
La mise en examen de HSBC Private Bank Suisse dans l’affaire Riad Salamé marque un tournant judiciaire pour le Liban. La filiale helvétique du géant bancaire britannique est soupçonnée par la justice française d’avoir facilité le blanchiment de fonds présumés détournés de la Banque du Liban par l’ancien gouverneur et son entourage. Le dossier porte sur plus de 300 millions de dollars passés par la société Forry Associates, une structure offshore liée à Raja Salamé, frère de l’ancien patron de la banque centrale. Pour les déposants libanais, ruinés par l’effondrement financier depuis 2019, ce développement dépasse le cas d’une banque étrangère. Il place au cœur de l’enquête les intermédiaires financiers qui auraient permis au système de fonctionner, de durer et d’échapper aux alertes pendant plus d’une décennie.
HSBC Riad Salamé : un tournant judiciaire
La décision française vise HSBC Private Bank Suisse pour des soupçons de blanchiment en bande organisée et d’association de malfaiteurs en vue de commettre des infractions telles que détournement de fonds publics, abus de confiance ou corruption d’agent public. La banque a été astreinte au versement d’une caution de 80 millions d’euros, mesure destinée notamment à couvrir d’éventuels dommages et intérêts. À ce stade, il ne s’agit pas d’une condamnation. La banque conteste toute présentation définitive de sa responsabilité et indique coopérer avec les autorités. Riad Salamé, lui, nie depuis le début les accusations portées contre lui et affirme que son patrimoine provient de revenus accumulés avant son arrivée à la Banque du Liban, notamment lorsqu’il travaillait dans la finance internationale. Mais l’entrée de HSBC dans le cercle des mis en examen change l’échelle du dossier.
L’affaire ne porte plus seulement sur l’ancien gouverneur, son frère, certains proches ou des sociétés immobilières européennes. Elle interroge désormais le rôle d’un établissement bancaire international dans la circulation de fonds publics libanais présumés détournés. C’est un point majeur pour Beyrouth. Pendant des années, la crise libanaise a été décrite comme le produit d’un système local, dominé par une banque centrale opaque, des banques commerciales exposées à la dette publique et une classe politique incapable de réformer. La mise en cause d’HSBC rappelle que ce système n’a pas fonctionné en vase clos. Il a utilisé des places financières, des banques privées, des sociétés offshore, des circuits transfrontaliers et des acquisitions immobilières en Europe.
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Infographie — Les faits reprochés à HSBC Suisse
| Élément du dossier | Données et faits reprochés |
|---|---|
| Banque visée | HSBC Private Bank Suisse, filiale helvétique du groupe HSBC |
| Décision judiciaire | Mise en examen en France dans l’enquête sur les biens mal acquis libanais |
| Chefs retenus | Blanchiment en bande organisée et association de malfaiteurs |
| Montant au cœur du dossier | Environ 330 millions de dollars, soit plus de 300 millions de dollars |
| Période examinée | 2002-2015 |
| Société centrale | Forry Associates Ltd, enregistrée aux îles Vierges britanniques |
| Bénéficiaire économique présumé | Raja Salamé, frère de Riad Salamé |
| Origine des fonds | Banque du Liban, via des commissions liées à des opérations financières |
| Compte utilisé | Compte en dollars de Forry Associates chez HSBC Private Bank Suisse à Genève |
| Nombre d’opérations évoqué | Plus de 300 opérations sur la période |
| Virements suspects cités | 192 transferts vers des comptes au Liban examinés par les enquêteurs |
| Fait reproché à la banque | Avoir laissé fonctionner un compte de passage sans clarifier suffisamment l’origine, le but et l’arrière-plan des fonds |
| Alertes internes | Des signaux de conformité auraient été ignorés ou insuffisamment traités |
| Signalement aux autorités suisses | La relation aurait été fermée en 2016, mais le signalement n’aurait été effectué qu’en 2020 |
| Sanction suisse antérieure | La FINMA a constaté en 2024 de graves manquements aux règles anti-blanchiment |
| Mesure française | Caution judiciaire de 80 millions d’euros |
| Enjeu libanais | Éventuelle restitution ou indemnisation au profit de la Banque du Liban et des victimes libanaises |
Forry Associates, le cœur du mécanisme présumé
Le mécanisme présumé commence au début des années 2000. La Banque du Liban signe en 2002 un contrat avec Forry Associates Ltd, une société enregistrée aux îles Vierges britanniques. Cette société est présentée comme intermédiaire ou courtier chargé de percevoir des commissions sur des opérations liées à des produits financiers de la banque centrale. Les enquêteurs soupçonnent cependant que son bénéficiaire économique réel était Raja Salamé. Le point est central. Si Forry était contrôlée par le frère du gouverneur, les commissions versées par la banque centrale n’étaient plus de simples frais de courtage. Elles devenaient un canal potentiel de transfert de fonds publics vers un cercle familial.
