J’emprunte la route de Damas dont le nom me provoque une urticaire et dont l’état , à force, a eu raison de mes vertèbres.

Sofar….un village hors du temps et de l’espace….le brouillard se lève timidement dans la vallée. Le voile remonte doucement et hésite encore à recouvrir le paysage….sous mes pas un camaieu jaune et or crisse et craquelle. La fille de ville  que je suis a oublié que l’automne c’est des couleurs, des sons et des parfums….Au bout du chemin je le vois…il est beau de cette beauté des vieillards qui ont eu une belle jeunesse, qui ont brulé la vie et qui se retrouvent seuls, les yeux ouverts sur le monde mais regardant en dedans. Pierres jaunes et ocres, colonnes, arcades grandes ouvertes….j’aimerais que les architectes d’aujourd’hui ,ceux qui nous bétonnent et nous enverrent viennent voir comment donner une ame à leurs créations. La porte passée, un tourbillon d’émotions me saisit. Je ne sais plus s’il faut m’extasier ou pleurer amèrement. Mes yeux avalent tout, la majesté passée, l enfilade de salles, les baies donnant sur l’extérieur. J’entends tintinnabuler le lustre de cristal. Les dames claquent leurs talons sur les rosaces au sol, leurs toilettes chiffonnent doucement. Au bar des verres de whisky a moitié pleins et des bols d’olives vertes bien pulpeuses attendent. Dans un coin deux amies font glisser leurs perles et chuchotent le dernier ragot. Omar Sharif est assis à sa place habituelle. Sa main recouvre son tirage mais ses yeux balaient la salle a la recherche de quelqu’un….Un nocturne de Chopin s’élève au dessus du brouhaha….Je le cherche….Le piano….Un coup de poing en plein cœur ….qui me ramène a la réalité….Ce piano est l’incarnation du passé. Le témoin de la jalousie, de la bêtise et de la cruauté des hommes. Tout ce qu’ils pouvaient utiliser, revendre, recycler ils l’ont emporté. Des boiseries aux rideaux aux sanitaires aux faiences….Et ils sont restés stupides devant le piano. Intransportable, inutilisable, objet pour eux sans valeur, preuve irréfutable de ce qui les sépare de la civilisation. Alors pour se venger de ce qu’ils ne comprenaient pas ils lui ont arraché les touches une à une ,ils lui ont cassé les pieds le laissant paralytique ,ils lui ont tordu les cordes une à une le réduisant à jamais au silence, ils l’ont déshabillé de son manteau de bois le laissant nu dans le froid et ils sont partis…..Sur le clavier un pauvre papier s’écrit « please do not touch ».Mais moi, glacée devant l’instrument j’entends « caresse moi, fais glisser tes doigts ,je veux ressentir à nouveau la chaleur des hommes, je veux jouer encore et encore  et faire valser les vivants»…Ce piano a précipité mes larmes et ma sortie .Et toute la majesté de l’arbre pérenne planté fièrement sur la terrasse, tendant irréductiblement vers le ciel n’a pu effacer la mélancolie qui s’est emparée de moi ce dimanche la.

Je prends ma fille au cinéma. Je vais voir le dernier  Nadine. Je ressors sonnée. Ya Nadine qu’as-tu fait de nous ???Je lis les critiques francaises. Elles trouvent le film exagérant de mélo. Excessif à l’orientale. J’aimerais leur crier de venir voir. Comment comprendre de si loin alors que nous, le nez dans le cambouis, occupés à garder la tête hors de l’eau on ferme les yeux tous les jours pour ne pas voir. Oui je sais qu’il y’a de la misère .Comme dans toutes les grandes villes du monde. Oui je sais que des bidonvilles effleurent les flancs du centre ville et du Beyrouth de carte postale. Oui dans mon quotidien je fais ma maigre part pour soulager les besoins des démunis qui sont à ma porte. Mais quand la cinéaste me plonge la tête la première dans la réalité c’est dans un bain acide de culpabilité qu’elle me jette. Qu’as-tu fait de ton frère ?est la question lancinante qui me poursuit depuis. Moi je fais à mon échelle si peu de choses en fait. Moi,  la société civile et ses différentes organisations, les associations religieuses de tous bords…..Des gouttes d’eau dans un océan….Qui est responsable de toute cette misère ? De ces enfants jetés sur les routes pour remplir les poches d’adultes peu scrupuleux et tout aussi miséreux. De ces femmes venues de loin construire un avenir à leurs enfants en vivant dans une misère pire que celle qu’elles ont laissée. De ces fillettes vendues au plus offrant à des prix dérisoires parce qu’elles appartiennent à leurs pères d’abord au même titre que les meubles. De ces réfugiés qui continuent d’arriver alors que la terre ne peut plus les contenir et les nourrir .De cet amoncellement de pauvreté, de misère et de crasse  qui croit comme une moisissure sur le corps moribond  du pays. De ce manque d’éducation surtout qui laisse libre cours à toutes les dérives.

Comment en appeler à  un Etat qui n’en a cure. Qui ne cherche à exploiter des champs gaziers pétroliers et humains que pour remplir les poches de particuliers. Qui ne pense qu’à garantir les acquis de telle ou telle communauté aux dépens de la collectivité. Qui ne pense et n’élabore de plans que dans l’immédiat proche pour assurer sa survie aux prochaines élections. Comment en appeler à un Etat qui tout simplement n’existe pas et n’a pas l’air de vouloir venir au monde. Comment sortir la tête des égouts quand les ministères de l’Education, de l’Environnement et de la Culture  ne sont que des lots de consolation dont personne ne veut parce que peu valorisants et peu enrichissants.

Deuxième dimanche de mélancolie….

Depuis 28 ans maintenant le mois d’Octobre est un mois du souvenir. On se souvient .On attend. On espère .De moins en moins. Ou bien c’est moi qui me fais des idées. Il me semble que cette année on s’est moins souvenu. Existe-t-il une étude quelque part sur l’effet de l’assouvissement d’un désir profond sur la mémoire rétrograde ?

Le piano, le même ou un autre qu’importe, se met à jouer et la voix de Barbara monte en sourdine: Dis ,quand reviendras tu ?

                  Dis au moins le sais tu ?

                 Que tout le temps qui passe ne se rattrape guère,

                  Que tout le temps perdu ne se  rattrape plus ……

Troisième et Quatrième dimanches de mélancolie….L’automne est long……

Dr. Carine Chammas

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