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Depuis des décennies, la communauté d’origine libanaise au Sénégal est l’objet de campagnes de rejets et/ou de séductions discrètes, à l’occasion de faits particuliers mis en exergue selon les besoins, avouables ou non.

Cette pratique existe depuis la période coloniale, initiée par le colon lui-même pourtant « importateur » des libanais (pas toujours consentants, faut-il le préciser) pour servir de tampon entre le colonisateur (bien à l’abri dans ses bureaux ou ses casernes) et la population autochtone. On retrouve ainsi les libanais dans les villages, les bourgades et les petites villes, pratiquant le commerce dans sa plus simple expression jusqu’aux transactions qui deviendront progressivement plus élaborées avec le temps, jouant le rôle d’acheteurs directs de la production arachidière ou de la gomme arabique et de vendeurs de tissus et autres objets de consommation courants et agréables au palais  pour citer ces exemples saillants.

Le libanais, au cœur de la circulation monétaire, finit par être représenté comme nécessairement riche, objet potentiel de sentiments contradictoires et bouc émissaire lors de situations de crise ou pour autre raison totalement étrangère à quelque difficulté économique que ce soit. Il est à noter que c’est la fonction des minorités dans toutes les sociétés, et on en voit les flambées régulièrement dans le monde, à des dégrés plus ou moins feutrés jusqu’aux plus dramatiques.

Au Sénégal, les premières campagnes anti libanaises ont été initiées lorsque le Liban a demandé son indépendance. Par peur de la contagion avec les prémisses d’un mouvement potentiellement similaire au Sénégal, et pour prévenir toute propagation de principes d’indépendance parmi la population autochtone de la part de membres de la communauté libanaise qu’elle côtoie au quotidien, une campagne insidieuse dans un but de méfiance et d’intimidation fût pratiquée à son égard par le colon lui-même.

Ce genre de campagnes n’a cessé d’être rythmé assez régulièrement, même si la reconnaissance de la communauté libanaise en tant que partie intégrante de la communauté nationale fait son petit bonhomme de chemin.

La nouvelle campagne en cours

Depuis quelques années cependant, sous la férule de l’État d’Israël, aujourd’hui épaulé par l’impérialisme américain, cohortes évangéliques sionistes comprises d’une part et catholiques traditionalistes Issues de la vieille France d’autre part, la communauté libanaise est l’objet d’un travail de sape et d’attaques en sourdine visant à la déstabiliser pour, à travers ce mécanisme, mener la guerre contre le Hezbollah, objet de toutes les obsessions israélo-américaines. 

Et pour cause. Le Liban, tout petit pays, est le seul à avoir bouté de son territoire la soldatesque israélienne après dix-huit ans de résistance acharnée organisée dans le Hezbollah. Pire, il a réussi, avec ce même mouvement de résistance, à faire face et à résister à un déluge de feu par air, mer et invasion terrestre de l’État d’Israël puissamment soutenu par les États-Unis en 2006, enrayant toute nouvelle velléité d’occuper de nouveau le Liban, voire de l’intimider tout simplement.

Ne pouvant réduire le Hezbollah ni soumettre le Liban de façon frontale, il reste à l’État d’Israël, et à sa botte les États-Unis, d’utiliser leur toute puissance dans les services financiers, les systèmes numériques de surveillance et de sécurité, les contraintes économiques, politiques et militaires pour isoler le Hezbollah, pour organiser le sabotage de l’économie libanaise d’une part, réduire ses sources de soutien à l’extérieur du Liban, quelles qu’en soient leurs formes, en l’accusant d’être une organisation terroriste, lui attribuer ce statut et œuvrer à y entraîner d’autres nations, organismes et individus bien ciblés d’autre part. Différents moyens sont élaborés et mis en place progressivement, avec la complicité active de pays arabes du Golfe : lobbying intensif, chantages et pressions de différentes natures, achats de conscience et corruptions à différents niveaux… 

Cette toile d’araignée autour du Hezbollah ne cesse de s’élargir et se diversifier. 

Ainsi, le moyen en vogue depuis quelques années est inspiré de la torture qui est exercée sur des proches lorsque celle-ci s’est avérée inefficace sur la personne directement visée.

