Homoerotisme, art et volupté

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« Homosexualité » et « art » sont deux phénomènes qui existent depuis l’histoire de l’homme ; jumelant ces deux phénomènes pourrait être bizarre, voire dérangeant. Néanmoins, ces deux thématiques soulèvent du défi et posent des problématiques très complexes telles la définition de l’Art et son dessein. Ce qui nous intéresse dans l’homosexualité dans l’art est ce « produit » de la création humaine ; ce « artefact »  contemporain comme moyen de communication visuel  délivrant de messages. De l’antiquité à nos jours, l’homosexualité est omniprésente dans tous les arts : peinture, photographie, sculpture, cinéma et musique… Des artistes du monde entier se sont imposés avec  une sensibilité exacerbée et une esthétique sensationnelle.

L’homoérotisme désigne le désir entre personnes du même sexe, pas forcément l’acte sexuel. Dans sa théorie du « narcissisme », le psychanalyste hongrois Sándor Ferenczi définit un stade intermédiaire entre l’auto-érotisme et l’hétérosexualité, et sert à caractériser l’homosexualité comme symptôme psychopathique et non pas comme perversion au sens freudien. Employé pour parler de la structure psychique des homosexuels, le terme est devenu ringard dans son sens psychanalytique. Des récits ou des images esthétiques (peintures, photographies) ont une visée homoérotique et ont pour but de susciter le désir sexuel dans un cadre homosexuel.  Cette thématique artistique différente de la pornographie gay, est souvent évoquée dans des romans et des films où des personnages se sentent troublés par la nudité de personnes de leur sexe.  « Dans l’Occident moderne, l’homosexualité est souvent considérée d’un point de vue binaire : sexualité et sexe. La véritable notion d’homosexualité en Occident implique que les sentiments et leur expression entre personnes de même sexe, au travers les formes sexuelles et érotiques les plus variées, constituent une chose unique, un phénomène intégré appelé homosexualité, distinct et isolé de l’hétérosexualité. Cependant, dans les sociétés anciennes, pré-modernes et non occidentales, l’identité ou la différence de sexe des personnes engagées dans un acte sexuel étaient moins importantes que la mesure dans laquelle ces actes sexuels pouvaient violer ou se conformer aux préceptes de la religion, aux règles de conduite ou à la tradition considérés comme appropriés au sexe, à l’âge, ou au statut social d’un individu »[1].

L’époque romantique nous montre une grande audace. Des artistes comme William Bouguereau qui se livre à une sorte d’exploration des limites esthétiques : exacerbation des musculatures, allant jusqu’à la déformation expressive, outrance des postures, contrastes des coloris et des ombres, figures monstrueuses et grappes de damnés. On songe notamment aux visions sublimes d’artistes romantiques, tels Füssli (1741-1825).

Nous pourrons citer aussi le tableau « scandaleux » à l’époque de Gustave Courbet, La paresse et la luxure, le sommeil. Ce tableau empreint de  volupté et d’érotisme sans vulgarité. Il représente deux femmes nues dorment leurs corps enchevêtrés, reposant sur des draps soyeux, au premier plan à gauche une table de style oriental ou sont posés une carafe et un verre richement décorés, en arrière à droite un vase débordant de fleurs. La mise en scène est raffinée et les coloris somptueux .Les corps ne sont pas idéalisés mais la facture est cependant classique, ils sont éclairés par une belle lumière blond/doré. A noter le contraste entre le corps de la femme rousse dont la chair est blanche et rosée, et celui de la femme brune  à la couleur de  chair est plus mat. Les deux visages sont d’une intensité étonnante. Le bleu de Prusse pour le fond accentue l’atmosphère langoureuse, de même que le vase fleuri évoque l’épanouissement des sens.

