Les chiffres financiers donnent une impression de frémissement. Les obligations souveraines libanaises en devises, tombées à des niveaux quasi résiduels après le défaut de 2020, se négocient désormais autour de 18 cents pour un dollar de valeur faciale. Les autorités politiques y voient le signe d’une confiance partiellement retrouvée. En parallèle, les responsables multiplient les déclarations sur la volonté de conclure un accord avec les institutions internationales, de restructurer le secteur bancaire et de moderniser la fiscalité. Sur le terrain, pourtant, le système bancaire reste largement paralysé, la crise de confiance demeure profonde et les recettes fiscales stagnent. Entre ces deux niveaux – celui des marchés et celui de l’économie réelle – se joue la question clé: le Liban peut-il encore rétablir la confiance, et à quelles conditions.
Un marché de la dette qui envoie des signaux ambigus
Le premier élément mis en avant par les responsables politiques est la remontée du prix des eurobonds libanais. Après avoir plongé à des niveaux très proches de zéro dans les années qui ont suivi le défaut, ces titres se traitent aujourd’hui aux environs de 18 cents. Cette hausse, relevée dans les analyses financières et reprise dans les débats économiques, est interprétée comme le signe que les investisseurs jugent désormais plus probable un scénario de restructuration ordonnée qu’un effacement total et chaotique. Dans ce type de marchés, spécialisés dans la dette en difficulté, quelques cents de variation traduisent un changement de perception sur la capacité d’un État à proposer un accord “raisonnable” à ses créanciers.
Ce mouvement coïncide avec la tenue à Beyrouth de conférences économiques qui cherchent à repositionner la capitale sur la carte régionale. Banquiers, responsables politiques, représentants de fonds arabes et d’institutions internationales s’y sont retrouvés pour discuter de l’avenir de la place financière libanaise, de la restructuration bancaire et des opportunités d’investissement dans les télécommunications, l’énergie ou le tourisme. En marge de ces rencontres, certains intervenants ont laissé entendre que la remontée des eurobonds reflétait une anticipation d’accord, même ténu, entre le Liban et ses créanciers.
Pour autant, un titre à 18 cents demeure un actif à très haut risque. Ce prix indique que les investisseurs n’attendent, au mieux, qu’une fraction du remboursement nominal, étalée sur une longue période, et conditionnée à des réformes dont la mise en œuvre reste incertaine. Il ne dit rien, à ce stade, de la capacité de l’État à dégager des excédents budgétaires primaires, ni de celle des banques à redevenir des intermédiaires de confiance. C’est un pari sur un possible retour à une forme d’ordre, non la preuve d’un redressement déjà engagé.
Un accord avec les institutions internationales comme horizon conditionnel
Au cœur des discussions sur la dette figure l’éventualité d’un accord formel avec les institutions financières internationales. Depuis plusieurs années, les autorités se disent déterminées à conclure un programme qui encadrerait la restructuration de la dette, la réforme bancaire et la consolidation budgétaire. Des missions techniques se succèdent, des communiqués évoquent des “progrès” et des “échanges constructifs”, mais aucun programme complet n’a encore été mis en œuvre.
Les institutions posent des conditions claires: adoption d’une loi de restructuration bancaire crédible et appliquée, clarification de la répartition des pertes entre l’État, les banques et les déposants, assainissement graduel des finances publiques, renforcement de la gouvernance et lutte contre la corruption. Une partie de ces éléments a commencé à prendre forme sur le plan juridique, avec l’adoption d’un texte-cadre sur la restructuration des banques et la création d’une commission chargée d’en superviser la mise en œuvre. Mais les chapitres les plus sensibles, ceux qui concernent la contribution de l’État, le traitement des grands dépôts et le rôle des actionnaires bancaires, restent largement ouverts.
Les responsables gouvernementaux mettent en avant un discours de coopération. Ils affirment vouloir protéger les déposants, préserver la stabilité sociale et éviter une liquidation désordonnée du secteur bancaire. Dans le même temps, la pression des bailleurs se fait plus nette: sans plan chiffré sur les pertes et sans trajectoire budgétaire crédible, aucun programme d’aide massif ne sera débloqué. Cette tension traverse toute la discussion sur les eurobonds. Pour qu’une restructuration soit acceptable pour les créanciers, il faut des perspectives de croissance et de recettes publiques; pour qu’elle soit politiquement supportable au Liban, il faut que la charge ne pèse pas exclusivement sur les particuliers et sur les générations futures.
Une réforme fiscale encore à l’état de projet
Cette équation ramène au cœur du débat la question de la fiscalité. Sans réforme profonde du système, l’État ne pourra ni financer ses services de base, ni participer significativement au règlement de la crise bancaire, ni offrir aux créanciers une trajectoire crédible de remboursement. Or le système actuel est à bout de souffle. Il repose sur une architecture sélective, qui impose séparément salaires, bénéfices commerciaux, revenus mobiliers, sans notion d’impôt global sur le revenu. Ce morcellement favorise l’optimisation et l’évasion: les contribuables les mieux conseillés parviennent à déplacer leurs revenus dans les catégories les moins taxées, tandis que les salariés captifs supportent l’essentiel de la charge.
