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Tripoli restaure son patrimoine

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À Tripoli, la restauration du Hammam Al Nouri, la consolidation de la citadelle Saint-Gilles et la stabilisation de plusieurs maisons historiques marquent une étape importante pour le patrimoine urbain libanais. Inaugurés le 3 juin 2026 sous le patronage du ministère libanais de la Culture, ces chantiers financés par ALIPH associent conservation, formation professionnelle, emploi des jeunes et cohésion sociale. Dans une ville souvent réduite à ses difficultés économiques, ces projets rappellent que le patrimoine peut aussi devenir un levier de développement local.

Tripoli possède l’un des ensembles historiques les plus riches du bassin méditerranéen. Ses souks, ses hammams, ses mosquées, ses madrasas, ses maisons anciennes et sa citadelle racontent une histoire urbaine dense, façonnée par les périodes mamelouke, croisée, ottomane et moderne. Pourtant, une partie de ce patrimoine reste fragilisée par le manque d’entretien, la crise économique, les risques structurels et la pression sur le tissu ancien. Les réhabilitations inaugurées cette semaine ne règlent pas l’ensemble de ces défis. Elles montrent toutefois une méthode : restaurer les monuments, former des compétences locales et maintenir les habitants au cœur de la ville.

L’événement a réuni plusieurs responsables libanais et partenaires internationaux. Le ministre de la Culture, Ghassan Salamé, la ministre du Tourisme, Laura Khazen Lahoud, la ministre des Affaires sociales, Hanine Al Sayed, le directeur général des Antiquités, Sarkis Khoury, ainsi que la présidente du conseil de fondation d’ALIPH, Bariza Khiari, ont pris part à cette journée. Leur présence souligne le caractère transversal du dossier. À Tripoli, le patrimoine n’est pas seulement une affaire d’architecture. Il concerne le tourisme, la formation, l’emploi, la sécurité urbaine et l’image d’une ville qui cherche à valoriser ses ressources sans effacer sa complexité.

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Tripoli replace son patrimoine au centre

Les projets inaugurés s’inscrivent dans une logique de sauvegarde concrète. Ils ont été menés par plusieurs partenaires libanais et internationaux, parmi lesquels la Direction générale des Antiquités, la direction des Awqaf de Tripoli, l’Institut européen de coopération et de développement, à travers Semeurs d’Avenir, la Fondation Kofi Annan, Fight for Humanity et le Permanent Peace Movement. Le financement principal a été assuré par ALIPH, avec le soutien de la Fondation TotalEnergies et de la Principauté de Monaco. Cette coalition traduit une conviction partagée : la conservation ne peut plus être pensée comme un chantier isolé, confié uniquement à des experts.

À Tripoli, la restauration du patrimoine touche directement les habitants. Les bâtiments anciens ne sont pas des objets figés. Ils bordent des rues encore habitées, abritent des commerces, structurent les parcours quotidiens et participent à l’économie informelle de la vieille ville. Quand une façade menace de s’effondrer, elle met en danger les passants et les résidents. Quand un monument ferme pendant des décennies, il disparaît peu à peu de la mémoire collective. Quand une maison historique se dégrade, c’est une partie du tissu urbain qui perd sa cohérence.

Le choix de lier les travaux à la formation des jeunes répond donc à une urgence sociale. La crise libanaise a affaibli l’emploi, accéléré l’exode des compétences et réduit les capacités des institutions publiques. Dans ce contexte, former des artisans, des techniciens et des jeunes professionnels à la restauration du bâti ancien permet de créer une chaîne locale de compétences. Le chantier devient un lieu d’apprentissage. Le patrimoine cesse d’être un coût abstrait. Il devient un secteur où des métiers peuvent se construire.

Le Hammam Al Nouri retrouve sa fonction symbolique

Le Hammam Al Nouri occupe une place particulière dans cette séquence. Situé près de la grande mosquée Al-Mansouri, il figure parmi les derniers grands hammams mamelouks conservés au Liban. Édifié au XIVe siècle, fermé depuis les années 1970, il portait les traces d’un long abandon. Sa restauration redonne visibilité à un monument qui appartenait autrefois à la vie sociale de la ville. Le hammam n’était pas seulement un lieu d’hygiène. Il était un espace de rencontre, de sociabilité et de transmission.

