Les chiffres publiés le 21 octobre 2025 font état d’une reprise marquée des opérations aériennes israéliennes malgré un cessez-le-feu officiellement en vigueur. Les autorités israéliennes ont revendiqué « 153 tonnes de bombes » larguées en une seule journée sur différentes zones de la bande de Gaza. Des sources médicales locales recensent des dizaines de morts et de blessés à la suite d’attaques menées après la mort de deux soldats israéliens. Les autorités palestiniennes parlent d’« au moins 80 violations » de la trêve depuis son entrée en application, avec « 97 morts » et « 230 blessés » documentés. La condition israélienne posée pour toute « phase 2 » des discussions reste la restitution complète des dépouilles de soldats, préalable non prévu par le texte initial du cessez-le-feu selon les médiations impliquées.
Le porte-parole du mouvement Hamas, Hazem Qassem, déclare que « le mouvement s’est engagé à toutes les étapes prévues par l’accord » et poursuit « les remises de corps » malgré « des défis immenses liés aux destructions ». Il ajoute : « La trêve a été respectée par notre côté, en particulier pendant la première phase de remise des prisonniers vivants en une seule tranche. » De son côté, l’exécutif américain durcit le ton : « Nous avons conclu un accord avec le Hamas. Si leur comportement n’est pas très bon, nous les éliminerons », affirme le président des États-Unis. À la Knesset, le chef du gouvernement israélien revendique l’intensité des frappes et répète que « l’objectif de désarmement du Hamas » demeure inchangé, conditionnant explicitement l’ouverture de la séquence politique suivante.
Architecture de trêve et logique de conditionnalité
Le dispositif de cessez-le-feu à Gaza repose sur trois piliers : l’arrêt des hostilités, la facilitation humanitaire et une séquence de négociations graduelles. La séquence a été infléchie de fait par une logique de conditionnalité immédiate. L’acteur dominant impose des préalables cumulatifs — restitution des dépouilles, garanties sécuritaires unilatéralement définies — qui neutralisent la progression prévue vers une « phase 2 ». Juridiquement, cette réécriture implicite de l’accord crée un décalage entre ce qui était attendu (réduction durable de la violence, corridors humanitaires) et ce qui est observé (frappes massives présentées comme « réponses », blocage des étapes suivantes).
Le résultat concret, côté civil, est une forme de trêve à géométrie variable : des accalmies relatives entrecoupées d’épisodes de haute intensité. Côté politique, la trêve devient un instrument de pression autant qu’un cadre de réduction des risques. Côté diplomatique, les médiateurs répètent que « les obligations doivent être exécutées telles qu’écrites », sans parvenir à empêcher les écarts d’exécution sur le terrain.
Le mécanisme libanais : une trêve surveillée mais poreuse
Au Liban, la situation présente des similitudes structurelles avec Gaza : un cessez-le-feu formel, un mécanisme technique de suivi, et une pratique de violations récurrentes. Le mécanisme de Naqoura — comité de suivi du cessez-le-feu — « est devenu la seule voie à l’instant », selon les autorités parlementaires libanaises. « Un développement important a eu lieu : il se réunit désormais toutes les deux semaines, alors qu’auparavant il se tenait de manière intermittente », précise la même source. Sur le terrain, des drones israéliens ont été signalés « à très basse altitude » au-dessus de périmètres urbains, jusqu’« au-dessus de Baabda ». Les communes frontalières rapportent des frayeurs répétées, des cultures abandonnées et des écoles placées en alerte.
Le président de la République défend une relance par des « négociations indirectes » sous parrainage conjoint américain et onusien « pour trouver des solutions » et « sécuriser les civils ». Un diplomate européen estime que la proposition est « avancée » et « conforme à une sortie politique graduelle ». Le chef du gouvernement, lui, dresse un bilan opérationnel sans détour : « Les réunions de Naqoura n’ont pas réussi à stopper les violations malgré l’engagement libanais », et « cinq collines » restent « occupées » au Sud.
Parallèles opérationnels : frappes, survols et « signaux »
À Gaza, la revendication de « 153 tonnes » de munitions larguées sert de « signal » de supériorité militaire et de détermination. Au Liban, les survols très bas et ciblés servent une fonction proche : démontrer la liberté d’action, tester les temps de réaction et imposer une usure psychologique. Dans les deux cas, le message militaire précède ou accompagne un message politique : « pas d’avancée » sans satisfaction de préalables. Le terrain, qu’il s’agisse des ruelles de Gaza ou des abords de la ligne de cessez-le-feu au Sud-Liban, devient un théâtre d’« incidents calibrés » qui maintiennent l’adversaire dans un état de vigilance coûteux.
