La double négation et l’impasse syrienne

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Pour Adel al Jubeir, Ministre des Affaires étrangères Saoudien, “Daech disparaitra, quand Assad s’en ira. Il ne s’agirait donc que de cela, les choses seraient elles si simples ?

L’État islamique va-t-il aussi se volatiliser, comme par enchantement, d’un coup de baguette magique, en Irak, en Libye, en Tunisie, au Yémen, au Sahel, au Nigeria et au Liban ? Qu’en sera-t-il d’Al Nosra et des autres formations militaires Djihadistes et Takfiristes qui sévissent dans ces pays ?

La chute de Saddam Hussein, de Kadhafi, de Ben Ali, de Moubarak, d’Ali Abdallah Saleh et les guerres qui s’en sont suivies ont elles permis d’enrayer la montée des mouvements intégristes ? N’ont-elles pas aussi contribué à créer un environnement propice à leur développement ? La dislocation des armées, l’effondrement des structures étatiques, la rupture de l’ordre civil, n’ont-ils pas été déterminants dans la progression de l’État islamique ? Partout où l’État a reculé et la violence s’est installée ont régné le vide et la chaos sur lequel l’intégrisme et le djihadisme ont pu tisser leur toile.

Les analyses qui tablaient coûte que coûte sur un changement, même violent de régime, et qui assuraient qu’il ne fallait pas craindre l’étape suivante ni l’avènement de l’inconnu, n’ont heureusement plus cours aujourd’hui. Il en est de même de la perception communément partagée et répandue qui fait de l’État islamique un pur produit manufacturé par le régime syrien ou dont la naissance et l’extension seraient en grande partie la conséquence des actes et des politiques adoptées par Assad ou Maliki.

L’existence de Daech, même si elle ne peut lui être attribuée entièrement, Assad y a certes contribué et alimenté le phénomène, sert à son maintient et alimente sa doxa, son narrative et ses prévisions alarmistes

Certes, Assad a contribué, pour des raisons évidentes, directement et indirectement, à l’extension de Daech et de nombreux autres groupes terroristes; il a instrumentalisé et favorisé l’émergence de cette menace et œuvré constamment à la matérialisation  de ce scénario du pire et dont il n’a cessé de récolter les dividendes. S’il participe à ses causes il n’en est pas pour autant à la source ; il est l’arbre qui cache la forêt.  Il serait erroné et préjudiciable pour la lutte contre le terrorisme d’imputer à Assad seul l’entière responsabilité de la genèse, des fondements, de l’extension, du soutien militaire et financier, de la paternité idéologique et religieuse, d’un mouvement aussi complexe, étendu et globalisé. Cela reviendrait en premier lieu à l’impasse sur l’invasion de l’Irak en 2003 et l’intervention en Lybie. Comme l’affirme Loulouwa Al Rachid, « l’EI n’est pas le fruit d’une naissance miraculeuse mais résulte plutôt d’un déni de grossesse : les symptômes étaient là depuis longtemps sur le terrain irakien. L’année 2003 a constitué à cet égard un tournant décisif : elle a installé la matrice jihadiste de type Al-Qaida au cœur du Levant”. Un héritage donc complexe de l’EI, à la fois legs de l’autoritarisme baasiste et de l’intervention américaine en Irak.

 Un diagnostic qui se limite à blâmer Assad ou les dictateurs en général n’est pas en mesure de s’attaquer à la racine du problème, il ne permet pas de proposer des alternatives, encore moins une stratégie cohérente et efficace pour en venir à bout car il néglige de nombreuses causes et variables toutes aussi importantes.

Le moins qu’on puisse dire c’est que les torts et les responsabilités sont largement diffus et partagés. De fait, les causes diverses et multiples ainsi que les bénéficiaires de la présence de Daech lui confère le statut d’ennemi providentiel. Hormis Assad, ou encore Maliki, et sa réponse brutale, sanguinaire et disproportionnée face au mouvement populaire pacifique, l’État islamique a tiré avantage de nombreuses complicités, soutien militaire , financier, des choix tactiques aventureux, des décisions inconsidérées et des erreurs de calculs initiés par les pays du Golfe et la Turquie. L’Occident n’est pas en reste et assume par ses actions, ses hésitations, ses omissions et par la sous-traitance du conflit aux puissances régionales, dont seul leur importait la chute du régime et non la revendication de liberté et de démocratie du peuple syrien, une large part de responsabilité dans le chaos et le désastre syrien. Ainsi de nombreuses variables ont été sous estimées à commencer par la capacité de résilience du régime, son jusqu’au-boutisme, la solidité de ses alliances régionales et la structure complexe et plurielle de la société syrienne.