Les travaux ont été conduits par IECD-Semeurs d’Avenir, avec le soutien d’ALIPH et de la Fondation TotalEnergies, sous la supervision de la Direction générale des Antiquités et en partenariat avec la direction des Awqaf de Tripoli. Le projet ne s’est pas limité à la consolidation physique du bâtiment. Il a aussi permis de former quarante-six jeunes professionnels aux métiers de la restauration patrimoniale, dont quinze femmes. Ce chiffre est important dans un secteur encore souvent perçu comme masculin, notamment lorsqu’il touche à la maçonnerie, aux enduits, à la pierre ou aux interventions en site ancien.

La réhabilitation du Hammam Al Nouri a donc une double portée. Elle sauve un monument rare et elle transmet des savoir-faire. Les responsables présents lors de la cérémonie ont insisté sur cette dimension. Hazem Aych, pour la direction des Awqaf de Tripoli, Marc De Kergariou, pour l’IECD, et Thibaud de Lisle, pour TotalEnergies, ont mis en avant l’importance de former une nouvelle génération capable d’entretenir les monuments, et pas seulement de participer à un chantier ponctuel. La restauration devient ainsi un investissement dans la durée.

Un monument mamelouk dans une ville vivante

Le Hammam Al Nouri rappelle aussi la profondeur mamelouke de Tripoli. La vieille ville conserve une densité patrimoniale qui dépasse largement les monuments les plus connus. Les hammams, les khans, les souks et les lieux de culte composent un paysage urbain où l’eau, la pierre et les circulations intérieures ont longtemps structuré la vie collective. La fermeture du hammam depuis les années 1970 avait rompu ce lien. Sa remise en valeur offre une occasion de reconnecter la mémoire des habitants avec un bâtiment qui avait perdu sa fonction publique.

La question de l’usage futur restera décisive. Restaurer un monument ne suffit pas à le faire vivre. Il faudra définir des modalités d’ouverture, d’entretien, de visite, de médiation culturelle et de gestion. Un bâtiment ancien peut se dégrader rapidement si son modèle de fonctionnement n’est pas clarifié. À Tripoli, l’enjeu consiste à éviter la restauration vitrine. Le Hammam Al Nouri devra trouver sa place dans un parcours patrimonial, mais aussi dans la vie ordinaire de la vieille ville.

Saint-Gilles, la citadelle comme école de citoyenneté

La citadelle de Tripoli, aussi appelée citadelle Saint-Gilles, domine la vieille ville depuis son promontoire rocheux. Elle est le plus grand monument de la cité. Sa silhouette accompagne l’identité visuelle de Tripoli et rappelle les périodes successives qui ont marqué l’histoire locale, des Croisés aux Mamelouks puis aux Ottomans. Son état matériel impose toutefois des interventions lourdes. La consolidation récente vise autant à préserver un symbole qu’à sécuriser un site central du patrimoine libanais.

Le projet Rooting for the Future a été mis en œuvre par la Fondation Kofi Annan, en partenariat avec Fight for Humanity, le Permanent Peace Movement, IECD-Semeurs d’Avenir et la Direction générale des Antiquités. Il a bénéficié du soutien d’ALIPH et de la participation financière de la Principauté de Monaco. Pendant neuf mois, cent quarante mètres de la façade orientale ont été consolidés. L’angle nord-est a été stabilisé. Les fondations rocheuses ont été renforcées. La tour nord-est a été restaurée. Les dispositifs d’étanchéité et d’évacuation des eaux pluviales ont aussi été améliorés.

Ces travaux répondent à un besoin technique évident. Les infiltrations, les mouvements du terrain, la fragilité des maçonneries et l’exposition aux intempéries peuvent accélérer la dégradation d’un site fortifié. La citadelle n’est pas seulement un décor. Elle est un ensemble architectural complexe, posé sur un socle rocheux, avec des murs, des tours, des circulations, des zones sensibles et des usages publics. Intervenir sur un tel monument exige des études, des arbitrages et une coordination étroite entre spécialistes.