Car l’État d’Israël dispose d’un champ d’expérimentation unique au monde aujourd’hui, bien plus performant que celui utilisé par les nazis contre les juifs. Jouissant en effet de l’aval et la protection de la première puissance mondiale et des puissances occidentales, il peut ainsi expérimenter ses armes et ses systèmes de sécurité sur tout un peuple cobaye, en faire la démonstration grandeur nature aux acheteurs intéressés. Grâce à quoi, Il peut tisser sa toile dans tous les pays qu’il vise, y compris en Afrique, y compris dans les pays où existe une communauté libanaise, notamment chiite, ce qui est le cas en particulier en Afrique occidentale, y compris au Sénégal où sa toile d’araignée est devenue bien consistante pour, régulièrement, mener des campagnes de déstabilisation et de rejet de la communauté libanaise. Car voici l’ennemi. N’ayant pu soumettre l’entité visée, à savoir le Hezbollah directement, c’est par ce proche, qu’on va l’isoler, l’affaiblir pour, enfin, le soumettre, voire le réduire. Notons en passant que la communauté chiite n’est pas la seule visée mais le Liban lui-même. De plus, partout dans le monde, tout sympathisant du Hezbollah l’est et est traqué dès qu’il atteint un certain niveau d’importance. Et comme chiites, sunnites et chrétiens libanais sont imbriqués les uns les autres dans la diaspora, et que les campagnes de rejets pour être efficaces ne doivent pas faire dans le détail, c’est toute la communauté libanaise qui en subit les foudres d’autant plus que les porteurs de ces campagnes en profitent pour régler leurs propres comptes avec celle-ci.

Bien sûr, l’attaque ne se donne jamais pour ce qu’elle est. Il est nécessaire de l’habiller, la rendre présentable, la légitimer. C’est le rôle de la fabrique du consentement selon la formule du linguiste américain Noam Chomsky.

On parlera ici de fraude fiscale, là de blanchiment d’argent, ailleurs de voile islamique ou encore de refus d’intégration …. et j’en passe. C’est en veux-tu, en voilà, décliné à toutes les sauces ! Et il n’en manque pas des candidats pour participer à cette orgie,   tant le gain en cours de chemin et au bout de l’opération, agit comme un appât succulent et donne l’occasion de déverser le sentiment de rejet et de haine du libanais en tant qu’humain et citoyen porté par certaines plumes ou voix qui déroulent ces campagnes. Et de se sentir important à véhiculer ces discours, qui plus. Et ce sont des galons, des premières places, savamment orchestrés, à faire miroiter, à occuper et à gravir.

Que n’a-t-on cure alors des conséquences !

Les États-Unis ont une expérience en la matière, et c’est peu dire. Ils utilisent leurs lois, imposent leur extra-territorialité pour démanteler des pays mais aussi les fleurons économiques de leurs propres alliés, dans le seul but d’éliminer un concurrent et de s’approprier une technologie ou un espace, quelle que soit sa nature, mais qu’ils estiment stratégique. Pour citer un pays que nous connaissons relativement bien pour être en lien historique séculaire avec lui, la France, les États-Unis y ont démantelé, depuis la fin des années quatre-vingt-dix, pas moins que la Compagnie Générale d’électricité (CGE), Alstom et récemment Renault Nissan pour ne citer que les plus connus et médiatisés.

À ces niveaux, tout dirigeant a ses zones d’ombre, ses failles, ses faiblesses. Et quand elles n’y sont pas, ces puissances ont tous les moyens de les fabriquer, les rendre crédibles pour jeter l’opprobre et briser les organismes ou entreprises visées ou convoitées. Mentez, mentez, il en restera quelque chose. Et quand bien même la montagne accoucherait d’une souris, si elle accouche, ie but serait atteint.

Le Sénégal ne peut affronter les États-Unis. Il ne peut que se soumettre ou composer dans le meilleur des cas avec leur dictat. Des pays aussi puissants, et alliés de surcroît, que la France, l’Allemagne, le Japon se sont soumis. Et je n’évoquerai même pas l’Union Européenne, par esprit de charité, tant elle se liquéfie littéralement. 

Et que dire alors de notre pays qui, par sa faiblesse objective, ne peut qu’obtempérer ainsi qu’il le fait depuis de nombreuses années déjà. Le FBI a pignon sur rue au Sénégal, il en contrôle les principaux accès ( pas sous la forme d’un prétendu courage de son agent, tiré d’un polar de série B, qui affronterait le Covid-19 par esprit d’on ne sait quel sacrifice !).  

L’État d’Israël dispose lui aussi dans notre pays, grâce à sa présence marquée dans la surveillance numérique et à son maillage humain par nationaux interposés, d’un parfait contrôle de nos données dans toutes les sphères économiques, administratives, politiques et sécuritaires essentielles pour en user selon ses propres besoins. 

