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Le FMI pointe la corruption systémique au Liban

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Un rapport technique du Fonds monétaire international consacré à la gouvernance et à la corruption au Liban dresse un constat sévère : la corruption systémique n’est pas seulement un symptôme de la crise, mais l’un de ses moteurs. Le document, daté d’octobre 2025, examine les finances publiques, la Banque du Liban, la supervision bancaire, la lutte contre le blanchiment, la justice, les entreprises publiques et l’accès à l’information. Il ne vise pas des dossiers individuels. Il analyse des failles structurelles qui empêchent l’État de contrôler ses dépenses, de protéger les ressources publiques et de restaurer la confiance des citoyens.

Le diagnostic intervient après la formation du gouvernement de Nawaf Salam et l’élection de Joseph Aoun, deux événements qui ont rouvert le dialogue avec l’institution internationale. Le rapport rappelle que le Liban a demandé cette évaluation en février 2022, dans le sillage de l’accord préliminaire avec le FMI. Cet accord, désormais dépassé, prévoyait un financement d’environ 3 milliards de dollars, conditionné à des réformes lourdes. Trois ans plus tard, le FMI constate que les progrès restent limités, malgré certaines améliorations macroéconomiques depuis 2023.

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Corruption au Liban : un diagnostic sans détour

L’enjeu dépasse la seule relation avec le FMI. Le rapport décrit un État où les règles existent souvent sur le papier, mais où leur application se heurte aux intérêts politiques, aux réseaux confessionnels, aux administrations sous-dotées et à la faiblesse des contrôles. La crise financière ouverte en 2019 a aggravé ces fragilités. Elle a réduit la capacité de l’administration, accéléré le départ des compétences et creusé la défiance publique. Dans cette lecture, la reconstruction économique du Liban passe d’abord par une reconstruction de l’État.

La formule la plus forte du document tient dans son diagnostic général : la corruption systémique et les faiblesses de gouvernance figurent parmi les causes profondes de la fragilité libanaise. Le FMI ne présente pas la corruption comme une addition d’abus isolés. Il la décrit comme un système qui traverse les fonctions essentielles de l’État. Les finances publiques, la justice, la fiscalité, les douanes, l’électricité et la banque centrale sont affectées à des degrés divers par l’opacité, les conflits d’intérêts, les nominations politiques et l’absence de sanctions.

Les indicateurs cités sont lourds. En 2024, 97 % des Libanais interrogés considéraient que la corruption était répandue dans les institutions nationales. L’indice de perception de la corruption de Transparency International attribuait au pays un score de 22 sur 100 la même année, en baisse par rapport à 2023. Le taux global de pots-de-vin déclaré dans le Baromètre mondial de la corruption atteignait 41 % en 2019. Un Libanais sur quatre disait avoir dû payer un pot-de-vin pour accéder à des services de base, comme les écoles publiques, les cliniques, les papiers d’identité, les services publics, la police ou les tribunaux.

Le secteur privé subit aussi cette situation. L’enquête de la Banque mondiale auprès des entreprises indiquait en 2019 que 21,8 % des sociétés avaient été confrontées à au moins une demande de paiement informel. Le rapport cite également une défiance massive envers les responsables publics : 79 % des personnes interrogées en 2019 estimaient que les responsables gouvernementaux et les parlementaires étaient corrompus, tandis que 87 % jugeaient mauvaise l’action de l’État contre la corruption. Ces chiffres traduisent une rupture entre l’administration et les administrés.

Des lois votées, mais une application incomplète

Le rapport insiste sur une dimension essentielle : les textes adoptés ces dernières années ne suffisent pas. Le Liban dispose d’une stratégie nationale anticorruption pour 2020-2025. Celle-ci reconnaît explicitement la corruption systémique, la complicité politique et confessionnelle, ainsi que la normalisation sociale de la “wasta”. Elle fixe trois objectifs : renforcer la transparence, activer la reddition des comptes et mettre fin à l’impunité. Mais sa mise en œuvre a été ralentie par les crises politiques, financières et sécuritaires.

La Commission nationale anticorruption illustre cette distance entre ambition et réalité. Elle a été saluée lors de sa mise en place, mais elle n’est pas pleinement opérationnelle. Elle dépend encore de soutiens extérieurs et manque de moyens humains. D’autres organes clés, comme l’Inspection centrale, la Cour des comptes, le Conseil de la fonction publique ou l’Office du ministre d’État pour la réforme administrative, souffrent aussi de ressources limitées. La capacité de contrôle existe donc par fragments, sans masse critique suffisante pour changer les pratiques.