Des jeunes formés et associés au récit de la ville

La dimension sociale du projet est tout aussi importante. Vingt jeunes ont été formés aux techniques de conservation. Cinquante-neuf participants ont pris part à vingt-six sessions de dialogue consacrées au patrimoine, à la paix et à la cohésion sociale. Quatre initiatives portées par des jeunes ont aussi reçu un appui : GenT, Stories Without Barriers, Ruwaad al Kalaa et Kounoz Tarablos. Leur objectif est de sensibiliser les jeunes de Tripoli à la protection de leur ville.

Ce volet distingue la citadelle d’un simple chantier de consolidation. L’idée n’est pas seulement de réparer des pierres. Elle est de faire du monument un espace de participation. Dans une ville marquée par des clivages sociaux, politiques et économiques, le patrimoine peut offrir un terrain commun. Il ne supprime pas les tensions. Il peut toutefois créer un vocabulaire partagé, autour de la mémoire, de l’espace public et de la responsabilité collective. La citadelle devient alors un support de dialogue.

Le recours à des initiatives jeunesse donne aussi une dimension contemporaine au projet. Une ville ne protège pas son patrimoine seulement avec des décrets. Elle le protège lorsque ses habitants y voient une valeur. Les jeunes de Tripoli peuvent jouer un rôle essentiel dans cette appropriation. Ils peuvent produire des récits, organiser des visites, documenter des lieux, créer des supports numériques ou mobiliser leurs quartiers. Leur implication permet de passer d’un patrimoine observé à un patrimoine vécu.

Des maisons anciennes stabilisées

Entre le Hammam Al Nouri et la citadelle Saint-Gilles, les participants ont visité six maisons historiques récemment stabilisées ou réhabilitées avec l’appui d’ALIPH. Ces interventions ont été menées par l’IECD et la Fondation Kofi Annan. Elles sont moins visibles qu’une grande citadelle ou qu’un hammam monumental, mais elles touchent au cœur du problème urbain. La vieille ville de Tripoli repose sur une continuité de maisons, de ruelles, d’arcades, de façades et de cours. Si ces éléments disparaissent un à un, les grands monuments perdent aussi leur contexte.

La stabilisation de maisons anciennes répond à une urgence de sécurité. Dans plusieurs quartiers historiques du Liban, les bâtiments fragilisés menacent les habitants, les commerçants et les passants. Les interventions de consolidation permettent d’éviter des effondrements, de protéger des familles et de maintenir des activités économiques. Elles montrent que la sauvegarde du patrimoine n’est pas opposée aux besoins sociaux. Au contraire, elle peut améliorer la sécurité des résidents et préserver la fonction habitée des centres anciens.

Ce type d’action demande une méthode fine. Il ne s’agit pas de transformer la vieille ville en musée, ni d’expulser les habitants au nom de la restauration. Il faut intervenir sans rompre l’équilibre social, avec des travaux adaptés, des diagnostics structurels et une compréhension des usages. Tripoli ne peut pas préserver son patrimoine contre sa population. Elle doit le préserver avec elle. C’est l’un des enseignements de ces projets.

De la vieille ville à la Foire Rachid Karamé

La journée s’est poursuivie à la Foire internationale Rachid Karamé, conçue en 1962 par l’architecte brésilien Oscar Niemeyer. Inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en 2023, cet ensemble moderniste représente une autre facette de Tripoli. Il ne relève ni du passé mamelouk ni de l’époque ottomane. Il appartient à l’histoire du modernisme libanais, à une période où le pays imaginait de grands équipements publics et une ouverture internationale ambitieuse.

ALIPH soutient actuellement des travaux de stabilisation sur le château d’eau du site. Ce choix élargit la lecture patrimoniale de Tripoli. La ville ne se résume pas à sa vieille ville. Elle possède aussi un patrimoine moderne, longtemps sous-estimé, parfois incompris, mais désormais reconnu à l’échelle internationale. La Foire Rachid Karamé constitue un ensemble majeur pour comprendre le Liban des années 1960, ses promesses de développement, ses ambitions architecturales et ses ruptures ultérieures.

Relier la citadelle, le hammam, les maisons anciennes et la foire moderniste permet de raconter Tripoli dans sa continuité. La ville n’est pas un décor figé dans une seule période. Elle juxtapose des couches historiques. Cette pluralité peut devenir un atout touristique et culturel, à condition d’être organisée, signalée et protégée. Elle peut aussi aider les habitants à regarder leur ville autrement, non comme une somme de difficultés, mais comme un territoire de ressources.