Fidèle à la stratégie de pompier-pyromane de son père, qui consiste à se constituer partie du problème et partie de la solution, Bachar el Assad a toujours manœuvré de façon à rendre sa présence nécessaire, utile et indispensable. Le fait que la lutte contre le terrorisme est une dimension désormais inséparable de la problématique syrienne lui a permis de se pourvoir d’un rôle incontournable tant dans la guerre contre Daech que dans toute négociation de paix.

Il a besoin de Daech, et de nombreux autres boucs émissaires islamistes, pour légitimer son rôle, assurer sa survie et s’inventer une utilité aux yeux de la communauté internationale, mais le contraire n’est pas vrai. L’existence des mouvements terroristes ne se limite pas à la lutte contre Assad, encore moins à celle pour la Syrie. Al Nosra et Daech sont antérieurs à la guerre en Syrie et ne se nourrissent pas uniquement de leur dualité avec le régime, ni même de celle entre chiites et sunnites par ailleurs exacerbée par le bras de fer régional entre l’Iran et l’Arabie Saoudite. Deux pays qui du reste figurent parmi les ennemis proclamés de l’État islamique et de Al Qaida.

L’équation « ni Daech ni Assad » a fait son temps, et il en aura fallu! Le moins qu’on puisse dire c’est qu’elle n’a pas résisté à l’épreuve des faits et qu’elle s’est avérée inopérante et improductive tant dans la lutte contre Daech que dans la recherche d’une solution négociée à la crise syrienne.

Il est révoltant, irréaliste et aberrant de penser, et de faire croire, que combattre Daech revient à soutenir Assad; que lutter de manière univoque et sans réserve contre la barbarie de l’État islamique et son expansion équivaut à s’accommoder de celle du régime syrien. Si Daech constitue un prétexte pour le régime syrien, n’est ce pas là une raison supplémentaire d’en venir à bout ? Il ne s’agit pas de choisir entre deux maux mais de définir un ordre de priorité.

Jusqu’alors c’était surtout le « ni Assad » qui avait prévalu, une attitude qui a desservie la recherche de solutions réalistes et rendue caduque les (minces) tentatives de négociations. Une approche qui a longtemps entretenu l’illusion chez une partie de l’opposition et des ses parrains d’une victoire militaire et donc un refus ferme de négocier avec le régime, au mieux envisager uniquement de négocier son départ.

Pour certains, il n’a jamais été question de « ni Assad ni Daech » mais uniquement du départ d’Assad, la fin justifiant tous les moyens. C’est le cas de l’Arabie Saoudite, du Qatar, des Émirats et de la Turquie, tous ayant un contentieux personnel à régler avec Damas et leur propre agenda à promouvoir. Pire, leur rôle dans l’ascension de l’État Islamique est des plus flou et équivoque.  Ce fut le cas aussi de la France et de nombreux pays Européens – avant que le terrorisme vienne frapper par deux fois à Paris, que les flots de réfugiés se déversent sur l’Europe et que les Djihadistes européens reviennent de Syrie – mais aussi des Etats-Unis qui cependant opérèrent un revirement de realpolitik dès l’été 2013. En concluant avec le régime un accord sur la suppression de ses armes chimiques, les Etats-Unis lui ont reconnu à nouveau un statut d’interlocuteur. Bien avant la France et la Grande Bretagne, les États Unis ont réalisé que le régime ne pourra être vaincu militairement et qu’entre Daech et l’armée les guérillas prises en tenaille ne pouvaient représenter une alternative crédible. Face à cette situation, Washington estime que le plus grand péril à sa sécurité est Daech. Par sa volonté de conquêtes, cette organisation djihadiste est en effet un facteur de déstabilisation de tout le Moyen-Orient. Elle essaime en outre loin de sa base irako-syrienne, jusqu’en Afrique et en Afghanistan.

