
Le ministre libanais de la Culture, Ghassan Salamé, a alerté vendredi sur le danger sérieux qui pèse sur plusieurs sites archéologiques du Liban, plaçant le patrimoine libanais au cœur de l’urgence, après une nouvelle intensification des bombardements israéliens dans le Sud. Dans un entretien accordé à une agence de presse, il a cité les ruines de Tyr, inscrites au patrimoine mondial, le château médiéval de Beaufort, dans la région de Nabatiyé, et le site plurireligieux de Chamaa, près de Tyr. Le ministre demande à l’Unesco de nommer un commissaire spécial pour évaluer les effets des violences sur les sites culturels libanais et prépare la venue d’une mission d’enquête dès qu’une trêve permettra l’accès au terrain.
L’alerte de Ghassan Salamé intervient au lendemain d’une nouvelle série de frappes dans et autour de Tyr, ville antique déjà placée au cœur des inquiétudes patrimoniales. Selon le ministre, des obus sont tombés à proximité des ruines, tandis que les équipes du ministère ne peuvent pas se rendre sur la plupart des sites visés en raison des combats. À Beaufort, il affirme que la forteresse a été directement atteinte par des bombardements israéliens. À Chamaa, il évoque des dommages lourds sur un ensemble religieux et archéologique qui aurait perdu au moins trois de ses quatre dômes.
Ghassan Salamé alerte sur le patrimoine libanais
Le message du ministre de la Culture se veut d’abord opérationnel. Il ne s’agit plus seulement de dénoncer des atteintes possibles au patrimoine libanais. Il s’agit de demander une évaluation internationale, indépendante et rapide des dommages. Ghassan Salamé souhaite la désignation d’un commissaire spécial de l’Unesco chargé de suivre les effets des violences. Il veut aussi qu’une commission d’enquête se rende au Liban lorsque les conditions de sécurité le permettront.
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Cette demande traduit une difficulté majeure. Les autorités libanaises disent manquer d’accès direct aux sites concernés. Les routes sont dangereuses, les combats se poursuivent et les zones proches des monuments peuvent être bombardées à tout moment. Sans accès au terrain, les dégâts restent évalués à partir de témoignages, d’images, de correspondants locaux et de relevés partiels. Le ministère ne peut ni sécuriser les sites, ni consolider les structures, ni établir un bilan définitif.
Le recours à l’Unesco vise donc deux objectifs. Le premier est technique. Il faut documenter, comparer, cartographier et hiérarchiser les dommages. Le second est politique et juridique. La présence d’une instance internationale peut rappeler aux belligérants que les biens culturels bénéficient d’une protection spécifique en période de conflit. Cette protection ne dépend pas de la valeur sentimentale d’un monument. Elle relève d’engagements internationaux, notamment la Convention de La Haye de 1954 et son deuxième protocole.
Ghassan Salamé a aussi rappelé que le Liban avait placé des plaques bleues sur les sites inscrits ou protégés par l’Unesco. Ces signalisations doivent rendre visibles les biens culturels protégés. Le ministre a toutefois regretté que l’aviation israélienne ne semble pas respecter ces marques. Sa remarque vise un point central du droit de la guerre : un site culturel connu, identifié et signalé ne peut pas être traité comme un simple espace de manœuvre militaire.
Tyr, une ville antique de nouveau exposée
Tyr occupe une place unique dans l’histoire libanaise et méditerranéenne. Ancienne cité phénicienne, port majeur de l’Antiquité, ville romaine puis byzantine, elle concentre des vestiges qui racontent plusieurs millénaires d’échanges, de pouvoirs et de civilisations. Son hippodrome romain, ses nécropoles, ses voies antiques, ses arcs et ses structures portuaires appartiennent à un patrimoine qui dépasse les frontières du Liban.
Les frappes récentes ont ravivé une inquiétude déjà ancienne. Tyr avait déjà été touchée par des dommages près de ses zones archéologiques lors des épisodes précédents de la guerre. Cette fois, selon Ghassan Salamé, des bombardements sont tombés tout près des ruines classées. Des images de presse ont aussi montré une explosion et un panache de fumée dans un quartier proche de la zone archéologique. Même lorsqu’un monument n’est pas atteint directement, les ondes de choc peuvent fragiliser des structures antiques.
Le danger est particulièrement sérieux pour des sites ouverts, étendus et intégrés au tissu urbain. Tyr n’est pas un musée isolé. Les vestiges se trouvent à proximité de quartiers habités, de routes, de commerces et d’axes de circulation. Toute frappe dans l’environnement immédiat peut produire des fissures, des déplacements de pierres, des effondrements partiels ou des dommages invisibles dans un premier temps. La poussière, les incendies, les vibrations et les éclats peuvent aussi altérer des éléments déjà fragiles.