ALIPH, une présence renforcée au Liban

Depuis l’explosion du port de Beyrouth, à l’été 2020, ALIPH a soutenu trente-neuf projets au Liban. Vingt-sept sont déjà achevés. L’investissement atteint 5,7 millions de dollars. Plus de soixante bâtiments historiques ont bénéficié de mesures de stabilisation, de protection ou de réhabilitation. Ces chiffres donnent une mesure de l’engagement de la fondation dans un pays où l’État manque de moyens pour entretenir un patrimoine immense.

ALIPH, créée à Genève en 2017, se présente comme le principal fonds mondial consacré à la protection du patrimoine menacé par les conflits, les crises, le changement climatique et les catastrophes naturelles. Elle intervient dans des contextes difficiles, souvent lorsque les institutions locales n’ont plus la capacité financière ou opérationnelle de répondre seules. Depuis sa création, elle a soutenu environ six cents projets dans soixante-quatre pays. Son action au Liban s’inscrit donc dans une stratégie internationale, mais elle prend ici une dimension très concrète, bâtiment par bâtiment.

Le soutien d’ALIPH ne remplace pas une politique publique libanaise du patrimoine. Il la complète et, parfois, la rend possible. La Direction générale des Antiquités conserve un rôle central de supervision, d’autorisation et d’expertise. Mais ses ressources restent limitées face à l’ampleur des besoins. Les partenariats deviennent alors indispensables. Ils permettent d’apporter des financements, des méthodes, de la formation et une visibilité internationale. Ils créent aussi une obligation de résultat, car les projets doivent être documentés, livrés et transmis.

Patrimoine, emploi et développement local

La réhabilitation patrimoniale peut devenir un levier économique pour Tripoli, mais ce potentiel doit être manié avec prudence. Le tourisme culturel ne naît pas automatiquement d’un chantier restauré. Il suppose des parcours lisibles, des guides formés, des horaires d’ouverture, une sécurité urbaine, des services, une signalétique, une offre culturelle et une coordination entre acteurs publics et privés. Les projets inaugurés posent des bases. Ils ne constituent pas encore une stratégie complète.

La formation des jeunes représente sans doute l’un des acquis les plus solides. Les quarante-six jeunes formés dans le cadre du Hammam Al Nouri, les vingt jeunes formés aux techniques de conservation à la citadelle et les participants aux dialogues sur la cohésion sociale composent une première génération d’acteurs locaux. Leur expérience peut être réutilisée sur d’autres chantiers. Elle peut aussi créer des vocations dans les métiers de la pierre, de la restauration, de la médiation culturelle ou de la gestion de sites.

Pour Tripoli, cette approche a une portée sociale directe. La ville souffre d’un déficit d’opportunités pour sa jeunesse. Trop souvent, les projets culturels restent éloignés des besoins économiques. Ici, la conservation du patrimoine rejoint la question de l’emploi. Elle ne promet pas des milliers de postes immédiats. Elle ouvre toutefois des filières de compétence et des espaces de participation. Dans une ville où l’avenir des jeunes constitue un enjeu majeur, ce lien mérite d’être consolidé.

Bariza Khiari a résumé cette ambition en qualifiant Tripoli de joyau du bassin méditerranéen. Elle a insisté sur la richesse historique, culturelle, spirituelle et patrimoniale de la ville, tout en rappelant la volonté d’ALIPH de rester aux côtés du Liban. Cette formule intervient dans un contexte difficile. Le pays fait face à une crise économique prolongée, à des tensions sécuritaires et à une fragilisation de ses institutions. Protéger le patrimoine n’est donc pas un luxe. C’est une manière de préserver des repères communs.

La suite dépendra de la capacité des autorités, des partenaires et des communautés locales à inscrire ces projets dans la durée. Le Hammam Al Nouri devra être entretenu et ouvert à des usages cohérents. La citadelle Saint-Gilles exigera un suivi technique régulier. Les maisons anciennes devront rester habitées et sécurisées. La Foire Rachid Karamé devra poursuivre sa stabilisation. À Tripoli, le patrimoine vient de recevoir plusieurs gestes de réparation. Il attend maintenant une politique capable de transformer ces restaurations en dynamique urbaine durable.

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