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Beaufort : le Liban appelle l’Unesco à agir

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Le Château de Beaufort, connu au Liban sous le nom de Qalaat al-Shaqif, revient au centre d’une bataille qui dépasse la seule dimension militaire. Le ministère de la Culture, par la Direction générale des antiquités, a appelé la communauté internationale, l’Unesco et les organismes chargés de la protection du patrimoine à intervenir sans délai pour garantir la sauvegarde du site et l’écarter de toute action militaire. L’alerte intervient après la diffusion, par des médias israéliens, de vidéos et de cartes affirmant que la forteresse ou son environnement immédiat abriterait des infrastructures militaires du Hezbollah.

Le ministère libanais rejette ces affirmations. Il y voit une campagne destinée à préparer ou à justifier l’occupation, la militarisation ou l’exposition du monument à des frappes. Selon la Direction générale des antiquités, l’examen des cartes et des séquences diffusées montrerait que les installations présentées comme militaires se situent à des distances importantes de la forteresse et de son périmètre direct. Les autorités culturelles affirment donc que le site archéologique n’est pas concerné par ces éléments et que son utilisation à des fins militaires relève, selon elles, d’une accusation trompeuse.

Le dossier est sensible parce que Beaufort n’est pas un site ordinaire. La forteresse domine la vallée du Litani et les axes du Sud-Liban. Sa position lui a donné, au fil des siècles, une valeur stratégique évidente. Mais cette géographie ne suffit pas à en faire une cible militaire. Le ministère insiste sur son statut patrimonial, sur son inscription sur la liste indicative du patrimoine mondial et sur la protection renforcée dont il bénéficie depuis novembre 2024 au titre de la Convention de La Haye de 1954 et du Deuxième Protocole de 1999. La question posée est donc claire : un monument protégé peut-il être entraîné dans une guerre par un récit de ciblage ?

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Un monument historique pris dans le récit militaire

Le Château de Beaufort occupe une place particulière dans la mémoire du Sud. Bâti sur un promontoire rocheux, il porte les traces des périodes médiévales, des rivalités régionales, des occupations, de la guerre civile, de la présence israélienne et des travaux de restauration menés après 2000. Cette histoire longue explique sa force symbolique. Elle explique aussi sa vulnérabilité. Un site qui domine le paysage attire l’attention des armées, mais il demeure un bien culturel lorsque son usage est patrimonial et civil.

C’est précisément l’argument de la Direction générale des antiquités. Depuis le retrait israélien du Sud-Liban en 2000, la gestion du château relève, selon le ministère, de ses services. L’administration affirme en assurer la protection, la surveillance et l’entretien par ses agents officiels. Elle rappelle aussi avoir travaillé à la recherche de financements pour restaurer la forteresse, la conserver et la rouvrir aux visiteurs, aux chercheurs et aux touristes. Le site est donc présenté par l’Etat libanais comme un espace culturel, non comme une position opérationnelle.

Cette précision est importante sur le plan juridique. Le droit international humanitaire protège les biens culturels, mais cette protection peut être fragilisée si un site est utilisé à des fins militaires. D’où la gravité des accusations diffusées par des médias israéliens. Si elles étaient admises sans vérification, elles pourraient déplacer la perception du château. Il ne serait plus regardé d’abord comme un monument, mais comme une infrastructure hostile. Le ministère cherche à empêcher ce glissement, qu’il juge infondé.

Château de Beaufort : la protection renforcée

Le statut du Château de Beaufort renforce cette argumentation. Le site figure sur la liste indicative du patrimoine mondial dans le cadre des châteaux du Mont-Amel. Cette inscription ne vaut pas classement définitif au patrimoine mondial. Elle indique que l’Etat libanais considère le site comme ayant une valeur universelle potentielle et qu’il peut être présenté ultérieurement pour une inscription complète. Dans un pays où de nombreux monuments ont été endommagés par les conflits, cette reconnaissance préparatoire compte déjà.

La protection renforcée accordée en 2024 ajoute une couche plus contraignante. Le régime issu de la Convention de La Haye de 1954 et du Deuxième Protocole de 1999 vise à protéger les biens culturels en cas de conflit armé. Il impose aux parties de ne pas les attaquer, de ne pas les utiliser à des fins qui pourraient les exposer à la destruction et de prendre des mesures de sauvegarde. La protection renforcée représente le niveau le plus élevé prévu par ce dispositif. Elle ne rend pas un site invulnérable. Elle rappelle aux parties que son atteinte engage une responsabilité particulière.