La ville a également reçu des ordres d’évacuation dans les derniers jours. Cette pression militaire ajoute un risque supplémentaire. Quand les habitants partent, les sites perdent une partie de leur surveillance quotidienne. Les équipes techniques ne peuvent plus intervenir normalement. Les municipalités fonctionnent en mode d’urgence. Le patrimoine devient alors doublement exposé : aux frappes directes et à l’impossibilité de mettre en œuvre des mesures de protection immédiate.
Beaufort, forteresse historique et enjeu militaire
Le château de Beaufort, connu aussi sous le nom de Qalaat al-Chaqif, domine la région de Nabatiyé et la vallée environnante. Sa position explique son importance historique. La forteresse, associée aux périodes médiévales et aux croisades, a aussi été marquée par les guerres contemporaines. Israël l’avait utilisée comme base pendant son occupation du Sud-Liban, achevée en 2000. Cette mémoire militaire rend le site particulièrement sensible.
Selon Ghassan Salamé, Beaufort a été directement frappé. Il affirme que plusieurs obus ou bombes sont tombés sur la forteresse. La région autour du château se trouve aujourd’hui au cœur d’une bataille pour le contrôle de localités proches. Cette proximité entre un monument historique et une zone d’opérations augmente fortement le risque de destruction. Elle ne supprime pas, pour autant, la protection due au site.
Le statut de Beaufort pose une question centrale. Un monument peut avoir eu, dans le passé, une valeur militaire. Cela ne suffit pas à en faire une cible aujourd’hui. En droit international humanitaire, seul un usage militaire actuel, effectif et concret peut modifier l’analyse. Un site culturel ne perd pas sa protection parce qu’il est situé sur une hauteur, parce qu’il domine une zone stratégique ou parce qu’il a été utilisé lors de conflits précédents.
La forteresse est aussi un symbole du Sud. Elle porte les traces des occupations, des combats, des reconstructions et des mémoires concurrentes. Son endommagement ne serait pas seulement une perte architecturale. Il toucherait une référence collective, reconnue par les habitants de la région et par les spécialistes du patrimoine. Dans un pays où la guerre a souvent laissé des monuments éventrés, Beaufort incarne la difficulté de protéger l’histoire dans des espaces encore militarisés.
Chamaa, un site plurireligieux lourdement atteint
Le ministre de la Culture a aussi cité Chamaa, situé à une dizaine de kilomètres de Tyr. Il l’a décrit comme un site très précieux, où se croisent des traces de plusieurs traditions religieuses. Selon ses déclarations, le site a été lourdement bombardé et aurait perdu au moins trois de ses quatre dômes. Cette indication laisse penser à des dommages structurels sérieux, même si une expertise sur place reste nécessaire pour établir le bilan exact.
Chamaa illustre une dimension souvent négligée du patrimoine libanais. Tous les sites importants ne sont pas des lieux mondialement connus. Certains portent une mémoire locale, religieuse et communautaire essentielle. Ils peuvent associer sanctuaires, vestiges anciens, tombes, murs, coupoles, inscriptions et pratiques populaires. Leur valeur ne se mesure pas seulement à leur ancienneté. Elle tient aussi à leur rôle dans la continuité des villages.
La destruction de dômes dans un site plurireligieux a une portée particulière. Elle touche la matérialité d’un monument, mais aussi la coexistence symbolique qu’il représente. Dans le Sud-Liban, les lieux de culte et les sites historiques sont souvent mêlés aux paysages habités. Ils accompagnent les routes, les cimetières, les écoles et les maisons. Leur disparition aggrave le sentiment de déracinement ressenti par les habitants déplacés.
L’impossibilité d’accéder au site complique toute intervention. Les premières heures après un bombardement sont pourtant essentielles. Elles permettent d’étayer une structure, de couvrir des fragments, de sécuriser des pierres, de photographier les dommages et de prévenir des effondrements secondaires. Lorsque les combats interdisent cette réponse, une partie des pertes devient irréversible avant même qu’un inventaire puisse commencer.
La protection renforcée de l’Unesco mise à l’épreuve
Ghassan Salamé affirme que le Liban a réussi à placer soixante-dix-neuf sites sous protection renforcée de l’Unesco, dont Tyr et Beaufort, dans le contexte des attaques israéliennes depuis 2023. Les décisions de protection internationale se sont multipliées depuis le début de l’escalade. L’Unesco avait notamment accordé une protection renforcée provisoire à plusieurs dizaines de biens culturels libanais, afin de rappeler leur immunité contre les attaques et leur interdiction d’usage militaire.
Cette protection renforcée constitue le plus haut niveau de sauvegarde prévu par les instruments internationaux relatifs aux biens culturels en cas de conflit armé. Elle signifie que les sites concernés doivent être protégés contre les attaques, mais aussi contre toute utilisation militaire qui les transformerait en objectifs. Elle engage les parties au conflit. Elle peut aussi fonder des responsabilités en cas de violation grave.