Ces deux alliés y ont la possibilité d’y agir comme bon leur semble, et ils ne s’en privent pas.

Si notre pays, par réal politique, est obligé de se soumettre à leur dictat ou, à tout le moins, composer, cela n’est pas le cas des individus. C’est volontairement qu’ils s’en font le chantre ou prêtent leur plume ou leur voix, qu’ils adhérent à ce genre d’opération, par conviction ou gains attendus. à moins qu’ils ne soient soumis à chantage ou quelque pression bien choisie.

On a le droit d’adhérer à la volonté de l’État d’Israël de détruire le Hezbollah et d’occuper puis annexer une partie du Liban. On a le droit d’approuver l’expropriation des palestiniens de leur terre, de les disperser à travers le monde et de soumettre les récalcitrants à un régime de brimades, de privations, de répressions, d’humiliations et de terreur  quotidiennement jusqu’à suffocation. On a le droit d’adhérer au discours des puissances dominantes de considérer tel mouvement de résistance de terroriste. 

L’Allemagne nazie traitait les résistants des pays qu’elle occupait de terroristes.  La France a fait de même avec les indépendantistes algériens, l’Afrique du Sud face à l’ANC et Nelson Mandela.

Les États-Unis quant à eux sont parmi les premières nations à avoir commis les premiers génocides réussis de l’histoire. Ils se sont construits sur l’esclavage des noirs, leurs systèmes de police se sont construits sur la traque des noirs en révolte pour briser leur chaînes. Israël s’est construit et continue de se nourrir des mêmes mécanismes sur le dos des Palestiniens. À des niveaux bien moindres d’autres États, et non des moindres, ont fondé et maintiennent leur puissance en s’imposant à d’autres nations. Pourquoi pas un journaliste, un homme d’affaires, un employé quelconque ou un simple quidam ? Mais alors, il faudrait l’assumer, bomber le torse, se drapper de l’habit justicier et de tout ce que l’on veut de plus honorable, mais dire le fond de sa pensée, dire pour qui on roule. Car, comme le dit si bien un célèbre psychanalyste, lorsque quelqu’un s’exprime, se demander toujours d’où « ça » parle ? Car c’est bien le « ça » qu’il importe de déceler et de mettre à jour et au clair.

La communauté libanaise, une force pour le Sénégal, une force pour l’Afrique subsaharienne.

Les libanais sont présents au Sénégal depuis près près d’un siècle et demi, et peut-être même plus, tant ils ont vécu jusque dans les coins les plus reculés et isolés du territoire.

Où qu’ils aient pu être, en Afrique ou ailleurs, ils n’ont jamais disposé de l’appui de leur pays d’origine ni d’aucun autre pays. Ils ne peuvent compter que sur leur ingéniosité, leur volonté, leurs solidarités familiales et villageoises, et les réseaux sociaux qu’ils réussiront à construire. Face aux difficultés et inimitiés, ce sont leurs seules planches de salut.

Il en a été ainsi durant la période ayant précédé l’indépendance comme rappelé ci-dessus. Il en a été ainsi dès le début des années soixante-dix quand des cantines ont été érigées sur les trottoirs de l’actuelle avenue Émile Badiane, noyant totalement leurs commerces, ouvrant une ère qui verra progressivement le petit commerce libanais péricliter dans une crise endémique, élargissant de façon significative, en quelques décennies, leurs zones de pauvreté internes et donnant le signal à des stratifications sociales marquées au sein même de cette communauté où les enfants des familles les plus aisées cultivent progressivement l’entre soi du fait même de leurs lieux de loisirs et de vie devenus inaccessibles à leurs camarades de familles défavorisées qui ne survivent plus que grâce à des associations et initiatives individuelles caritatives structurées autour du religieux. Mais donnant naissance aussi, et à l’inverse, au sursaut d’une partie de ses membres qui s’est lancée dans la petite entreprise de transformation aboutissant aujourd’hui parmi les plus beaux fleurons de l’économie nationale. Nationale, parfaitement, leurs fondateurs fussent-ils non noirs, fussent-ils libanais ou d’origine libanaise.

