Le Liban a enfin trouvé sa doctrine nationale. Ce n’est ni une stratégie de défense, ni un plan de redressement économique, ni une réforme de l’État. C’est mieux, paraît-il : la méthode Coué appliquée à un pays entier. Tous les matins, il suffit de répéter que la situation est sous contrôle, que la trêve tient, que l’économie repart, que les réformes avancent et que les partenaires internationaux sont impressionnés. Ensuite, il ne reste plus qu’à éviter les fenêtres, les banques, les routes du Sud et les factures.
Il faut reconnaître au gouvernement une certaine constance. Là où d’autres pays s’encombrent d’inventaires, de diagnostics et de calendriers, le Liban préfère l’art noble de la phrase rassurante. Une crise se profile ? On la qualifie de défi. Un secteur s’effondre ? On salue sa résilience. Une décision tarde ? On évoque la concertation. Un risque est connu depuis des années ? On attend qu’il explose pour annoncer une cellule de suivi.
Cette méthode a un avantage. Elle coûte peu au budget. Pas besoin de statistiques complètes, de planification sérieuse ou de courage politique. Un communiqué suffit. Avec un peu de chance, il sera repris par trois responsables, deux ambassadeurs et un panel télévisé. Le pays n’aura pas changé, mais il aura bénéficié d’une nouvelle couche de vernis. C’est important, le vernis, surtout quand les murs menacent de tomber.
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Le gouvernement de la berceuse nationale
La méthode Coué libanaise repose sur une conviction simple : le citoyen dort mieux quand on lui chante une berceuse. Il ne faut donc pas lui dire que les crises étaient prévisibles. Il pourrait s’énerver. Il ne faut pas lui dire que l’État a manqué d’anticipation. Il pourrait demander des comptes. Il ne faut surtout pas lui montrer un inventaire complet des dégâts, des pertes, des risques et des responsabilités. Il pourrait découvrir que le pays n’est pas seulement victime de la fatalité, mais aussi d’une gestion paresseuse de l’urgence.
Le gouvernement préfère donc l’anesthésie douce. On ne dit pas que la trêve est trouée comme une vieille route de montagne. On dit qu’elle est fragile. On ne dit pas que l’économie tient grâce au cash, aux familles et à la diaspora. On dit qu’elle montre des signes encourageants. On ne dit pas que les dépôts restent prisonniers d’un système bancaire sans issue politique claire. On dit que le dossier avance. On ne dit pas que le Sud attend un vrai plan de reconstruction. On dit que les contacts sont en cours.
Cette langue administrative a une élégance particulière. Elle permet de parler longtemps sans dire exactement où l’on va. Elle transforme l’absence de décision en prudence responsable. Elle donne au retard l’apparence de la sagesse. Elle accorde aux responsables un luxe rare : celui de gouverner en expliquant que tout est compliqué, ce qui est vrai, mais rarement suffisant. Le citoyen libanais, lui, connaît déjà la complexité. Il la paie. Il la transporte en bidon d’eau, en facture de générateur, en virement familial, en dépôt bloqué, en trajet détourné, en enfant à envoyer à l’étranger, en village abandonné sous menace de drone. On peut donc lui épargner les leçons de patience. Il a obtenu un doctorat en patience, avec mention survie prolongée.
L’inventaire, cet objet subversif
Dans un pays normalement administré, un gouvernement commence par dresser un inventaire. Combien de maisons détruites ? Combien de villages inaccessibles ? Combien de déplacés ne peuvent pas rentrer ? Combien de routes coupées ? Combien de pertes bancaires reconnues ? Combien de services publics réellement financés ? Combien de risques identifiés avant la prochaine crise ? Au Liban, l’inventaire est presque une provocation, surtout pas d’audits juricomptables des institutions publiques, trop de malversations et détournements de fonds à cacher. Il oblige à passer du récit à la colonne de chiffres.
C’est sans doute pour cela qu’il fait peur. Un inventaire a mauvais caractère. Il ne respecte pas les équilibres communautaires, les humeurs des partis, les susceptibilités des banques ni les communiqués optimistes. Il dit froidement que telle maison n’existe plus, que tel pont est inutilisable, que telle banque ne peut pas rendre ce qu’elle doit, que telle institution survit par inertie. L’inventaire n’est pas sympathique. C’est précisément ce qui le rend utile.
