L'Horloge de la Place de l'Etoile et le Parlement Libanais. Crédit Photo: François el Bacha, tous droits réservés.
L’Horloge de la Place de l’Etoile et le Parlement Libanais. Crédit Photo: François el Bacha, tous droits réservés.

Au-delà des interminables analyses savantes, liant notre sort aux conjonctures régionales et moyen-orientales, tout le monde s’accorde à clamer qu’il faudrait une réforme politique au Liban qui redéfinisse des espaces de débat, de dialogue et de continuité, en adéquation avec la spécificité du tissu sociétal libanais. Les tendances vers plus de démocratie ou plus de mobilisation idéologique réapparaissent de manière plus ou moins accentuée, selon les jours.

Concernant le processus démocratique : certains pensent l’atteindre en dépassant complètement (ou en niant) le cadre patriarcal communautaire et familial et en mobilisant largement les forces vives de la société civile (associations non partisanes, apolitiques et professions libérales non militantes). D’autres pensent rénover le système de l’intérieur, en assurant une relève politique, plus jeune et plus libérale, au sein du système patriarcal (partis politiques familiaux traditionnels, anciens ou récents).

Pour la première tendance, autrement dit la négation du système patriarcal : l’élection de Samir Frangié (qui aurait pu, dans un pays véritablement démocratique, devenir lui-même président de la République) à la tête du Conseil national des indépendants du 14 Mars, reprenant dix ans après l’esprit de sursaut de la société civile, du printemps de Beyrouth de 2005 et le lancement par Michel Sleiman après son mandat (2008-2014) de son mouvement consultatif et citoyen Rencontre pour la République sont deux tentatives soutenues de redéfinir un cadre démocratique ouvert et transcommunautaire. Ces deux structures regroupent de grandes et importantes figures non affiliées de la société civile. Elles pourraient toutefois manquer d’une large base populaire.

Concernant la seconde tendance, autrement dit le système patriarcal et sa réforme interne : après Saad Hariri (à la suite de l’assassinat de son père en 2005 et la création du mouvement du Futur) et actuellement Tammam Salam (reprenant le flambeau familial et qui fait quotidiennement preuve d’une extraordinaire maturité et d’une endurance exemplaire), l’élection éclatante (87 %) et largement méritée du charismatique Samy Gemayel (troisième génération) semble assurer un certain renouveau dans la continuité au sein du parti phalangiste (fondé en 1936). En attendant, en septembre prochain, les élections au sein du récent mouvement aouniste (depuis les années 90) d’un renouveau également prometteur. Les deux candidats potentiels en vue, Gebran Bassil et Alain Aoun, ayant donné, outre leur positionnement familial privilégié, des preuves indéniables d’intelligence politique, d’ouverture, de mobilité et d’adaptabilité. Que ce soit l’un ou l’autre qui est promu (selon la volonté du patriarche-général), le mouvement aouniste y gagnera certainement un souffle nouveau.

Sans oublier la transmission continue et mimétique au sein des différentes autres familles (de sang) politiques : Frangié (branche patriarcale), Joumblatt, Arslan (deux branches), Berry… Avec le risque d’affrontement rétroactif au sommet, quand le référent est toujours en vie ou qu’il y a pour plusieurs personnes en lice un degré plus ou moins égal de proximité.

D’autre part, la présence effective, légitime et remarquée de Sethrida Geagea, Leila el-Solh et de Hayat Arslan, après celle de Bahia Hariri, Nayla Mouawad, Solange Gemayel et depuis la pionnière Myrna Boustany, a su donner à la femme libanaise une certaine visibilité politique et une marge de manœuvre non négligeable à travers le système patriarcal. Sans oublier les expériences ponctuelles réussies de Raya Hassan, Mona Afeiche, Alice Chaptini, qui ont démontré une véritable compétence technocratique, sans toutefois acquérir, par défaut de structure disponible, une véritable autonomie politique.

L’idée de cette illustration n’est pas de porter un jugement personnel, d’apprécier ou de critiquer subjectivement telle ou telle personnalité publique, mais de décrire des mécanismes politiques qui reflètent l’ambivalence structurelle actuelle de la société libanaise.

En parallèle de cette tendance vers plus de démocratie, nous observons le renforcement de cadres idéologiques verrouillés (impossibles à contester), se référant à une élection religieuse mystique, un système patriarcal absolu. Le Hezbollah (parti de Dieu) chiite et les différents mouvements sunnites extrémistes (Nosra, État islamique) relèvent tous les deux de cette logique structurelle. Encore une fois, il ne s’agit pas d’évaluer subjectivement la pertinence d’un mouvement ou de dénoncer sa légitimité, mais de constater la manière dont il s’articule et le modèle qu’il tente de promouvoir (médiatiquement) ou d’imposer (par la force des armes).

Autour de ces trois tendances, système patriarcal mystique, absolu (verrouillé), système semi-patriarcal familial (verrouillé au sommet mais ouvert au niveau des cadres), système démocratique (ouvert mais non encore structuré et manquant de base populaire), s’articule la vie politique libanaise aujourd’hui. Il s’agit surtout de réaliser que les tendances politiques reflètent les structures sociétales d’un pays. Si la tendance conservatrice patriarcale l’emporte, nous devrions faire le sacrifice des libertés des groupes et des libertés individuelles. Si la tendance libérale l’emporte, le pays devrait se réformer au niveau de ses mœurs en déconstruisant la structure patriarcale, religieuse et familiale, qui a longtemps assuré sa survie et l’a promu en tant que modèle d’interculturalité (pays-message). Il y aurait alors une séparation, comme en Occident, entre la vie publique et la vie privée. Les mariages ordinaires à grands frais, les célébrations religieuses et diverses autres manifestations mondaines et sociales récurrentes et les enterrements réguliers en grande pompe devraient se faire rares, voire cesser.

La réforme politique au Liban est avant tout une réforme culturelle et sociétale. Il faudrait modifier les structures de la société pour promouvoir un système politique adapté. Soit nous nous soumettons totalement au système patriarcal (religieux ou militaire laïque), soit nous y renonçons peu ou prou (en tant que hiérarchie, verticalité et lien transgénérationnel) afin de promouvoir l’individu, abstraction faite de son groupe d’appartenance. Avec le risque de distendre et même de perdre le lien social.

L’élection du prochain président de la République et la désignation du prochain commandant en chef de l’armée relèvent de notre choix de société et de notre réalité structurelle quotidienne. Système patriarcal absolu, relatif (compromis), ou renoncement au système patriarcal ? Système ouvert, semi-fermé ou verrouillé ? L’essentiel est d’être cohérents avec nous-mêmes et de savoir à l’avance qu’il y aurait de toute manière, comme pour la plupart des sociétés aujourd’hui, en crise ou en mutation, un prix à payer.

Bahjat Rizk

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