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La naissance de Télé-Liban, pionnière de la télévision au Moyen-Orient

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Dans l’histoire tumultueuse du Liban, pays aux mille facettes où se mêlent cultures, religions et influences étrangères, la naissance de Télé-Liban représente un chapitre emblématique. Cette chaîne, la première télévision publique de la région arabe, n’est pas seulement un média ; elle est le reflet d’une époque d’optimisme et de modernité, marquée par l’essor économique des années 1950 et 1960. Fondée sur les ruines d’une crise politique et au cœur d’une société plurielle, Télé-Liban a su forger un lien culturel unique, avant d’être rattrapée par les tourments de la guerre civile. Retour sur les origines de cette institution, qui, plus de soixante ans après sa création, continue de symboliser l’identité libanaise, récemment honorée par l’Unesco comme « Mémoire du monde ».

Une télévision alors que le Liban était en pleine effervescence

Pour comprendre la genèse de Télé-Liban, il faut replonger dans le Liban d’après l’indépendance. En 1943, le pays émerge du mandat français, héritant d’un système confessionnel fragile mais fonctionnel. Les années 1950 marquent une période de prospérité relative, souvent qualifiée d’« âge d’or » libanais. Beyrouth, surnommée la « Suisse du Moyen-Orient », attire investisseurs et touristes, grâce à son secteur bancaire florissant et à sa position stratégique. Cependant, cette stabilité est ébranlée par la crise de 1958 : un conflit interne opposant nationalistes arabes, soutenus par l’Égypte nassérienne, aux forces pro-occidentales du président Camille Chamoun. L’intervention américaine, avec le débarquement de marines à Beyrouth, met fin à la crise, mais laisse des séquelles.

C’est dans ce climat de reconstruction et d’ouverture au monde que naît l’idée d’une télévision nationale. Le Liban, avec sa population multilingue – arabe, français et anglais prédominant – aspire à se positionner comme un hub médiatique régional. Contrairement à d’autres pays arabes encore sous influence coloniale ou en pleine nationalisation, le Liban opte pour un modèle privé initial, reflet de son libéralisme économique. Dès 1954, deux entrepreneurs visionnaires, Wissam Ezzeddine et Joe Arida (parfois orthographié Alex Moufarrej dans certaines sources), envisagent de créer une chaîne de télévision. Leur projet s’inscrit dans une vague d’innovations technologiques : la télévision, inventée dans les années 1920 en Europe, commence à se démocratiser au Moyen-Orient.

En octobre 1954, Ezzeddine et Moufarrej soumettent une demande officielle au gouvernement libanais pour établir une station de télévision. Après deux ans de négociations, en août 1956, ils obtiennent la première licence télévisuelle du pays. Ainsi naît la Compagnie Libanaise de Télévision (CLT), une entreprise privée qui marque les débuts de la télévision au Liban et dans le monde arabe. Les locaux sont installés à Tallet El Khayat, un quartier animé de Beyrouth, symbolisant l’urbanisation rapide de la capitale.

Les premières émissions : un lancement pionnier

Le 28 mai 1959 reste une date gravée dans l’histoire médiatique libanaise : c’est le jour où la CLT diffuse ses premiers programmes. À l’époque, la télévision est une nouveauté exotique ; seuls quelques foyers fortunés possèdent un récepteur. La CLT opère sur deux canaux VHF : le canal 7, dédié aux programmes en arabe sous la direction d’Adel El Assaad, et le canal 9, orienté vers le français et l’anglais, dirigé par Jean-Claude Boulos. Cette dualité linguistique reflète la diversité culturelle du Liban, où le français, langue de l’élite et de l’éducation, cohabite avec l’arabe dialectal et littéraire.

Le premier visage à apparaître à l’écran est celui de Najwa Kazoun, la speakerine arabe, suivie de May Abdel Sater pour le canal 7, et d’Andrée Hani et Leny Nofal pour le canal 9. Hind Sayed présente le journal télévisé en arabe, inaugurant une ère où les femmes occupent des rôles visibles dans les médias. La première émission en direct est l’inauguration de l’Exposition de la Cité sportive, un événement symbolique de modernité. Les programmes incluent des bulletins d’information objectifs, des feuilletons locaux comme Abou Melhem et Abou Salim, des émissions éducatives et des imports américains ou français, tels que Bonne nuit les petits ou Rintintin.

Cette image historique capture un moment emblématique d’Abou Melhem, un feuilleton qui incarnait l’humour libanais et renforçait les liens communautaires.