Il faudra attendre la chute de Mossoul, les massacres à l’encontre des chrétiens et des Yazidites, les injonctions et la mobilisation du Saint Siège pour qu’une coalition internationale se mette en place ; et encore les frappes aériennes ne concerneront que l’Irak dans un premier temps. Nul besoin d’être un grand stratège pour savoir qu’il était illusoire de faire la guerre à Daech sans frapper l’organisation en Syrie et sans bénéficier du soutien de troupes combattantes au sol, ou du moins d’une coordination.

Aux dires du président Obama, à la veille des attentats du 13 Novembre 2015,  il s’agissait encore de contenir l’État Islamique, et donc non de l’anéantir.

Tant que le terrorisme sévissait en Irak, en Lybie, en Syrie et au Liban et que Daech y demeurait confiné, l’intervention contre Daech restait limitée voir timide. Il aura fallu les attentats de Tunisie et les premières victimes occidentales pour que l’onde de choc secoue l’Europe et que s’opère une véritable prise de conscience. Bref personne n’était empressé d’abattre Daech ni d’imposer une solution politique en Syrie.

La France n’a eu de cesse dès le début du conflit à s’opposer à Assad, cela ne l’a pas pour autant préservée des attentats terroristes de 2015. Les ennemis d’Assad ont du reste été fortement exposés au terrorisme, à l’instar de la Turquie, et il est fort probable qu’il en sera ainsi du Royaume wahhabite dans un avenir proche.

Le souci de ne pas soutenir Assad est certes compréhensible et des plus légitime mais en quoi le fait de se mobiliser et de lutter sans ambiguïté et retenue contre Daech renforcerait le président syrien et affaiblirait politiquement ou militairement l’opposition syrienne modérée  prise entre deux feux ?

La radicalisation progressive de la rébellion armée, l’essor de Daech et d’Al Qaida se sont faits aux dépends de l’opposition syrienne qui en a payé le prix fort, militairement et politiquement. Tant la militarisation de la révolte, l’afflux de combattants étrangers et l’hégémonie des éléments intégristes ont marginalisé l’opposition modérée, libérale et séculière et porté le discrédit sur l’Armée syrienne libre et les factions islamistes non Djihadistes et confisqué la révolution . Il faut dire que la teinture islamique de l’opposition et sa composition majoritairement communautaire lui a valu dès l’origine la méfiance de l’Occident, ce qui explique le soutien timide dont elle a bénéficié alors que les mouvements intégristes bénéficiaient des largesses des puissances régionales.

Un scénario voulu par le régime pour discréditer l’opposition et la rendre suspecte aux yeux de la communauté internationale et se présenter comme la seule alternative en l’absence d’une vision politique et d’une cohésion des mouvements d’oppositions.

Frapper Daech revient à libérer l’opposition modérée et démocratique. Même si la lutte contre Daech implique une coordination de facto avec le régime, qui jusqu’à récemment n’avait que peu concentré son effort de guerre contre l’État Islamique, à terme sa disparition dessert le régime syrien en le privant d’un ennemi idéal et de sa prétention à constituer un rempart face au terrorisme. Cela revient à lui couper l’herbe sous les pieds.

Pour affaiblir Assad, il faut se débarrasser de Daech et renforcer une opposition ouverte, crédible, modérée, unie par un programme politique et prête à s’engager sur des principes à même d’assurer une transition démocratique et une vision qui serait partagée par la majorité des syriens et des forces politiques. Une telle opposition constituerait une alternative politique viable, du moins un partenaire crédible et fiable dans le cadre d’une transition politique. Un consensus inter-syrien avec une forte couverture internationale qui assurerait l’adhésion et le soutien des forces régionales. Il devrait englober en premier lieu un accord sur la nature des institutions, du régime et les grandes lignes du système de   transition politique réussie capable de vaincre Daech, de contenir le pouvoir d’Assad et espérer à terme obtenir son départ tout  en préservant l’État quelques soient les structures administratives et territoriales qui seront adoptées.

Pour ce faire, il est indispensable d’instaurer la paix en Syrie car tant Daech qu’Assad se sont nourris mutuellement d’une guerre qui a assuré l’extension de l’un et la survie de l’autre tout en confisquant la Révolution.

