« La solitude fait des gens à talents ou des idiots »

Victor Hugo

Il fallait s’y attendre. Elle nous pistait, nous guettait, cette énième catastrophe qui s’abat sur le Liban. Après la pseudo-quiétude des fêtes de fin d’années, les retrouvailles Ô combien ruineuses mais chaleureuses, le saumon et le foie gras, voilà qu’on patauge de nouveau en plein dans la semoule ! Fini le semblant de normalité le temps des quelques jours bénis. Aujourd’hui, et comme à chaque fois que Dieu se présente comme ultime sauveur de leur destin condamné, les Libanais se lamentent à coup de : « Allah y se3edna, nous sommes un peuple maudit ». 

Pendant que les laboratoires d’analyses médicales se font des bonbons en or en carburant sur les tests PCR, chaque jour marque un nouveau record de contaminations au coronavirus. Ce sont des centaines de malades qui se ruent aux portes des urgences des hôpitaux submergés, mendiant au mieux une chambre, au pire quelques litres d’oxygène assis dans leur véhicule ou à même le sol pour s’accrocher à la vie. Sauf qu’il n’y a plus de places dans les centres hospitaliers, que la Croix-Rouge est submergée d’appels, que le personnel soignant est complètement à bout, dépassé par la situation, et que l’azythromicine – qui ne convient pas à n’importe qui soit dit en passant – se fait de plus en plus rare. 

Entre temps prolifère cette engeance infâme de dégénérés égoïstes, dindons et autres pintades qui ont de la farce à la place de la cervelle que l’on qualifie, depuis mars dernier, de « covidiots ». Ce néologisme portant si bien son nom, il est inutile de le définir.

Les covidiot(e)s envahissent le monde, et semblent se plaire particulièrement aux conditions de vie du Liban, infestant les bars et restaurants, bafouant les gestes barrières. Ils sont partout, de plus en plus nombreux, et on en connait tous au moins un. Persuadés d’être maîtres des prophéties qu’eux seuls peuvent réaliser en suivant le principe systémique de la loi d’attraction qui affirme qu’on attire à soi des évènements en fonction de nos pensées et de nos émotions, ils mettent en danger toute la population. On les reconnaît grâce aux phrases clés qu’ils se croient intelligents, pauvres sots qu’ils sont, de scander à tout va : « Ça va, au pire on le chope et on est immunisé » ou encore « J’ai fait le PCR, je suis négatif, khalas on peut sortir », la meilleure étant « Nous on est jeune on ne risque rien surtout qu’il y a le vaccin ». Le summum, aller jusqu’à falsifier un test PCR pour pouvoir prendre l’avion et « se casser » dans un pays où l’on pourra, évidemment, se faire soigner puisqu’au Liban on a de grandes chances d’être enterré. Tant pis pour eux, me direz-vous, puisque chacun écrit sa prophétie. Mais c’est quand les autres, qui n’ont rien demandé et qui prennent toutes leurs précautions, sont contaminés à cause de ces primates que cela se gâte.

Et ce vaccin que l’on attend tous, mais qui ne risque pas d’arriver de si tôt…  Entre les sceptiques, les impatients, les réfractaires mais surtout la compétence indiscutable et les propos sibyllins du Ministre de la Santé, il serait (cov)idiot de compter sur cette arme. Pendant ce temps, nous nous engouffrons dans la crise économique et évidemment, super-état reconfine, histoire de remplir un peu les caisses qu’il continue certainement de piller.

Voilà, la bêtise et la faiblesse du peuple. Voilà pourquoi, encore aujourd’hui, nous en sommes à ce stade catastrophique de latence à tous les niveaux. Voilà pourquoi, tant que l’individualisme primera sur le collectif, tant que chacun ne pensera qu’à sa pomme, tant que le libanais devra se protéger du libanais, le Liban ne pourra jamais se relever.

Caroline Torbey

Si vous avez trouvé une coquille ou une typo, veuillez nous en informer en sélectionnant le texte en question et en appuyant sur Ctrl + Entrée . Cette fonctionnalité est disponible uniquement sur un ordinateur.

Caroline Torbey
Auteure franco-libanaise, elle publie régulièrement dans la presse francophone au Liban. L'un de ses ouvrages destiné à la jeunesse intitulé "Dessine-moi un proverbe - les proverbes libanais racontés à nos enfants" a remporté le premier prix de l'AEFE en mars 2019. Passionnée de lecture, elle est bookstagrammeuse à ses heures perdues et publie ses chroniques littéraires sur son compte instagram :@carolinetorbey.