Les études discutées ces derniers mois proposent une refonte en profondeur. Elles plaident pour un impôt unifié sur le revenu, couvrant l’ensemble des gains – salariaux, professionnels, financiers – avec un barème progressif. Un tel mécanisme permettrait de mieux cibler les hauts revenus et de réduire le fardeau pesant sur les couches moyennes qui ne peuvent ni dissimuler ni exporter leurs revenus. Cette réforme supposerait, en parallèle, une simplification des procédures, un renforcement des capacités de l’administration fiscale et une lutte déterminée contre les niches injustifiées.
Un autre chantier, tout aussi crucial, concerne l’économie numérique. Les plateformes internationales de transport, de location de logements, de commerce en ligne, de publicité ou de services numériques génèrent des recettes importantes sur le marché libanais sans y avoir de présence fiscale structurée. Les propositions avancées insistent sur la nécessité d’introduire la notion de “présence économique significative”, permettant de taxer ces acteurs en fonction du volume d’affaires réalisé avec des clients résidents, même sans filiale locale déclarée. Cette évolution, déjà engagée dans d’autres juridictions, suppose une modernisation des textes, mais aussi une capacité technique à suivre les flux, ce qui renvoie à la numérisation des administrations et à la coopération internationale.
En parallèle, plusieurs juristes et économistes préconisent l’instauration d’un numéro fiscal unique, qui suivrait chaque contribuable et chaque entité à travers l’ensemble de ses activités: comptes bancaires, transactions immobilières, facturations, relations avec l’État. Couplé à l’obligation de factures électroniques dans les secteurs les plus exposés à la fraude, un tel dispositif pourrait réduire la taille de l’économie informelle et élargir l’assiette sans relever mécaniquement les taux. Certains vont plus loin et évoquent le recours à des outils d’analyse de données, voire à l’intelligence artificielle, pour repérer les incohérences entre déclarations, patrimoine et niveau de vie affiché.
Ces pistes sont néanmoins loin d’être traduites en lois. Dans les projets de budgets pour 2025 et 2026, on retrouve surtout des ajustements ponctuels: surtaxes envisagées sur certains contribuables, modifications des droits de timbre, augmentation de quelques redevances. Les commissions parlementaires ont d’ailleurs suspendu plusieurs de ces dispositions, en estimant qu’elles revenaient à alourdir la charge fiscale sans s’attaquer aux failles structurelles. Tant que la grande réforme restera à l’état de dossier, la capacité de l’État à convaincre les créanciers et les institutions internationales de la solidité de sa trajectoire restera limitée.
Un discours de stabilité monétaire face à la défiance
Le rôle de la banque centrale est un autre élément clé de la perception de la confiance. Les autorités monétaires insistent sur la stabilité institutionnelle et sur la collégialité de la prise de décision. Le gouverneur rappelle que le conseil central fonctionne sur la base d’un principe d’égalité entre ses membres, sans droit de veto, et insiste sur la qualité de sa relation avec son premier adjoint et les autres vice-gouverneurs. Il dénonce, dans ses interventions, des campagnes de “désinformation” qui chercheraient à semer le doute sur la cohésion interne de l’institution et, partant, sur sa capacité à gérer la sortie de crise.
Ce discours intervient dans un contexte de critiques nourries sur la gestion passée et présente de la banque centrale. Des analyses publiques détaillent l’ampleur des pertes accumulées par l’institution au fil des années de financement du déficit public et de soutien à un taux de change artificiellement élevé. Un ancien responsable financier, dans une tribune très commentée, soutient que ces pertes appartiennent à la banque centrale elle-même et ne devraient pas être intégrées dans le calcul global du “trou” bancaire imputé aux déposants. Il défend l’idée que l’institution doit assumer une partie substantielle de l’ajustement, sans faire peser la facture sur les épargnants.
Dans ce débat, une proposition se détache par sa structuration: la création d’un fonds spécial d’environ 10 milliards de dollars, financé par les réserves libres de la banque centrale et d’autres actifs, chargé de fournir aux banques des lignes de liquidité longues en contrepartie de garanties sur leurs capitaux propres et leurs biens immobiliers. Ce mécanisme permettrait, selon ses promoteurs, de desserrer l’étau sur les déposants, de relancer progressivement les retraits et de redémarrer le crédit à l’économie réelle, tout en laissant le temps à une restructuration plus profonde de se déployer.
La banque centrale, tout en ne rejetant pas frontalement ces scénarios, reste prudente dans ses annonces. Elle réaffirme sa volonté de protéger la monnaie, de coordonner son action avec celle du gouvernement et de soutenir la future commission de restructuration bancaire. Mais l’absence d’une feuille de route détaillée et partagée alimente la méfiance. Dans un pays où des millions d’épargnants ont vu leurs économies bloquées, toute ambiguïté est interprétée comme le signe d’une stratégie de gains de temps plutôt que d’un projet d’ensemble.