Techniquement, la CLT innove rapidement. En 1967, le Liban devient le troisième pays au monde à émettre en couleurs via le système SECAM français, avec une diffusion testée sur dix téléviseurs seulement. Soutenue par la Sofirad française, la CLT positionne le Liban comme un leader technologique régional. À Tripoli, les programmes sont relayés sur les canaux 4 (français/anglais) et 2 (arabe), étendant la couverture au nord du pays.

Parallèlement, en juillet 1961, une seconde compagnie privée émerge : Télé-Orient, ou Société de Télévision du Liban et du Moyen-Orient (STLMO), opérant depuis Hazmieh, dans la banlieue est de Beyrouth. Elle diffuse sur le canal 11, offrant une concurrence saine à la CLT. Cette dualité privée stimule la créativité : les deux stations produisent du contenu local adapté à un public pluriel, favorisant une cohésion culturelle dans un pays divisé confessionnellement.

Le rôle culturel et social : un vecteur d’unité

Télé-Liban, avant même sa forme publique, joue un rôle pivotal dans la société libanaise. Posséder un téléviseur devient un signe de statut social, marquant l’ascension de la classe moyenne. Dans les quartiers populaires ou les villages, les familles sans appareil se réunissent chez les voisins pour regarder les programmes, créant des moments de convivialité. Les feuilletons en dialecte libanais, comme Abou Salim, abordent avec humour les thèmes du quotidien, transcendant les barrières religieuses.

Les programmes éducatifs, tels que les concours interscolaires, boostent les inscriptions scolaires et soulignent l’importance de l’éducation dans un pays en développement. La musique et la culture occupent une place centrale : des artistes comme Sabah ou Samira Toufic passent à l’antenne, forgeant un patrimoine partagé. Même les informations restent neutres, évitant les biais dans une région volatile. Durant la fête de l’Indépendance, les diffusions diurnes du défilé militaire inspirent les enfants, qui parodient les soldats dans leurs salons, renforçant le patriotisme.

Cette capture d’archives illustre le trésor visuel préservé par Télé-Liban, témoignant de son rôle dans la documentation historique.

Cependant, la télévision reste en noir et blanc pour la plupart des foyers jusqu’aux années 1980 ; la couleur, introduite en 1967, est d’abord un luxe. Certains se souviennent d’une « rose » colorée apparaissant brièvement à l’écran, un moment d’émerveillement collectif. Les speakerines, avec leur français roulant les « r » et leur apparence modeste, incarnent un idéal de modernité tempérée par la tradition.

Vers la fusion et la publicisation : les ombres de la guerre

Les années 1970 marquent un tournant. La guerre civile libanaise, qui éclate en 1975, fragilise les deux compagnies privées. Le marché publicitaire s’effondre, les infrastructures sont endommagées, et les stations tombent sous l’influence des milices : les canaux de la CLT à Beyrouth-Ouest sont contrôlés par des groupes musulmans, tandis que ceux de Télé-Orient à Hazmieh le sont par des chrétiens. La couverture devient partisane, minant la neutralité antérieure.

Face à ce chaos, le président Elias Sarkis, élu en 1976, voit dans une télévision unifiée un outil de réconciliation. En 1977, un décret-loi n°100 autorise la fusion des deux entités privées avec l’État, qui acquiert 51 % des parts. Le 7 juillet 1977, Télé-Liban naît officiellement comme société publique, monopole d’État jusqu’en 1994. Cette entité, renommée Télé-Liban en 1991, absorbe les canaux 7, 9, 5 et 11, devenant la voix officielle du Liban.

Durant la guerre (1975-1990), la chaîne est divisée : TL1 à Beyrouth-Est, TL2 et TL3 à l’Ouest. Bombardements et sabotages aggravent ses dettes, mais elle survit, documentant l’histoire du pays.

L’héritage contemporain : de l’obsolescence à la reconnaissance

Aujourd’hui, Télé-Liban est souvent critiquée pour son archaïsme, éclipsée par des chaînes privées comme LBC. Pourtant, ses archives, un trésor inestimable, ont été reconnues par l’Unesco en 2023 comme « Mémoire du monde », soulignant son rôle dans la préservation de la culture libanaise. Le ministre de l’Information, Ziad Makary, a salué cette distinction, rappelant que Télé-Liban fut « la première télévision établie au niveau étatique dans le monde arabe ».

La naissance de Télé-Liban illustre la résilience libanaise : d’une initiative privée pionnière à une institution publique, elle a navigué entre prospérité et conflit, forgeant une identité collective. Dans un Liban toujours en quête de stabilité, elle rappelle que les médias peuvent unir autant que diviser. Plus de 60 ans après ses premiers signaux, Télé-Liban reste un phare culturel, même si son éclat s’est estompé.

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