Dans le cas de Beaufort, cette protection a un sens très concret. La forteresse a déjà été endommagée par des guerres successives. Elle a connu une militarisation prolongée durant l’occupation israélienne du Sud. Elle a ensuite fait l’objet d’efforts de restauration pour retrouver sa fonction patrimoniale. Toute nouvelle exposition militaire effacerait une partie de ce travail. Elle risquerait aussi de transformer un lieu rouvert au public en vestige inaccessible, surveillé, suspect et potentiellement détruit.

Un enjeu libanais et universel

La formulation du ministère est significative. La forteresse n’est pas décrite seulement comme un monument libanais. Elle est présentée comme un bien du patrimoine culturel commun de l’humanité. Ce langage correspond à l’esprit du droit international du patrimoine. Certains sites, même situés sur le territoire d’un Etat, portent une valeur qui dépasse les frontières nationales. Leur destruction appauvrit une mémoire partagée, pas uniquement l’histoire d’un village ou d’une région.

Beaufort concentre cette dimension. Sa position, son architecture, ses couches historiques et son rôle dans les conflits contemporains en font un lieu de lecture du Sud-Liban. Le château permet de comprendre les circulations médiévales, les lignes de crête, les rapports de force anciens, puis les guerres modernes. Il n’est pas seulement une ruine pittoresque. Il est un document de pierre. Sa perte ou sa dégradation réduirait la capacité des générations futures à lire cette histoire dans le paysage lui-même.

Le danger concerne aussi les populations locales. La protection du patrimoine ne concurrence pas la protection des civils. Les deux relèvent d’une même logique de sauvegarde. Les habitants d’Arnoun, de Nabatiyé et des localités voisines vivent avec ce monument dans leur horizon. Il appartient à leur mémoire quotidienne. Sa menace ajoute à l’angoisse des déplacements, à la peur des frappes et à l’incertitude du retour. Quand un site patrimonial est atteint, ce n’est pas seulement une structure ancienne qui souffre. C’est un repère collectif qui disparaît ou se déforme.

Le précédent de 2000 et le retour de la militarisation

La référence au retrait israélien de 2000 n’est pas secondaire. Elle marque, pour l’Etat libanais, le moment où le château est revenu dans le champ patrimonial. Après des années de présence militaire et de destructions, la Direction générale des antiquités a repris la responsabilité du site. Le travail engagé depuis lors visait à sortir Beaufort de son statut de position de guerre et à le réinscrire dans une logique de connaissance, de visite et de conservation. C’est ce basculement que le ministère estime aujourd’hui menacé.

La réapparition d’un discours militaire autour du château réactive donc une mémoire douloureuse. Pour une partie du Sud, Beaufort évoque l’occupation, les combats, la surveillance, les positions fortifiées et le départ israélien. Le replacer dans une logique de cible ou de point militaire revient à effacer deux décennies d’efforts pour le traiter comme patrimoine. La guerre ne menace pas seulement de détruire les pierres. Elle menace de réassigner au site une fonction de front.

C’est pourquoi la Direction générale des antiquités insiste sur l’absence de lien entre la forteresse et les infrastructures montrées dans les documents israéliens. Le ministère cherche à préserver la distinction entre le monument et l’environnement militaire plus large du Sud. Cette distinction est parfois difficile à maintenir dans une zone où villages, routes, collines, positions, sites religieux et vestiges historiques se côtoient. Elle n’en est que plus nécessaire.

L’Unesco face à un test de crédibilité

L’appel adressé à l’Unesco place l’organisation devant un test. Les dispositifs de protection du patrimoine ne peuvent pas rester symboliques lorsque les combats approchent des sites. Le Liban demande un geste immédiat. Celui-ci peut prendre plusieurs formes : rappel public des obligations internationales, communication aux parties des coordonnées des sites protégés, mobilisation d’experts, soutien à la documentation à distance, préparation d’une mission lorsque l’accès sera possible, ou intervention diplomatique pour obtenir la neutralisation du périmètre.

Le contexte rend cette action difficile. Les organisations internationales ne peuvent pas toujours se rendre sur place. Les routes peuvent être dangereuses. Les bombardements peuvent empêcher toute expertise. Les informations disponibles peuvent être contradictoires. Mais l’inaction a aussi un coût. Si un site protégé est exposé à un récit de militarisation et que la communauté internationale ne répond pas, la protection renforcée perd une partie de sa force. Elle devient une mention administrative plutôt qu’un mécanisme opérationnel.

L’Unesco dispose d’un rôle technique et normatif. Elle ne remplace pas les parties au conflit. Elle ne déploie pas une force de protection. Mais elle peut documenter, alerter, qualifier, mobiliser et soutenir les autorités nationales. Elle peut aussi rappeler que le patrimoine ne doit pas être utilisé pour des opérations militaires, ni attaqué lorsqu’il conserve son caractère civil et culturel. Ce rappel est essentiel lorsque l’information militaire circule par vidéos, cartes et commentaires médiatiques.