La confiance des déposants, variable décisive
Au-delà des marchés obligataires et des relations avec les institutions internationales, la question décisive pour la reprise économique reste la confiance des déposants. Tant que ces derniers ne croiront pas à la sécurité de leurs avoirs, ni à la transparence du traitement qui leur est réservé, ils continueront à privilégier les billets, les coffres privés et les circuits informels.
Dans ce domaine, les initiatives de la société civile se multiplient. Des associations représentant les déposants, au Liban et dans la diaspora, se sont structuré des comités, ont mandaté des équipes juridiques et économiques, et présenté leurs propres plans de sortie de crise. L’une d’elles a été reçue au palais présidentiel, où ses représentants ont rappelé les engagements solennels pris au début du mandat en faveur de la protection des épargnants. Ils ont insisté sur la nécessité de distinguer les petits et moyens déposants des très grands comptes, de refuser toute approche qui reviendrait à “confisquer” les économies de la classe moyenne pour combler des pertes liées à des politiques passées.
Les conseillers de la présidence ont indiqué travailler à un plan “scientifique et légal”, sans en dévoiler la structure, renvoyant aux discussions en cours avec le gouvernement, la banque centrale et les partenaires internationaux. En attendant, chaque banque continue d’appliquer ses propres règles de retrait et de transfert, avec des seuils, des frais et des conditions qui varient d’un établissement à l’autre. Cette hétérogénéité entretient le sentiment d’arbitraire et renforce ceux qui considèrent que seule une solution globale, inscrite dans la loi, pourra commencer à restaurer la confiance.
Des signaux de marché déconnectés de l’économie réelle
La remontée des eurobonds et la tenue de conférences économiques ne doivent pas faire oublier la situation de l’économie réelle. Les rapports récents sur le commerce de détail montrent que, malgré un léger redressement de certains indicateurs, la consommation intérieure reste nettement en retrait par rapport à 2019. La baisse du rythme de l’inflation ne compense pas l’érosion des revenus, en particulier dans le secteur public et chez les salariés payés en livres.
Les entreprises, pour beaucoup, fonctionnent en mode survie: elles réduisent les effectifs, reportent les investissements, gèrent leur trésorerie au jour le jour. L’accès au crédit, même pour les acteurs jugés solides, demeure extrêmement restreint. Les banques, préoccupées par leur propre bilan, préfèrent conserver des marges de liquidité plutôt que de prêter à long terme dans un contexte d’incertitude juridique et politique. Les rares secteurs qui tirent leur épingle du jeu – tourisme ciblant la diaspora, certains services en devises, niches technologiques – ne suffisent pas à entraîner le reste du tissu productif.
Dans ce contexte, les signaux venus des marchés obligataires apparaissent déconnectés de la réalité vécue par les ménages et les entreprises. Un investisseur spécialisé dans la dette en difficulté peut juger intéressant d’acheter un titre souverain à 15 ou 18 cents en misant sur un futur échange à 30 ou 35 cents, mais cette logique n’a d’effet concret que si elle s’accompagne d’un afflux de capitaux réels, d’un allégement du service de la dette et d’une reconfiguration de la politique budgétaire. À défaut, elle reste un jeu d’écriture entre institutions financières.
Entre discours de réforme et inerties persistantes
Au 27 novembre 2025, la scène économique libanaise est marquée par cette coexistence de signaux contrastés. D’un côté, un discours officiel qui insiste sur la volonté de réforme, sur la coopération avec les institutions financières internationales, sur la restructuration en cours du secteur bancaire et sur la modernisation annoncée de la fiscalité. Des rencontres avec des associations de déposants, des études techniques sur l’impôt unifié et l’économie numérique, des projets de numérisation de l’administration viennent nourrir ce registre.
De l’autre, des inerties profondes: une crise bancaire non résolue, un système fiscal qui continue de reposer sur les mêmes schémas, des budgets soumis à une contrainte extrême, des recettes tributaires de secteurs déjà pressurés et une économie réelle qui peine à sortir de la logique de survie. La remontée des eurobonds et la reprise partielle de certains indicateurs n’inversent pas, à ce stade, ces tendances lourdes.
Les mois à venir devront préciser si les signaux de marché se traduiront par des engagements chiffrés – en termes de restructuration de la dette, de partage des pertes, de réforme fiscale – ou s’ils resteront des indicateurs ponctuels, sans conséquence majeure sur la vie des déposants, des entreprises et des salariés. C’est dans l’articulation entre ces différents niveaux – marchés, institutions, législation, économie réelle – que se jouera la réponse à la question qui préoccupe autant les observateurs que les citoyens: le Liban peut-il encore, concrètement, rétablir la confiance.