Le gouvernement préfère souvent l’inventaire émotionnel. Il reconnaît les souffrances, salue les sacrifices, remercie les partenaires, promet de ne laisser personne derrière. C’est beau. C’est même nécessaire parfois. Mais une maison ne se reconstruit pas avec un hommage. Une route ne se rouvre pas avec une déclaration. Un dépôt ne revient pas parce qu’un ministre a assuré que les droits des déposants sont sacrés.
Le Liban souffre d’une maladie rare : il sait tout, mais agit comme s’il découvrait tout. Il savait que le système bancaire était malade. Il savait que l’électricité publique était un gouffre. Il savait que le Sud était exposé. Il savait que l’absence de monopole des armes par l’État finirait par peser sur toute négociation. Il savait que la justice bloquée détruirait la confiance. Puis, quand la crise arrive, il met son plus beau costume et annonce qu’il faut agir vite.
Les crises prévisibles, ces surprises très ponctuelles
Le pays adore les surprises qu’il a lui-même programmées. La crise bancaire ? Surprise, sauf pour ceux qui lisaient les bilans. L’effondrement de l’électricité ? Surprise, sauf pour ceux qui payaient déjà deux factures depuis des années. Le blocage des réformes ? Surprise, sauf pour ceux qui connaissent le système politique. La vulnérabilité du Sud ? Surprise, sauf pour les habitants du Sud. Le coût de la guerre ? Surprise, sauf pour toute personne ayant déjà vu une guerre.
Cette capacité à être étonné par l’évidence mérite presque une distinction nationale. On pourrait créer un ordre du Mérite de l’Imprévision. Il récompenserait les responsables qui ont ignoré les alertes assez longtemps pour pouvoir ensuite inaugurer une conférence de crise. Le ruban serait gris, couleur poussière administrative, avec une petite épingle en forme de dossier non traité.
La prévention est pourtant moins coûteuse que la réparation. Mais elle a un défaut majeur : elle ne produit pas de grande scène politique. Elle exige du travail discret, des arbitrages impopulaires, des chiffres, des priorités, des budgets et des responsables capables de fâcher avant la catastrophe. La réparation, elle, offre des visites de terrain, des promesses solennelles et des photos devant des ruines. En communication, la ruine est plus photogénique que la maintenance.
C’est toute la tragédie cynique du Liban. Il préfère parfois pleurer dignement ce qu’il aurait pu empêcher modestement. Il sait produire des cérémonies, des délégations, des condoléances, des comités et des appels à l’aide. Il sait moins remplacer la culture du dernier moment par la discipline du premier signal.
L’économie du « ça repart »
Économiquement, le Liban a inventé une notion originale : la reprise sans système. Les restaurants peuvent être pleins, donc l’économie va mieux. Les prix peuvent ralentir, donc la crise recule. La livre peut cesser de s’effondrer chaque matin, donc la stabilité revient. Les touristes peuvent arriver en juillet, donc le modèle respire. C’est une vision charmante, surtout si l’on évite de parler des dépôts, du crédit, de l’investissement, de l’électricité et de la pauvreté.
La vérité est plus simple. Une économie peut bouger sans guérir. Elle peut consommer sans produire assez. Elle peut survivre grâce au cash sans retrouver un système bancaire. Elle peut afficher quelques quartiers animés et laisser des régions entières dans la débrouille. Elle peut donner l’illusion d’un retour à la normale parce que les Libanais sont devenus experts dans l’art de payer eux-mêmes ce que l’État ne fournit plus.
La méthode Coué économique consiste à prendre chaque frémissement pour une trajectoire. Un prix baisse ? Voilà un soulagement. Une délégation internationale revient ? Voilà la confiance. Un texte est adopté ? Voilà la réforme. Le problème, c’est qu’un pays ne se reconstruit pas à partir de signes. Il se reconstruit à partir de mécanismes. Le Liban accumule les signes et reporte les mécanismes.