Une bataille autour des preuves

La suite dépendra largement de la preuve. Le ministère affirme que les cartes et les vidéos israéliennes ne relient pas les infrastructures alléguées au site archéologique. Entre cette position et les accusations relayées par des médias israéliens, une expertise indépendante est nécessaire. Elle devrait examiner les coordonnées, les distances, les images, la topographie et l’état réel du site. Elle devrait aussi distinguer le château, son périmètre immédiat et les zones plus éloignées.

Cette exigence de preuve est d’autant plus forte que l’usage militaire d’un site culturel constitue une accusation grave. Elle ne peut pas être lancée comme un simple argument médiatique. Elle peut avoir des conséquences opérationnelles. Elle peut modifier le comportement des forces armées. Elle peut préparer l’opinion à accepter un dommage sur un monument. Elle peut aussi affaiblir la protection dont bénéficie le site. C’est pourquoi la Direction générale des antiquités répond avec fermeté, en qualifiant les allégations de trompeuses et dénuées de fondement.

Le Liban devra, de son côté, documenter sa propre position. Les registres de gestion, les travaux de restauration, les inventaires, les photographies, les plans, les rapports de surveillance et les coordonnées officielles du site doivent être mobilisés. La protection du patrimoine exige une administration capable de prouver l’usage civil, la gestion publique et l’absence de militarisation. Dans un contexte de guerre, cette documentation peut devenir aussi importante qu’un mur ou qu’une porte restaurée.

Neutraliser le site, pas seulement l’épargner

Le mot central du communiqué est celui de neutralisation. Le ministère ne demande pas seulement que le château ne soit pas frappé. Il demande qu’il soit tenu à l’écart de toute action militaire. Cette exigence vaut pour toutes les parties. Un site protégé ne doit pas servir de position, de dépôt, d’observatoire, de base de tir ou de couverture. Il ne doit pas non plus être transformé en argument de propagande justifiant une opération. La neutralisation implique une abstention active, pas une simple déclaration de respect.

Cette approche devrait guider la gestion de Beaufort dans les prochains jours. Les coordonnées du site doivent être rappelées. Son périmètre doit être identifié. Les acteurs militaires doivent être informés de son statut. Les autorités libanaises doivent garantir, dans la mesure de leurs moyens, que le site demeure exclusivement patrimonial. Les acteurs internationaux doivent exiger des parties qu’elles évitent de l’intégrer à leurs opérations. Les médias doivent, eux aussi, vérifier les images et les cartes avant de transformer une allégation en fait établi.

L’enjeu dépasse Beaufort. Le Sud-Liban compte d’autres sites historiques, religieux et archéologiques exposés aux combats. Tyr, Chamaa, des villages anciens, des lieux de culte et des paysages culturels se trouvent dans des zones de frappe ou d’évacuation. Si l’un des monuments les plus connus du Sud peut être associé sans preuve solide à une infrastructure militaire, d’autres sites moins visibles seront encore plus vulnérables. La protection de Beaufort crée donc un précédent.

Une mémoire à préserver pendant la guerre

La crise autour de Beaufort rappelle enfin la place du patrimoine dans la souveraineté libanaise. L’Etat est affaibli sur de nombreux plans, mais la Direction générale des antiquités reste l’autorité compétente pour la gestion des sites archéologiques. Son intervention affirme une responsabilité nationale. Elle dit que le château relève de l’administration culturelle, non d’un acteur armé. Elle dit aussi que le Liban entend défendre son patrimoine par le droit, les procédures et l’appel aux mécanismes internationaux.

Cette démarche devra être poursuivie avec rigueur. Le ministère devra publier les éléments techniques disponibles, saisir officiellement les instances concernées, documenter toute atteinte éventuelle et préparer des mesures de stabilisation. Il devra aussi coordonner avec les municipalités, les forces de sécurité, les experts, les universités et les organisations internationales. La défense d’un monument en temps de guerre ne se limite pas à un communiqué. Elle demande une chaîne administrative et scientifique capable d’agir dès que le terrain le permet.

Pour l’heure, le Château de Beaufort reste pris entre deux logiques. La première est celle du patrimoine, qui demande neutralité, protection et preuve. La seconde est celle de la guerre, qui cherche à intégrer chaque hauteur, chaque image et chaque récit dans son champ d’action. Les prochaines heures diront si l’appel libanais conduit à une intervention internationale concrète, ou si la forteresse restera seule, exposée à la fois aux frappes, aux soupçons et à l’effacement progressif de son statut culturel.

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