Sur le papier, le dispositif est clair. Dans la pratique, il se heurte aux réalités de la guerre. Un site marqué d’un emblème ou inscrit dans un registre international reste vulnérable à une frappe aérienne, à l’artillerie, à un incendie ou à l’effet de souffle d’une explosion voisine. La protection juridique n’a d’effet que si les forces armées en tiennent compte dans la planification des opérations. Elle suppose des cartes à jour, des consignes de ciblage, des vérifications et des décisions de commandement.
Le ministère libanais cherche donc à transformer la protection en mécanisme actif. La nomination d’un commissaire spécial permettrait de suivre les sites, d’établir des priorités, de dialoguer avec les institutions internationales et de préparer une réponse d’urgence. Elle permettrait aussi d’éviter que chaque attaque soit traitée comme un incident isolé. Les dommages patrimoniaux forment désormais une série qui nécessite un dossier cohérent.
Des faits susceptibles d’engager des responsabilités
Les atteintes aux sites archéologiques et religieux peuvent relever de violations graves du droit international humanitaire. Le Statut de Rome qualifie de crime de guerre le fait de diriger intentionnellement des attaques contre des bâtiments consacrés à la religion, à l’éducation, à l’art, à la science, à la charité, ainsi que contre des monuments historiques, à condition qu’ils ne soient pas des objectifs militaires. La Convention de La Haye de 1954 impose également la sauvegarde et le respect des biens culturels.
La qualification juridique dépendra des faits établis. Il faudra déterminer si les sites ont été visés directement ou touchés par des frappes proches, s’ils étaient utilisés à des fins militaires, quelles informations étaient disponibles pour l’attaquant, quelles précautions ont été prises et si les dommages étaient proportionnés à un avantage militaire concret. Une enquête indépendante est donc nécessaire. C’est précisément ce que réclame le ministre libanais de la Culture.
La répétition des incidents renforce cependant la gravité de l’alerte. Tyr, Beaufort et Chamaa ne sont pas des lieux inconnus. Leur localisation est documentée. Certains sont inscrits ou signalés. Si des frappes se produisent à proximité immédiate ou sur ces sites, les autorités militaires doivent pouvoir expliquer la nature de l’objectif, les raisons de la frappe et les mesures prises pour éviter les dommages. Sans explication vérifiable, le soupçon de violation s’aggrave.
La protection du patrimoine ne concurrence pas la protection des civils. Elle en fait partie. Les monuments, les écoles, les lieux de culte et les cimetières structurent la vie des populations. Leur destruction accompagne souvent les déplacements forcés, la perte des repères et l’effacement de la mémoire locale. Défendre Tyr, Beaufort ou Chamaa, ce n’est pas détourner l’attention des victimes humaines. C’est reconnaître que la guerre vise aussi les conditions du retour.
Une urgence culturelle et nationale
L’alerte de Ghassan Salamé arrive dans un pays déjà épuisé par les crises. Le Liban manque de moyens publics, de financements, d’équipes spécialisées et de capacités de restauration d’urgence. La protection du patrimoine exige pourtant une action rapide. Les sites endommagés doivent être inventoriés, photographiés, sécurisés et stabilisés. Les fragments doivent être conservés. Les archives doivent être doublées. Les équipes locales doivent être formées à intervenir dès que les combats cessent.
Le ministère de la Culture ne peut pas agir seul. Il a besoin de l’Unesco, de l’Icomos, des universités, des municipalités, des ordres professionnels, des archéologues, des architectes et des bailleurs. Il doit aussi travailler avec les autorités de sécurité pour permettre l’accès aux zones touchées. Cette coordination est difficile en temps de guerre. Elle devient pourtant indispensable lorsque les sites se trouvent dans des régions vidées, bombardées ou partiellement inaccessibles.
Le patrimoine libanais a souvent survécu aux guerres par la ténacité des habitants et des spécialistes. Mais la séquence actuelle présente une menace nouvelle par son intensité, son extension géographique et l’impossibilité d’intervenir rapidement. Un monument peut résister à une frappe proche et s’effondrer plus tard. Une coupole fissurée peut tomber sous une nouvelle vibration. Un mur antique peut perdre sa stabilité après une onde de choc invisible.
La demande adressée à l’Unesco vise donc à gagner du temps, à créer une pression internationale et à préparer le travail de terrain. Elle rappelle aussi que le patrimoine n’est pas un luxe dans un pays en guerre. Il constitue une part de l’identité nationale, de l’économie future, de la mémoire des communautés et du lien entre les générations. À Tyr, Beaufort et Chamaa, l’enjeu immédiat est d’empêcher que les bombardements n’ajoutent à la liste des morts et des déplacés une perte irréversible de l’histoire libanaise.