Le dossier bancaire en est la preuve. Depuis des années, tout le monde sait qu’il faut reconnaître les pertes, protéger les petits déposants, restructurer les établissements, répartir l’effort et restaurer une fonction de crédit. Depuis des années, le pays tourne autour de cette évidence comme autour d’une bête dangereuse. On l’observe, on la nomme, on la décrit, puis on recule lentement pour ne pas la réveiller.
La trêve, ou l’art de célébrer un demi-silence
Sur le plan sécuritaire, la méthode Coué devient plus grave. Une trêve est prolongée, et il faudrait applaudir. Très bien. Toute heure sans guerre totale mérite d’être préservée. Mais il y a trêve et trêve. Une trêve où les drones continuent de survoler le territoire, où les villages reçoivent des ordres d’évacuation, où les frappes ponctuelles restent possibles et où les destructions empêchent les habitants de rentrer n’est pas une paix. C’est une pause sous surveillance armée.
Les vols de drones israéliens au-dessus du Liban violent le cessez-le-feu et la souveraineté du pays. Ce ne sont pas des détails dans le ciel. Ce sont des actes militaires. Ils signifient que l’espace aérien reste contrôlé par la menace. Ils signifient que le citoyen du Sud peut entendre la guerre avant même qu’elle ne frappe. Ils signifient que le cessez-le-feu est déjà amputé d’une partie de sa substance.
Le gouvernement libanais proteste, demande, insiste, rappelle le droit, réclame le retrait et refuse les zones tampons. Il a raison. Mais la question est de savoir si cette position s’accompagne d’un appareil public complet de documentation, de pression, d’information et de préparation. Dire qu’une violation est une violation est un début. Montrer chaque violation, la classer, la transmettre, la rendre politiquement coûteuse et la lier aux négociations, c’est autre chose.
La diplomatie sans inventaire ressemble à une plainte sans dossier. Elle peut être juste. Elle peut même être morale. Mais elle arrive moins armée. Face à un adversaire qui raisonne en cartes, en positions, en couloirs, en zones et en faits accomplis, le Liban ne peut pas se contenter de son indignation légitime. Il doit opposer un État qui compte, prouve, documente et anticipe.
La souveraineté, ce slogan qui attend son budget
La souveraineté est le grand mot du moment. Il est indispensable. Il est aussi beaucoup moins confortable qu’il n’en a l’air. Car la souveraineté ne consiste pas seulement à dire non à Israël, non aux survols, non aux zones tampons, non aux destructions, non aux occupations de fait. Elle consiste aussi à dire oui à l’armée, oui à la justice, oui au monopole public des armes, oui aux finances publiques sérieuses, oui à une administration capable d’exécuter.
Le Liban aime la souveraineté verbale. Elle rassemble, elle réchauffe, elle passe bien dans les déclarations. La souveraineté pratique est plus ingrate. Elle demande des soldats payés, des unités équipées, des routes réparées, des frontières surveillées, des magistrats protégés, des décisions appliquées, des contrebandes combattues, des institutions non paralysées par chaque calcul partisan.
On dit que l’armée doit être renforcée. Très bien. Avec quels moyens, quel calendrier, quelles missions, quels effectifs, quelles capacités de surveillance, quelle logistique, quelle coordination avec la FINUL ou son après, quelle présence dans les villages libérés ? Si la réponse tient en trois communiqués et une conférence de presse, ce n’est pas un plan. C’est une prière en uniforme.
Le monopole des armes par l’État est présenté comme un intérêt libanais. C’est exact. Mais la méthode Coué menace aussi ce dossier. À force de répéter que c’est un processus, on risque d’oublier qu’un processus doit avoir des étapes. Sinon, le mot devient une salle d’attente. Le pays ne peut pas vivre indéfiniment dans la salle d’attente de sa propre souveraineté.
Les partenaires étrangers, service après-vente du déni
Le Liban a un autre talent : faire de la communauté internationale le service après-vente de ses retards. Quand la crise devient trop visible, les partenaires sont appelés. Les États-Unis pour peser sur Israël. La France pour soutenir l’armée. L’Union européenne pour discuter d’une mission. Le FMI pour certifier les réformes. La Banque mondiale pour chiffrer les dégâts. Les Nations unies pour constater ce que l’État peine parfois à imposer.