Figure 2 : " Le sommeil " Gustave COURBET - 1866
Figure 2 :  » Le sommeil  » Gustave COURBET – 1866

Les représentations les plus anciennes remontent au VIe siècle av J. C, en Grèce. La pratique de l’homosexualité était partie intégrante des traditions de l’époque archaïque, liée à l’entrainement militaire et à l’initiation à la citoyenneté. L’homosexualité constituait le principal mode de socialisation des jeunes hommes  « libres ». C’était donc une institution qui précéda le mariage hétérosexuel. Un homme mûr (l’Eraste), représenté le plus souvent sous les traits d’un homme barbu ; un citoyen influent, engagé dans la vie sociale et politique de sa cité, le plus souvent marié et père de famille, jouissant d’une certaine fortune, est censé rechercher un jeune homme afin d’éveiller en lui les « valeurs du courage », et « l’honneur et du patriotisme ».

 À l’époque romaine, la représentation de l’homosexualité  s’est développée surtout dans la statuaire. Nous pouvons citer comme exemple, Antinus, « amoureux » de l’Empereur Hadrien, a fait l’objet d’un culte et de nombreuses représentations. On retrouve aussi un goût pour le thème de l’hermaphrodite. À Pompéi et Herculanum, nous assistons à un engouement pour illustrer le sexe masculin (souvent démesuré). On le retrouve partout : fresques,  lampes à huile, peinture à l’intérieur des maisons, lupanars, etc.  Rarement dévoilés au public, «  les deux amants de Pompéi » étaient depuis longtemps les acteurs les plus fascinants de l’histoire de de l’enfer Pompéi. Le scientifique Vittorio Spinazzola, imaginait l’étreinte désespérée d’une mère pour protéger sa fille. Mais les résultats récentes d’analyses génétiques réalisées à partir des restes organiques emprisonnés dans le moulage a permis de déterminer qu’il s’agissait de deux hommes, dont l’âge a été estimé entre 18 et 20 ans.

Figure 4 : " Éraste " et " Éromène ", coupe attique à figures rouges, Ve siècle avant J.-C., musée du Louvre.
Figure 4 :  » Éraste  » et  » Éromène « , coupe attique à figures rouges, Ve siècle avant J.-C., musée du Louvre.

Tout se bascule sous domination chrétienne qui condamne la pratique homosexuelle au Moyen-âge. La montée en puissance du christianisme à la chute de l’Empire romain sanctionne une révolution dans l’histoire des relations entre les hommes : émerge une attitude sociale, la morale chrétienne, toujours plus stricte à l’égard de la sexualité et de l’érotisme en général. Elle s’opposera de manière toujours plus virulente à l’hédonisme du monde antique gréco-romain et en précipitera la fin. Il suffit de contempler les tableaux de Jérôme Bosch représentant les damnés torturés et brûlés. le peintre évoque la licence avec des groupes d’hommes et de femmes nus dégustant des fraises et des fruits rouges et charnus comme les lèvres, batifolant gentiment dans les prés ou se livrant à des jeux énigmatiques, sous une cloche, en formant une pyramide humaine… (Le sort réservés aux homosexuels : à la première condamnation, c’est la castration, à la deuxième c’est l’amputation d’un membre et à la troisième c’est le bûcher ou la potence). Nous relatons une représentation de l’épisode de Gomorrhe et Sodome.[2]

Figure 6 : Hommes " gay " ayant des rapports sexuels en Iran séfévide
Figure 6 : Hommes  » gay  » ayant des rapports sexuels en Iran séfévide

L’Islam rejette l’homosexualité. La différence anatomique des sexes, présentée comme voulue par Dieu, sert souvent de socle à toute réflexion sur la sexualité. Cette différenciation primordiale doit être respectée, et tout comportement doit veiller à sa perpétuation. L’homosexuel est vu comme un pêcheur et un criminel. Les homosexuels sont classés avec les adultérins, qu’ils soient eux-mêmes mariés ou pas. L’homosexualité masculine est un crime dans la plupart des pays à majorité musulmane. En revanche, le lesbianisme n’en est un que dans près de la moitié de ces pays. En effet, bien que souvent également réprimée, l’homosexualité féminine est généralement moins mal vue que l’homosexualité masculine dans les pays à tradition musulmane, notamment car elle remet symboliquement moins en cause la virilité masculine. Néanmoins, nous trouvons de nombreuses représentations d’hommes s’embrassant, voire plus, avant même l’interdiction des images et la peinture figurative en Islam.