Entre 2002 et 2015, près de 330 millions de dollars auraient transité par un compte en dollars de Forry Associates ouvert chez HSBC Private Bank Suisse, à Genève. Les fonds provenaient de la Banque du Liban. Une partie aurait ensuite été renvoyée vers des comptes au Liban. Une autre aurait circulé dans des montages plus complexes, impliquant des sociétés offshore et des acquisitions immobilières en France, en Suisse, au Luxembourg, au Royaume-Uni et dans d’autres pays européens. La justice française cherche à établir si ces flux ont servi à convertir des commissions indûment perçues en patrimoine privé, sous couvert d’opérations bancaires et d’investissements.
Les alertes que la banque aurait dû voir
Le rôle reproché à HSBC tient à la qualité de ses contrôles. Les enquêteurs estiment que la banque disposait des outils juridiques, réglementaires et opérationnels nécessaires pour détecter les anomalies. Le profil des clients, les montants, la provenance publique des fonds, l’usage d’un compte de passage, les retours rapides vers le Liban et les liens familiaux auraient dû déclencher des vérifications approfondies. L’autorité suisse de surveillance avait déjà reproché à HSBC Private Bank Suisse de graves manquements dans la prévention du blanchiment concernant deux personnes politiquement exposées, sans les nommer publiquement. Les transactions examinées portaient sur plus de 300 millions de dollars entre 2002 et 2015.
Les éléments français ajoutent une dimension pénale plus lourde. Un rapport d’enquête transmis au dossier au printemps 2026 mettrait en cause plusieurs niveaux de la banque. Il évoque notamment des alertes internes insuffisamment suivies, des opérations à haut risque mal documentées et des transferts suspects validés sans clarification adéquate. Parmi les points examinés figureraient 192 virements suspects vers des comptes au Liban. Pour les magistrats français, la question n’est pas seulement de savoir si HSBC a manqué de vigilance. Elle est de déterminer si la banque a accepté, par ses pratiques et ses omissions, de laisser fonctionner un mécanisme de dissimulation.
Une sanction suisse avant l’étape française
Le dossier avait déjà connu une étape importante en Suisse. En 2024, la FINMA a sanctionné HSBC Private Bank Suisse pour de graves violations de ses obligations de diligence. Le régulateur a relevé que des fonds provenant d’une institution étatique libanaise avaient été transférés du Liban vers la Suisse avant de repartir, généralement peu après, vers d’autres comptes, principalement au Liban. La banque n’aurait jamais clarifié pourquoi un compte tenu chez elle avait servi de compte transitoire. Elle n’aurait pas non plus signalé les soupçons aux autorités anti-blanchiment suisses pendant une longue période. La relation aurait été fermée en 2016, mais le signalement n’aurait été effectué qu’en 2020.
Cette chronologie nourrit la question centrale du dossier : pourquoi les alertes n’ont-elles pas été traitées plus tôt ? La banque privée suisse gérait des clients à haut risque, liés à une institution publique étrangère et à un pays où les risques de corruption étaient connus. Les règles anti-blanchiment imposent pourtant une vigilance renforcée pour les personnes politiquement exposées et leur entourage. La situation du gouverneur de la Banque du Liban, son pouvoir sur les opérations financières publiques et les liens familiaux autour de Forry auraient dû placer le dossier parmi les plus sensibles. Les enquêteurs cherchent désormais à savoir si les insuffisances relèvent de la négligence, de la complaisance ou d’une participation consciente au système.
Des banquiers et gestionnaires dans le viseur
La dimension humaine de l’enquête renforce ces soupçons. Des gestionnaires de relation liés aux comptes de Forry ou de Riad Salamé sont examinés en Suisse et au Luxembourg. Un ancien employé d’HSBC Luxembourg aurait été mis en cause après avoir reçu plusieurs centaines de milliers de dollars de Riad Salamé entre 2013 et 2019. En Suisse, des investigations visent aussi l’organisation interne de la banque et le rôle de certains banquiers. Ces éléments ne valent pas condamnation. Ils montrent cependant que l’affaire ne se limite pas à une défaillance abstraite de conformité. Elle concerne des personnes, des décisions, des rémunérations, des cadeaux présumés et une culture de gestion de fortune où le client puissant pouvait primer sur la prudence réglementaire.
Pour le Liban, l’enjeu est considérable. La Banque du Liban est désormais partie civile dans la procédure française. Cette décision traduit une inflexion. Pendant longtemps, l’institution a été associée à la défense de son ancien gouverneur ou à une forme de silence prudent. La nouvelle direction cherche à se présenter comme victime d’un système de captation de fonds. Cette posture correspond aussi à une demande sociale. Les déposants libanais, privés d’accès libre à leur épargne depuis l’effondrement bancaire, demandent que les responsables politiques, bancaires et financiers répondent de leurs actes. La question n’est plus seulement de savoir où l’argent est parti. Elle est de savoir qui l’a aidé à sortir, à circuler et à se transformer en biens.
Les déposants libanais au centre de l’affaire
La mise en examen d’HSBC ouvre donc une perspective de récupération. Si la justice établit la responsabilité de la banque, les procédures pourraient permettre d’obtenir des indemnisations ou des restitutions au profit des victimes libanaises. Cette perspective reste longue et incertaine. Les procès financiers internationaux durent des années. Les appels, les débats sur la compétence, la preuve de l’origine des fonds et les droits des parties peuvent ralentir les décisions. Mais la présence d’une grande banque dans le dossier change le rapport de force. Contrairement à Riad Salamé, visé par un mandat d’arrêt français mais présent au Liban, HSBC peut difficilement ignorer une procédure devant les juridictions européennes.