Ces fleurons ne sont pas le produit de cadres sortis dont on ne sait quelle université ou grande école, dont on ne sait quelle maîtrise des mécanismes d’exploitation et de manipulation financière. Ils sont tout simplement le fruit du bon sens paysan qui est la nature profonde du libanais d’Afrique, ce paysan qu’Il était au Liban et qu’il n’a jamais cessé d’être où qu’il soit en Afrique. La quasi totalité des fondateurs de ces grands groupes n’ont pas fréquenté l’école, sinon dans le meilleur des cas le niveau primaire, ou alors surtout d’avoir eu la chance d’avoir été instruits par leurs pères grâce à l’enseignement religieux qu’ils leur ont prodigué avant de quitter le Liban.

Leurs enfants, éduqués aujourd’hui dans les universités, ne font que marcher dans leur sillage, hériter et/ou

faire fructifier l’héritage, mais toujours sous la houlette du bon sens paysan du patriarche qui, tant qu’il est vivant, veille encore sur l’entreprise familiale.

Parallèlement à ce sillon, les premiers étudiants libanais s’étaient orientés dans leur quasi totalité dans les études médicales, réalisant le rêve de leurs parents d’avoir un enfant « docteur », summum de la réussite sociale. Car médecin qui se dit « Hakim » en arabe, outre la vie qu’il a la possibilité de sauver avec l’instruction reçue (lorsque tu sauves la vie d’un homme, c’est comme si tu sauvais la vie de tous les hommes, dit le Coran), exprime aussi la sagesse. Pour couper court à toute illusion et laisser penser qu’ils se seraient laissés enfermer dans une pratique essentiellement philanthropique, ils n’en ont point oublié les retombées financières. Très vite là aussi, et dans la même décennie qui a vu naître la floraison des cantines, des contraintes fortes leur furent imposées pour l’ouverture d’un cabinet médical. Qu’à cela ne tienne, ils se sont lancés dans la construction de cliniques, donnant un souffle nouveau à l’éclosion d’un réseau sanitaire de qualité largement partagé aujourd’hui par une grande partie du corps médical.

Là ne s’arrêtent pas les obstacles qu’ils voient se dresser sur leur chemin. En effet, ils ont su faire face aux multiples contraintes et difficultés à obtenir la nationalité sénégalaise, difficultés érigées par l’ordre colonial lui-même et accentuées dans les années soixante-dix et quatre-vingts, malgré leur naissance au pays, la présence de leur parents depuis des décennies et de leur communauté depuis un siècle. 

Rien n’y fit, aucune barrière, aucune contrainte. Ceux qui jetèrent l’éponge momentanément iront dans des pays africains, tant ils ont l’Afrique dans leur être. Comme tout émigré, d’où qu’il vienne, ceux-là seront parmi les plus résilients et les plus talentueux. Ils construiront en Côte-d’Ivoire, au Cameroun, au Nigeria de puissants groupes industriels, avec toujours un pied au Sénégal, leur second pays d’origine et le premier pour nombre d’entre eux aujourd’hui.

Oui, ce sont là assurément des concurrents redoutables face à ceux qui, forts du soutien de leur pays, viennent y implanter leur puissance. Oui, ce sont des concurrents tenaces dans les secteurs où ils sont investis et, enfin et non le moindre, des soutiens potentiels à la résistance contre la main-mise sur le Liban, obsession maladive de l’État d’Israël.

Oui, de redoutables concurrents et tout ce que l’on voudra, mais certainement pas des ennemis du Sénégal, ni de l’Afrique subsaharienne. Bien au contraire, ils ont été et ils sont encore parmi le premier sillon pour participer au développement et à la construction de leur pays d’accueil, le Sénégal comme de l’Afrique subsaharienne, ouvrir la voie à de nouveaux secteurs que d’autres nationaux viendront investir et enrichir. Que ce soit l’agriculture irriguée dès les années cinquante, l’import-export ou l’industrie de transformation pour ne citer que ces exemples. Ils disposent d’une force d’entraînement particulièrement marquée et sont un lieu de symbiose tant leur vie privée et professionnelle est imbriquée au quotidien avec les populations autochtones. Une simple promenade attentive dans les quartiers où ils habitent et commercent suffit pour voir combien ils vivent imbriqués et en promiscuité avec leurs compatriotes de souche. Point n’est besoin de sortir de Polytechnique ou d’une quelconque école pour le voir et le comprendre. Jusque dans le Covid-19 que les uns et les autres se partagent largement et dit leur imbrication mutuelle.