Il existe cependant entre les deux des différences dont l’une est de taille : Il ne peut y avoir de négociations, de trêve ou de paix avec l’État Islamique, Al Nosra et certains mouvements terroristes et Djihadistes alors que sans la participation d’Assad ou de son régime toute  et toute  sont inenvisageables. Daech est hermétique à tout concept de négociation ; en aucun cas il ne peut être un partenaire pour la paix encore moins adhérer à une transition politique, alors qu’Assad est un partenaire obligé.

C’est là toute l’inanité de la doctrine du « ni ni » qui n’a jamais su tirer les leçons des échecs successifs de Genève 1 et 2. Le principe même des négociations – nonobstant la mauvaise foi, la duplicité et la procrastination des autorités syriennes – est la négation même du « ni ni » et de l’impasse qu’il génère puisque les pourparlers de paix exigent la présence du régime et donc sa réhabilitation en tant qu’interlocuteur légitime.

Il ne s’agit aucunement de considérer Assad comme un allié ni son maintien au pouvoir comme une option acceptable. Mais la recherche de la paix est un objectif moral supérieur, si elle permet de mettre fin à la plus grande catastrophe humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale, selon l’ONU. Le « ni ni » finit par être irréaliste et dès lors, peu éthique.

Suite à la vague d’attentats terroristes et à l’intervention militaire russe, la lutte contre Daech a acquis une autre dimension et gagné en intensité. Ce qui a finalement permis à toutes les parties en conflit, tant locales, régionales qu’internationales de parvenir, suite à un forcing américano-russe, à une trêve, la première du genre, et de s’entendre sur une feuille de route pour les négociations dites de Genève 3.  Sa conclusion constitue de facto un rejet de l’approche du « ni Daech ni Assad ».

Cette trêve a d’ores et déjà revitalisé les factions modérées de l’opposition, interne et externe, qui a pu se réapproprier le champ politique et diplomatique et permis d’isoler sur le terrain les groupes terroristes non inclus dans le cessez-le-feu. On a même assisté à un retour, certes encore relatif, des rassemblements populaires contre le régime. La trêve est une preuve supplémentaire que la guerre a asphyxié l’opposition, l’a affaiblie politiquement et a consacré en son sein la main mise des éléments intégristes et de leurs parrains régionaux.

C’est par la paix que les syriens pourront se libérer de leurs fléaux. C’est par la paix que les Syriens pourront assécher l’intégrisme et forcer Assad à composer. Ce dernier ne pourra y être contraint que par ses alliés, d’où l’impact positif que pourrait avoir l’intervention russe et sa capacité à pousser le régime à faire des concessions substantielles, ce qui semble loin encore d’être le cas.

La voix libre des syriens, celles du «ni Daech ni Assad » pourra enfin s’exprimer du moment que les armes se seront tues et que le processus politique aura repris ses droits. Ils pourront alors s’extirper de la fausse alternative, entre dictature politique et dictature théocratique, de ce malheur arabe  qui fige le Moyen-Orient depuis des décennies

Aussi, pour répondre à M. Al Jubeir, je dirai plutôt « Assad s’en ira, quand Daech disparaitra ». Mais la question qui demeure est la suivante : sans le wahhabisme et le salafisme, Daech aurait-il existé ?

Références

  1.  La matrice syro-irakienne de l’État islamique Entretien avec Loulouwa AL RACHID et Matthieu REY par Marieke LOUIS, in “La vie de idées.fr”, 9 Février 2016.
  2. « La France est en guerre » et « l’ennemi, c’est Daech ». Les termes employés par Manuel Valls suite aux attentats de Novembre ne souffrent d’aucune ambiguïté. Dès le lendemain, François Hollande,  a parlé d’un « acte de guerre commis par une armée terroriste, Daech ».
  3.   Le secrétaire d’État américain John Kerry en a tiré une conclusion le 15 mars sur la chaîne de télévision CBS : « Nous pourrions avoir à négocier avec Assad. Tout le monde reconnaît qu’il n’y a pas de solution militaire, a-t-il expliqué. Seule une solution politique est possible. »

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