Le dossier a aussi une portée symbolique. HSBC n’est pas une petite structure offshore. C’est un acteur bancaire mondial, soumis à des obligations de conformité, à des régulateurs puissants et à une réputation internationale. Sa mise en examen rappelle que le blanchiment de fonds publics ne dépend pas seulement des dirigeants corrompus. Il dépend aussi des institutions qui acceptent les fonds, tiennent les comptes, exécutent les transferts, documentent mal les opérations et tardent à signaler les soupçons. Pour un pays comme le Liban, où les responsables locaux invoquent souvent la complexité internationale pour diluer les responsabilités, cette évolution judiciaire est importante.
Une chaîne libanaise et internationale
Elle pose également une question aux banques libanaises. Les commissions liées à Forry auraient été associées à des opérations sur des produits financiers de la Banque du Liban auxquelles participaient des banques commerciales. Le système financier libanais a longtemps profité des rendements élevés offerts par la banque centrale. Il a aussi bénéficié de l’opacité qui entourait certaines ingénieries financières. La procédure contre HSBC ne doit donc pas servir à déplacer toute la responsabilité vers l’étranger. Elle doit au contraire éclairer la chaîne complète : décision à la banque centrale, rôle de Forry, participation des établissements locaux, comptes en Suisse, retours vers le Liban, sociétés offshore et acquisition de biens.
La crise libanaise donne à l’affaire une gravité particulière. Depuis 2019, la livre s’est effondrée, les banques ont imposé des restrictions informelles, les dépôts ont été bloqués ou fortement décotés, et des centaines de milliers de familles ont vu disparaître le fruit de leur travail. Dans ce contexte, les 330 millions de dollars évoqués dans l’affaire ne sont pas un chiffre abstrait. Ils représentent des hôpitaux, des salaires, des retraites, des dépôts, des importations, des écoles et une part de confiance publique détruite. L’argent qui aurait quitté la Banque du Liban par des circuits opaques est examiné au moment où le pays cherche encore à répartir les pertes de son effondrement financier.
Une défense qui conteste les accusations
La défense de Riad Salamé reste constante. L’ancien gouverneur conteste les accusations et soutient que ses actifs proviennent de sa fortune personnelle constituée avant son mandat à la banque centrale. Ses avocats affirment avoir fourni des éléments sur ses revenus antérieurs. Cette ligne de défense sera au cœur de tout éventuel procès. Elle devra être confrontée aux flux bancaires, aux contrats, aux bénéficiaires effectifs, aux sociétés immobilières et aux dates des acquisitions. La défense d’HSBC, elle, devrait porter sur son degré de connaissance, sur les contrôles menés à l’époque, sur les règles applicables entre 2002 et 2015 et sur la qualification pénale de ses manquements.
La présomption d’innocence demeure donc nécessaire. Mais elle ne réduit pas la portée du développement français. La mise en examen d’une banque de cette taille signifie que les juges estiment disposer d’indices graves ou concordants justifiant son entrée formelle dans la procédure. Elle signifie aussi que le dossier des biens mal acquis libanais ne s’arrête pas aux personnes physiques. Il remonte vers les infrastructures financières du blanchiment présumé. Pour les victimes libanaises, cette extension est essentielle. Les fortunes suspectes ne se constituent pas seulement dans les bureaux du pouvoir. Elles se consolident dans les comptes bancaires qui les accueillent et dans les marchés immobiliers qui les absorbent.
La suite entre Paris, Genève et Beyrouth
La suite dépendra de plusieurs étapes. Les juges français devront poursuivre l’examen des flux, entendre les responsables bancaires, confronter les versions et déterminer si les manquements reprochés à HSBC relèvent d’une responsabilité pénale. Les autorités suisses et luxembourgeoises poursuivront leurs propres procédures. La Banque du Liban devra maintenir sa coopération et documenter les pertes qu’elle estime avoir subies. Les associations anticorruption chercheront, elles, à préserver l’objectif de restitution aux Libanais. Le dossier entre ainsi dans une phase plus lourde, où le système financier international cesse d’être un simple décor et devient un acteur judiciaire central.
Au Liban, cette évolution arrive à un moment où la population doute encore de la capacité de la justice locale à juger les puissants. Les procédures européennes apparaissent souvent comme les seules capables de contourner les blocages politiques et bancaires. Ce constat est sévère pour l’État libanais. Il souligne l’incapacité de ses institutions à imposer seules la transparence dans l’un des plus grands effondrements financiers contemporains. Mais il offre aussi une possibilité : si les dossiers européens avancent, ils peuvent fournir des preuves, des décisions, des saisies et une pression que Beyrouth ne peut plus ignorer. La mise en examen d’HSBC Suisse place désormais une partie de la vérité dans les mains des juges français.