Comme tous les immigrés, et le Sénégal en a l’expérience au quotidien maintenant, nombre d’entre eux envoient de l’argent à des membres de la famille restée au pays, y réalisent des dépenses de prestige, mais il est déjà très loin le fantasme d’un hypothétique « retour au pays ». C’est au Sénégal, c’est en Côte-d’Ivoire, au Burkina, au Nigeria, en Guinée ou au Togo et ailleurs, dans leur pays d’adoption, qu’ils investissent la fortune qu’ils ont réussi à construire, pierre après pierre, économisant sous après sous. C’est en Afrique qu’ils créent leurs premières multinationales, c’est dans leur pays d’adoption que ces fleurons ont leur siège. C’est ici qu’ils naissent, qu’ils vivent, qu’ils meurent, qu’ils sont enterrés, et quand bien même ils venaient à mourir à l’étranger pour un nombre de plus en plus significatif d’entre eux.

Alors on pourra faire toutes les campagnes racistes qu’on voudra contre eux, voire perpétrer des pogroms, ici ils sont, ici ils resteront.

Et on pourra dire que certains disposent de centaines de millions, voire quelques milliards de liquide avec eux. Cela en ferait-il des fraudeurs ? 

Ces sommes, pour mirobolantes qu’elles puissent apparaître pour un profane, sont un ba ba à certains niveaux d’activités. Quant à leur forme et leur circulation liquides, elle est l’expression même de l’économie au Sénégal comme dans tous les pays du Sud, tant celle-ci y est informelle. Bien sûr que les États-Unis et les puissances occidentales dominantes veulent imposer leur traçabilité et donc leur circulation dans les circuits financiers internationaux pour mieux contrôler et soumettre les pays à leurs intérêts propres. Mais ce n’est pas le cas dans les économies essentiellement informelles, et ce n’est dû à aucune entreprise ni aucun Etat en particulier, en Afrique comme ailleurs dans les pays du Sud. 

Refuser de se soumettre à ces circuits financiers relève du simple bon sens paysan encore une fois.

La confrérie mouride, sortie de ses villages et de ses champs, s’est organisée en dahiras pour affronter les « étrangetés » et autres difficultés de la ville, se regrouper en réseaux de solidarité et d’entre-aide. Ce système a été reproduit dans leur processus d’émigration vers d’autres pays. C’est une règle de survie propre à tous les immigrés. Mais plus fortement encore que les autres immigrés en général, ils ont su connecter leurs réseaux à tous les niveaux de coopération et de solidarité.

Qui oserait prétendre que Touba est infesté de fraudeurs parce que l’argent liquide s’y trouve par dizaines et centaines de milliards ? Touba est la seule véritable banque d’investissement du Sénégal. C’est grâce à Touba et à son système de circulation de l’argent que de très nombreux investisseurs ont émergé et émergent toujours plus du cœur du Sénégal. L’argent rentre par centaines de millions de tous les pays du monde, drainés par la diaspora sénégalaise, il ressort par centaines de millions sous forme d’investissements. Et heureusement pour le Sénégal ! Car c’est aussi grâce à Touba que le Sénégal construit un maillage économique indépendant de la main-mise des puissances dominantes, maillage qui peut devenir, demain, le socle d’une indépendance économique véritable.

Les banques classiques n’ont jamais permis le développement d’un pays africain ni d’aucun pays colonial. Ces banques sont des prédatrices de l’économie. Elles servent surtout à aspirer l’argent pour le drainer vers les pays dominants et à leur seul profit. Pire, toute circulation monétaire à travers les institutions financières est contrôlée et bridée. Des justifications à n’en plus finir sont exigées, des taux d’intérêt prohibitifs appliqués. Et j’en passe. 

Grâce à Touba, un sénégalais au fin fond d’un quelconque pays de n’importe quel continent peut recevoir dans la journée, l’argent dont il a besoin, sans le paiement d’un quelconque intérêt, alors qu’avec Western Union ou autres organismes, Il vous faut débourser jusqu’à 9% d’intérêts et de coûts de conversion en fonction du montant de votre transfert. Refuser de passer par ce racket n’est pas frauder le fisc, c’est refuser d’engraisser les institutions financières internationales.

Lorsqu’un immigré sénégalais de Guinée, du Mali, de France, de Chine ou des États-Unis envoie de l’argent au pays pour soutenir sa famille, construire une maison ou investir dans un projet, qui oserait dire qu’il fraude le fisc de son pays d’accueil, qu’il s’agit d’un délinquant ou l’affubler de je sais quel sobriquet ?