Il ne faut pas mépriser cette aide. Le Liban en a besoin. Mais il faudrait éviter de transformer l’aide extérieure en alibi intérieur. Les partenaires peuvent appuyer un État. Ils ne peuvent pas vouloir l’État à sa place. Ils peuvent financer des programmes. Ils ne peuvent pas remplacer le courage de dire qui a perdu l’argent, qui doit payer et qui doit être empêché de recommencer.
La méthode Coué diplomatique consiste à croire qu’une réunion internationale équivaut à une politique nationale. On sort d’une rencontre, on parle de soutien renouvelé, d’engagement fort, de coordination étroite et de feuille de route. Le lendemain, les mêmes blocages reprennent leur place, aussi ponctuels qu’un fonctionnaire devant un formulaire inutile.
Cette dépendance au regard extérieur infantilise le pays. Elle crée l’impression que la validation vient toujours d’ailleurs. Le gouvernement semble parfois attendre qu’un ambassadeur, un médiateur ou une institution financière dise publiquement ce que les responsables libanais savent déjà en privé. Cela permet de présenter une décision tardive comme une exigence étrangère, donc de ne pas l’assumer entièrement.
Le citoyen, variable d’ajustement héroïque
Dans cette belle mécanique, le citoyen libanais joue un rôle central : il paie. Il paie l’État quand il le peut, le générateur quand l’électricité publique manque, l’école privée quand l’école publique fatigue, l’hôpital quand la couverture ne suffit pas, la banque quand elle ne rend pas son argent, la guerre quand son village est détruit, l’émigration quand le pays n’offre plus d’horizon à ses enfants.
Puis on lui explique qu’il est résilient. C’est gentil. C’est même flatteur. Mais la résilience est devenue le mot poli pour désigner l’abandon organisé. Lorsqu’un citoyen doit compenser toutes les failles du système, ce n’est plus de la résilience. C’est une privatisation forcée de la survie.
Le gouvernement devrait se méfier de cette endurance. Elle n’est pas infinie. Elle se transforme en retrait silencieux, en départ, en cynisme, en économie parallèle, en refus de payer, en perte de confiance. Un pays peut continuer à fonctionner extérieurement pendant que son contrat social se vide de l’intérieur. Le Liban en sait quelque chose.
On célèbre souvent le fait que les Libanais trouvent toujours une solution. Mais c’est précisément le problème. Ils trouvent une solution parce que l’État ne la fournit pas. Ils s’adaptent parce qu’ils n’ont pas le choix. Ils sourient parfois parce que l’alternative est de hurler. Gouverner un tel peuple à coups de phrases rassurantes relève d’une audace presque artistique.
Le vrai courage serait de casser la berceuse
Le gouvernement peut continuer ainsi. Il peut prolonger la méthode. Une trêve incomplète deviendra un succès diplomatique. Une réforme partielle deviendra un tournant historique. Une mission internationale deviendra un signal fort. Une stabilisation fragile deviendra une reprise. Un inventaire absent deviendra un travail en cours. Le pays survivra encore un peu, ce qui permettra de dire que la méthode fonctionne.
Mais survivre n’est pas fonctionner. Le Liban tient parce que ses citoyens, ses municipalités, son armée, ses associations, sa diaspora et quelques institutions résiduelles portent encore le poids. Il ne tient pas parce que le système gouverne bien. Il tient malgré lui. C’est une nuance que les communiqués oublient rarement par accident.
Le vrai courage serait de rompre avec la berceuse. Dire que la trêve est violée lorsqu’un drone israélien survole le pays. Dire que la reconstruction du Sud exige un inventaire public immédiat. Dire que la réforme bancaire doit nommer les pertes et les responsables. Dire que le budget ne suffit pas s’il ne finance pas les urgences réelles. Dire que la souveraineté a besoin d’un plan, pas d’un refrain.
Le Liban n’a pas besoin d’être rassuré. Il a besoin d’être prévenu, informé, respecté et gouverné. Il n’a pas besoin qu’on lui répète qu’il ira mieux. Il a besoin qu’on lui dise quand, comment, avec quels moyens et au prix de quelles décisions. La méthode Coué a assez duré. Le prochain communiqué utile ne dira pas que le pays résiste. Il dira enfin ce que l’État compte faire avant la prochaine catastrophe prévisible.