Justice et État de droit, le nœud central

La justice constitue l’autre pilier faible du dispositif. Le rapport rappelle que la corruption mine l’État de droit, tandis que la faiblesse de l’État de droit nourrit la corruption. En 2024, seuls 13 % des Libanais déclaraient faire confiance au système judiciaire. Les tribunaux manquent de personnel, de budget, de fournitures et d’équipements. Les nominations et transferts de magistrats restent vulnérables aux équilibres politiques. Les postes judiciaires de haut rang portent souvent des étiquettes confessionnelles. Le FMI estime qu’aucun progrès durable contre la corruption ne sera possible sans une justice indépendante et efficace.

La nouvelle loi sur l’organisation du pouvoir judiciaire, adoptée en juillet 2025, représente une avancée importante dans cette perspective. Elle prévoit davantage d’élections au sein de l’instance chargée de la magistrature, des règles plus claires pour les mandats, des obligations déclaratives et un rôle renforcé pour l’inspection judiciaire. Mais le rapport insiste sur l’étape suivante : l’application. Le Liban a souvent voté des lois réformatrices sans leur donner les décrets, les budgets ou les nominations nécessaires. Le test ne sera donc pas législatif, mais opérationnel.

Finances publiques : l’opacité budgétaire en cause

Les finances publiques concentrent une grande partie du diagnostic. Le FMI décrit un cadre légal ancien, dominé par la loi de comptabilité publique de 1963, et des procédures peu adaptées à un État moderne. La préparation du budget reste désordonnée. Le calendrier budgétaire est fréquemment violé. Les comptes de l’État ne sont pas audités de manière régulière, ce qui affaiblit le contrôle parlementaire. Les décisions de dépenses peuvent alors devenir ad hoc, avec peu de transparence et peu de contrôles effectifs.

Le rapport pointe surtout l’ampleur des dépenses hors budget. Leur montant exact n’est pas connu avec précision, car le ministère des Finances ne les publie pas dans les documents budgétaires. L’Institut des finances Basil Fuleihan les a estimées à environ 15,5 % du PIB, tandis qu’une autre estimation les faisait monter jusqu’à 60 % du budget exécuté en 2018. Cette opacité fausse l’image des dépenses publiques et du déficit. Elle augmente aussi les risques de fraude, car une part importante de l’argent public échappe aux règles ordinaires.

Banque du Liban et secteur bancaire sous surveillance

La Banque du Liban apparaît également dans le diagnostic. Le rapport estime que son cadre de gouvernance n’est pas aligné sur les meilleures pratiques internationales en matière de mandat, d’autonomie, de prise de décision et de responsabilité. Il souligne le poids excessif de la fonction de gouverneur, le manque de contre-pouvoirs et l’opacité de certaines opérations. La plateforme Sayrafa, utilisée jusqu’en 2023, est décrite comme un mécanisme ayant créé des opportunités de rentes pour des acteurs bénéficiant d’un accès privilégié aux devises.

La supervision bancaire constitue un autre point critique. Le FMI relève une architecture fragmentée entre plusieurs institutions, des responsabilités mal réparties, une transparence limitée et des mécanismes insuffisants contre les conflits d’intérêts. Le cadre relatif aux transactions avec les parties liées reste incomplet. La domination de banques familiales renforce ces vulnérabilités. Pour le FMI, la réforme du secteur financier ne peut pas se limiter à la répartition des pertes de la crise bancaire. Elle doit aussi revoir les règles de contrôle, de gouvernance et de responsabilité.

La lutte contre le blanchiment d’argent existe juridiquement, mais son efficacité reste limitée. Le rapport note que la corruption est considérée comme la principale menace de blanchiment au Liban. Les outils relatifs aux bénéficiaires effectifs et aux personnes politiquement exposées sont en partie alignés sur les standards internationaux, mais leur application reste insuffisante. Le montant moyen des produits de corruption confisqués entre 2017 et 2021 n’aurait été que d’environ 4,9 millions de dollars par an, un chiffre jugé sans rapport avec l’ampleur des risques.

Marchés publics et électricité, deux révélateurs

Les marchés publics offrent un exemple concret de ces fragilités. Entre 2011 et 2020, ils représentaient en moyenne 20 % des dépenses de l’administration centrale et 6,5 % du PIB. La loi de 2021 sur les marchés publics devait réduire les risques de corruption en créant une autorité de régulation, une autorité de recours, des documents standards, une plateforme électronique et des mécanismes de formation. Mais son application reste lente. Une enquête de l’Inspection centrale citée dans le rapport montre que 62 % des contrats examinés avaient été attribués par accord mutuel, contre 7 % par appel d’offres public, et que 94 % n’étaient pas contrôlés par le Conseil central des appels d’offres.

