaincre grâce à la médecine par les plantes et la coopération étroite avec des tradithérapeutes au Sénégal.

Doté à l’époque de quatre-vingts hectares, il n’en compte plus que trois aujourd’hui – l’appât de gains liés à la spéculation foncière générée et nourrie par l’urbanisation galopante de la région de Dakar semblant plus importants et prioritaires sur la santé publique – et ne survit quasiment plus que grâce à des ONG, comme ce même type d’établissement mis en place depuis quelques décennies à Malango, dans la région de Fatick, dont le responsable, médecin de son état, a créé une association, Prometra International, qui est un réseau de près de trente établissements dans le monde. Ces réalisations, où chercheurs et praticiens universitaires, y compris dans certains départements universitaires comme l’Institut des Sciences de l’environnement par exemple, obligés de passer par des ONG pour mettre en pratique leurs connaissances et compétences à profit et au profit de populations proches et directement accessibles, traduisent nolens volens notre démission ou notre manque d’intérêt dans ce domaine, perpétuant ainsi notre dépendance et notre neutralisation sous contrôle avec notre complicité de fait.

Notons que l’une des fondateurs de ces deux établissements a été professeur à la Faculté de médecine et le second formé dans ce même établissement de l’Université de Dakar, qu’ils ont su avoir l’humanisme et l’humilité, malgré leurs connaissances et compétences universitaires et leur statut académique, de se mettre à l’école de tradithérapeutes et de rencontrer, à force de volonté, de grands maîtres de cet art, pour réussir à associer et à se nourrir de leurs compétences mutuelles au seul profit de leurs patients. Notons par ailleurs que ces établissements sont visités par des médecins et des praticiens venus de différents pays et continents.

Il serait urgent et nécessaire de réhabiliter ces hôpitaux de médecine traditionnelle, de les doter de moyens adéquats et à la hauteur de leurs besoins dans le cadre de ces nouvelles ambitions, et créer enfin, progressivement, des établissements dans différentes régions où ils n’existeraient pas encore, à commencer par le Sénégal oriental, plus précisément à Tambacounda qui devrait avoir vocation à devenir un centre économique majeur et être une plaque tournante et un trait d’union avec les pays de la sous-région qui représentent notre porte vers l’ensemble de l’Afrique subsaharienne.

Dans cette optique, une telle dynamique devrait donner naissance à terme à un hôpital qui serait élevé au rang de Centre Hospitalo-Universitaire de Médecine Traditionnelle.

Outre les services de soins, il serait chargé de :

– former des médecins spécialisés dans cette branche particulière au même titre que les autres spécialités de médecine

– mettre en réseau tous les établissements qui existent dans le domaine de la médecine traditionnelle sur l’ensemble du territoire national.

– travailler en collaboration avec les tradithérapeutes reconnus dans leur science, tout en leur assurant en retour la formation nécessaire, dans l’une des langues nationales de leur choix, à une meilleure connaissance des méthodes scientifiques modernes et une meilleure maîtrise des médicaments liés à leur thérapie.

Ces tradithérapeutes auraient toute leur place au sein de l’hôpital et le droit de former leurs propres disciples comme c’est déjà le cas.

On dit qu’en Afrique, un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle. Appliquons ce même précepte aux tradithérapeutes, car c’est un savoir et un savoir faire qui disparaissent à chaque décès de l’un d’eux.

– mettre à jour et rassembler les connaissances de toutes les plantes médicinales qui pourraient exister sur l’ensemble du territoire national et, demain, de l’Afrique grâce à l’intervention de l’Union Africaine, afin d’en constituer une véritable bibliothèque du savoir au service de la recherche et de la pratique médicinale traditionnelle d’une part, de promouvoir leur sauvegarde et les meilleures conditions de leur culture et de leur exploitation d’autre part.

– être un centre de validation et de production de médicaments (celui de Keur Massar en produit déjà une centaine qui traitent un grand nombre de maladies).

– réunir autour des médecins, tradithérapeutes, biologistes, pharmaciens, informaticiens, des anthropologues, sociologues, psychologues et philosophes, soit une équipe pluridisciplinaire qui permettrait d’appréhender la médecine dans toute sa dimension humaine et culturelle, et la personne affectée par une maladie comme un tout et non comme un simple système biologique et physiologique.

Le Sénégal dispose de toutes les compétences universitaires, académiques, scientifiques et techniques pour relever un tel défi et réaliser cette ambition. Près de 80% de nos populations, sans pour autant délaisser la médecine moderne lorsque l’on en a les moyens, s’adressent à la médecine traditionnelle aussi bien pour des raisons de moyens financiers, d’efficacité que de culture. Les pouvoirs publics peuvent, en rassemblant ces énergies, compétences et établissements divers et souvent parallèles dans une stratégie intégrée, cohérente et offensive, leur en offrir l’excellence, au plus près de leurs réalités matérielles et de leurs valeurs culturelles.

Scandre Hachem

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