Figure 7 : Peinture coquine de 800 ans avec deux hommes à dos de chameau
Figure 7 : Peinture coquine de 800 ans avec deux hommes à dos de chameau
Figure 8 : " Le Jugement dernier ", Jérôme BOSCH, détail, Bruges, Stad Brugge, Groeninge museum
Figure 8 :  » Le Jugement dernier « , Jérôme BOSCH, détail, Bruges, Stad Brugge, Groeninge museum

À l’époque où des œuvres jugées « scandaleuses » ont été réalisées, les termes « gay »,  « lesbienne », « bisexuel » ou « trans » n’étaient pas encore connus, et beaucoup d’artistes représentés ne font pas partie de ces catégories comme on les comprend de nos jours. Des événements marquants, comme le procès d’Oscar Wilde en 1895 ou le personnage américain Harvey Milk, ont participé à mettre les questions d’identité sexuelle sur le devant de la scène, face à une opinion publique de l’époque qui considérait les pratiques sexuelles et les expressions de genre comme secondaires. Par conséquent, les artistes du siècle dernier ont fait face à des problèmes qui sont toujours palpables aujourd’hui dans la culture « queer ». Plusieurs artistes tels Francis Bacon, David Hockney, Keith Vaughan, ont repoussé les limites de la représentation figurative. Depuis, l’art « queer » a proliféré et s’est diversifié avec un accès plus large aux médias et à Internet.

Figure 9 : " Etude de 3 nus " Triptyque - Francis BACON
Figure 9 :  » Etude de 3 nus  » Triptyque – Francis BACON

Aujourd’hui, l’homosexualité prend plusieurs formes artistiques. Longtemps quasi-inexistante ou censurée, c’est une thématique qui ne s’est développée au cinéma qu’à partir des années 1960, marquées par la libération des mœurs. Le mot « gay » a remplacé « homosexuel » comme terme de choix  car beaucoup d’activistes gay trouvaient le terme trop « clinique » Plus qu’en littérature peut-être, l’homosexualité a eu au cinéma une fonction marquée de revendication. Cela tient au fait que ce moyen d’expression s’est développé dans cette période de libération des mœurs, mais aussi peut-être à ce que les images permettent de toucher plus directement le public. Néanmoins, la présentation de l’homosexualité, sous toutes ses formes, ne se résume pas à son illustration ou à sa défense.  Nous pouvons citer des cinéastes tels Alfred Hitchcock avec La Corde, Jean Genet et son Chant d’amour, Scorpio Rising de Kenneth Anger, Some Like It Hot de Billy Wilder, John Waters et son fameux film Pink Flamingos et Sebastiane de Derek Jarman. Le tournant en ce domaine, grand-public, semble avoir été atteint en 2006 par  le secret de Brokeback Mountain, et plus tard Harvey Milk.

Mashrou’Leila « le projet de Leila », ou « le projet de la nuit » est un groupe libanais de musique alternative arabe d’Indie pop, dont le chanteur américano-libanais considéré aujourd’hui comme le symbole de la jeunesse arabe, se revendique ouvertement homosexuel. Ce groupe qui insiste à changer les mentalités, a provoqué de nombreuses controverses en raison de leurs paroles et leurs thèmes satiriques dans leurs morceaux comme la critique de la société libanaise, l’aspiration à la liberté individuelle, les printemps arabes et l’homosexualité.

Pour conclure avec la poésie arabe, le désir entre personnes du même sexe constitue aussi l’un des thèmes privilégiés pour nombre de poètes. Abû Nuwâs figure parmi les plus importants poètes de langue arabe de tous les temps, et loue dans ses vers les plaisirs du vin et l’amour des garçons.

Depuis le début du XXIe siècle, certains auteurs affichent ouvertement leur homosexualité, à l’image d’Abdellah Taïa, originaire du Maroc, ou du libanais Rabih Alameddine. Omniprésent dans la littérature arabe classique comme dans tous les arts,  le désir entre personnes du même sexe constitue l’un des thèmes privilégiés pour nombre d’artistes.

[1] SMALLS James, L’homosexualité dans l’art, Broché, 2002

[2] A savoir que le mot vient de « toute pratique sexuelle non reproductive », donc toutes les pratiques restantes sont condamnées par l’Eglise, sens beaucoup plus restreint de nos jours.

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