La différence tient à l’échelle et au tempo. À Gaza, les épisodes de haute intensité sont plus meurtriers et concentrés. Au Liban, la pression est plus diffuse, rythmée par des survols, des tirs d’artillerie ponctuels et des démonstrations aériennes. Dans les deux espaces, la procédure existe, mais la coercition guide la séquence.
Parallèles diplomatiques : préalables cumulatifs et fenêtre d’action
Le discours israélien pose des conditions cumulatives à Gaza comme au Liban : restitution des dépouilles, garanties de désarmement, sécurisation unilatérale de zones tampon. Le message américain s’imbrique dans cette logique par des injonctions explicites. « Le deuxième pilier doit être le désarmement de Hizballah au Liban et le début de discussions de sécurité et de frontière avec Israël », écrit l’émissaire spécial. « Si Beyrouth continue d’hésiter, Israël pourrait agir unilatéralement, et les conséquences seraient graves. »
Côté libanais, la réponse formelle est d’ancrer toute discussion dans l’indirect et de refuser tout préalable qui viderait de sa substance le cadre souverain. « Le parcours de négociations a chuté », constate la présidence de la Chambre après notification d’un refus israélien d’un schéma en trois temps : deux mois d’arrêt des attaques, retrait de positions occupées, puis démarcation et arrangements sécuritaires. La conséquence diplomatique immédiate ressemble à Gaza : la « phase 2 » — qu’il s’agisse de négociations politiques à Gaza ou d’un paquet démarcation-sécurité au Liban — reste verrouillée.
Parallèles juridiques : texte de trêve et réalités d’exécution
Le texte de trêve crée des obligations réciproques, mais la partie dominante tend à moduler l’exécution. À Gaza, la restitution des dépouilles, apparue comme condition, devance la logique humanitaire prévue et reconfigure la hiérarchie des priorités. Au Liban, l’argument des « violations antérieures » et de « l’arsenal illégal » sert à justifier survols et frappes ponctuelles malgré le mécanisme. Dans les deux cas, la documentation des incidents par les mécanismes de suivi est cruciale : elle fixe la mémoire des faits, outille les démarches diplomatiques et limite, au moins partiellement, l’arbitraire.
Parallèles humanitaires : populations sous contrainte
À Gaza, le coût humain se mesure en bilans quotidiens et en infrastructures détruites. Les fenêtres humanitaires restent fragiles, avec des flux de secours irréguliers. Au Liban, la contrainte s’exprime par la peur, l’interruption des semailles, la fermeture de classes et la mise en alerte de centres de santé. Les municipalités frontalières réclament des stocks de carburant, d’eau et de médicaments pour tenir 72 heures en autonomie. Dans les deux théâtres, l’anticipation — plans d’évacuation, continuité d’activité, cartographie des abris — fait partie intégrante de la gestion de crise.
Points de convergence et de divergence entre Gaza et le Liban
Convergence première : la trêve est gérée comme une variable tactique. Elle n’est ni un cessez-le-feu stable ni une parenthèse hermétique, mais un cadre que les acteurs instrumentalisent. Convergence seconde : la conditionnalité politique pèse sur la mise en œuvre ; les préalables s’empilent plus vite qu’ils ne se lèvent. Convergence troisième : l’économie de la peur — survols, annonces chiffrées, démonstrations — remplace l’économie de confiance.
Divergence majeure : l’intensité et la létalité. Gaza subit des séquences de bombardements denses, meurtrières, avec des destructions étendues. Le Liban subit une pression de « basse intensité » plus diffuse, faite d’intrusions aériennes, de tirs ponctuels et d’occupations de points hauts. Divergence additionnelle : la nature du canal de suivi. À Gaza, les médiations fonctionnent par raccordements ad hoc. Au Liban, le mécanisme bimensuel constitue un rendez-vous régulier, avec procès-verbaux et cartes, ce qui introduit un minimum de prévisibilité.
Implications politiques immédiates pour Beyrouth
La fenêtre de manœuvre repose sur trois leviers. Le levier procédural : maintenir la régularité des réunions de Naqoura, déposer des relevés circonstanciés et exiger la traçabilité des réponses. Le levier diplomatique : capitaliser sur l’ouverture à des négociations indirectes avec parrainage international, en exigeant des garanties vérifiables et séquencées. Le levier de résilience civile : financer des plans communaux de continuité, sécuriser les couloirs d’accès agricoles, déployer des réserves sanitaires dans un rayon de 15 km de la ligne.
Dans ce cadre, la cohérence institutionnelle est déterminante. La triade exécutive — présidence de la République, présidence de la Chambre, présidence du Conseil — doit parler d’une seule voix sur la hiérarchie des priorités : fin des survols, retrait des points occupés, liberté d’accès pour les civils, puis discussion sur les arrangements sécuritaires dans un format qui ne biaise pas la négociation.