Le secteur de l’électricité incarne le coût social et financier de la mauvaise gouvernance. Electricité du Liban fonctionne depuis des décennies avec des déficits financés par l’État. Le FMI estime que 3,66 milliards de dollars ont été dépensés par le gouvernement dans des projets électriques entre 1990 et 2019. Les bailleurs internationaux ont ajouté 1,28 milliard de dollars via le Conseil du développement et de la reconstruction entre 1992 et 2021. Malgré ces montants, l’approvisionnement reste instable, les générateurs privés prospèrent et les réformes structurelles ont été bloquées.

Le rapport détaille les mécanismes de rente dans ce secteur. Les importateurs de carburant, les propriétaires de générateurs privés, les contrats opaques, les travailleurs temporaires et les nominations politisées forment un écosystème où les intérêts établis freinent toute réforme. Entre 2019 et 2023, la Banque du Liban aurait fourni 9,9 milliards de dollars pour financer des subventions à l’importation et des paiements à des taux préférentiels. Les générateurs privés, initialement apparus pour combler l’absence d’électricité publique, sont devenus une économie parallèle puissante, souvent proche d’acteurs locaux ou nationaux.

Douanes, fiscalité et accès à l’information

Les douanes et l’administration fiscale font aussi partie des zones à risque. Le rapport rappelle qu’en 2013, le ministère des Finances avait estimé la perte de recettes douanières liée à la corruption aux frontières à environ 1 % du PIB. L’écart de conformité à la TVA avait été évalué à 3,3 % du PIB. En 2015, le ministre des Finances avait affirmé que la corruption aux douanes coûtait 1,2 milliard de dollars à l’État. Le FMI note que ces données doivent être actualisées, mais il souligne l’absence de réformes structurelles capables de répondre au problème.

L’accès à l’information offre un autre révélateur. La loi représente une avancée, mais son application reste partielle. Au niveau national, 190 administrations sur 310 ont été examinées : 56 % avaient reçu des demandes d’information, 76 % y avaient répondu et 69 % avaient respecté le délai légal de quinze jours. La publication proactive reste faible. Plus de la moitié des institutions nationales et les trois quarts des entités locales n’ont pas désigné de responsables de l’information. La transparence reste donc dépendante de la bonne volonté des administrations.

Dix priorités pour sortir de l’impunité

Face à ce tableau, le FMI formule dix recommandations prioritaires. Les cinq premières portent sur des réformes structurelles : appliquer la loi sur l’organisation du pouvoir judiciaire, réformer la gestion des finances publiques, réformer les entreprises publiques, revoir le cadre légal de la Banque du Liban et transformer l’architecture de supervision bancaire. Les cinq autres visent la transparence : publier les données anticorruption, détailler les dépenses hors budget, appliquer réellement l’accès à l’information, améliorer la gouvernance des entreprises publiques et rendre publics les contrats et flux financiers du secteur électrique.

Cette feuille de route arrive dans un moment délicat pour les autorités. La guerre au Sud, les déplacements internes et la pression sur les finances publiques peuvent reléguer les réformes institutionnelles au second plan. Le FMI prend toutefois le contrepied de cette lecture. Il suggère que l’urgence sécuritaire et sociale rend la gouvernance plus nécessaire, non moins prioritaire. Les aides internationales, les programmes de reconstruction, les contrats d’énergie, les dépenses d’urgence et les éventuels financements extérieurs créeront de nouveaux risques si les contrôles restent faibles. Dans cette perspective, la réforme anticorruption n’est pas un supplément administratif. Elle devient une condition de protection des fonds publics et de crédibilité auprès des bailleurs.

Le rapport ne promet pas de solution rapide. Il distingue des horizons de court, moyen et long terme, parfois jusqu’à trente-deux mois. Il reconnaît aussi que les réformes exigent un Parlement, un gouvernement et une présidence capables d’agir dans la durée. Mais son message est clair : sans transparence, sans justice fonctionnelle et sans contrôle des finances publiques, le Liban ne pourra pas stabiliser son économie ni restaurer la confiance. La prochaine étape dépendra de la capacité du gouvernement, du Parlement et des institutions de contrôle à transformer ce diagnostic en décisions vérifiables.

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