Avoir de l’argent immédiatement disponible est une nécessité économique pour l’investissement ou la résorption d’une perte, c’est sauver des emplois ou en créer d’autres, c’est créer et réaliser des projets. L’argent versé dans un pays vient du pays même où il est versé, l’argent payé en contrepartie de ce versement ne quitte pas le pays d’où le paiement a été demandé. C’est une opération neutre pour chacun des pays concernés, mais ce sont des emplois sauvés ou créés, des dettes honorées et des projets réalisés. Et tant pis pour les banques qui ne se sont pas goinfrées au passage.

Quant à la corruption, elle existe. Et elle est partagée autant par des libanais, des wolofs que des sérères ou des pulaars. Mais on ne dit pas qu’un wolof, un sarakolé ou un ndiago a corrompu un fonctionnaire, l’écrire et le répéter à force d’encre et d’antenne, et laisser penser que les wolofs, les sarakolés, ou les ndiagos sont des corrupteurs.  On dira par contre un libanais a corrompu un fonctionnaire, on le répétera en long, en large et en travers, à toutes les sauces et sur tous les tons, pour laisser entendre ou dire expressément que donc les libanais sont des corrupteurs. Et pourtant, le phénomène de la corruption, même s’il est étalé en long et en large par des esprits en mal de sensations, est tout à fait subsidiaire. La réalité est autrement plus pernicieuse. En effet, ce qui est très largement courant, c’est qu’il faut remplir toutes les obligations légales

pour obtenir son dû, mais une fois ces conditions remplies, il faut quand passer à la caisse pour le percevoir, sinon votre dossier reste toujours tout en bas de la pile ou au fond du tiroir. C’est cela que certains esprits présentent comme de la corruption. Cela n’a rien à voir avec la corruption. Et il est inutile de nommer une telle pratique, on comprendra aisément de quoi il s’agit. En tout état de cause, cela constitue un handicap très lourd pour l’économie nationale comme pour la bonne marche de l’administration.

Peaux-noires, masques-blancs

Cette nouvelle campagne anti libanais à laquelle on assiste a pris naissance avec la question de l’interdiction du voile à l’école Jeanne d’Arc quelques mois avant la fin de l’année scolaire 2018/2019. Elle se prolonge et rebondit sous divers prétextes pour s’auto-nourrir et s’élargir à différents sujets.

Ces voix qui portent aujourd’hui les discours de haine et de rejet des libanais, ces plumes qui prétendent défendre l’intérêt national sénégalais s’expriment en réalité d’une même logique, d’un même déroulement de pensée que les suprématistes blancs aux États-Unis, les national-chauvins et autres mouvements identitaires européens. Les noirs et les arabes ? Des voleurs, des délinquants ! La preuve ? Ici, c’est ma voisine qui a une amie qui a été agressée ; la justice est laxiste à leur égard, à peine arrêtés, ils sont relâchés ! Là, c’est ils ne veulent pas s’intégrer, ils vivent entre eux dans leurs quartiers ! Ailleurs, ils fraudent la sécurité sociale, les allocations familiales ! Un peu plus loin, c’est notre emploi qu’ils volent ! Quand ce n’est pas une forme l’antisémitisme qui est reprise, ils sont tous riches… Suivez mon regard !

Les arguments ne volent pas haut. Ils sont les mêmes à Dakar, à Paris, à Bucarest, Washington ou Pretoria. Ils peuvent être bien habillés, dits avec répartis ou avec verve et étalés en sophismes, adaptés aux situations des pays et des circonstances, c’est systématiquement le même fond : la fraude, le refus de l’intégration, le vol de la richesse nationale. 

Ils sont donc à bonne école et ils sont la voix de leurs maîtres. Ils s’allieront avec entrain avec les identitaires européens, les suprématistes blancs américains comme les faucheurs israéliens du peuple palestinien. Prétendre lutter pour la justice et l’indépendance du Sénégal pour en réalité être le cheval de Troie, les masques-blancs des nouvelles formes de domination et d’asservissement, et continuer de perpétuer en eux la sempiternelle relation d’esclave à maître tissée depuis des siècles. C’est méprisable dans notre monde contemporain, et cela serait risible n’eussent été les dangers et les destructions que leurs discours et leurs plumes portent en eux, visibles chaque jour à travers le monde. Cela se passe aujourd’hui ailleurs, certes,  mais ailleurs n’est jamais loin. 

L’Afrique mérite mieux que cela, et autre que cela.

Scandre HACHEM

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