LA RÉPONSE À : PÈRE, POURQUOI NOUS AS- TU ABANDONNÉS?

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J’avais publié un long cri de rage dans un roman sorti en octobre 2016 . La mode n’était plus chez nous à la littérature. On laissait Gibran Khalil , nos écrivain.e.s et nos philosophes , pour les pauvres rêveurs et idéalistes qui n’avaient aucun rôle à jouer sur la scène nationale, ployant sous l’occupation de nos chefs de bandes politiques imposant leur “culture” et leur rhétorique. Ceux là qui avaient détruit le Liban et pillé ses ressources en balayant du même coup nos rêves , transformant nos livres en bibelots et nos acquis culturels en ornements superflus , les réduisant à un billet valide pour l’Etranger.
Seuls régnaient leur dictature à peine maquillée de démocratie, leur terminologie grossière de mafieux et leur autoritarisme taillé à la mesure de leur cupidité et de leur corruption. 

En octobre 2019, les jeunes s’agrippent à la culture, aux idéaux des grandes figures intellectuelles qui ont guidé les révolutions. La Sorbonne des Libanais.es c’est les Universités du Liban, qui les ont formés pour être des citoyens et des citoyennes.
Le salon du livre d’octobre n’a pas changé de date mais d’adresse.Les écoliers, les universitaires, les intellectuels du Liban écrivent ensemble, main dans la main le grand livre de leur destin commun. Et l’automne se transforme en printemps.C’est les valeurs de générosité et de dignité dans les foyers des plus démunis qui poussent et embaument.
Par un retournement des choses, dont seule Mère- Nature est capable, c’est les jeunes qui encouragent leurs pères fatigués de résister et de bosser et qui les entrainent dans leur danse, celle de tous les fils et filles de la nation. C’est les mères qui ne veulent plus vivre la grande séparation, qui ont sacrifié tout pour l’éducation et qui s’exposent avec d’autres femmes aux premières lignes de démarcation.
Aujourd’hui la réponse à Père, pourquoi nous as- tu abandonné.es? C’est les millions d’orphelins malgré eux qui se rallient à l’intérieur du pays comme à l’extérieur, pour assumer définitivement la filialité libanaise.
Voici un extrait du livre:

“Pourtant j’entends des voix archaïques, des voix présentes et futures, et d’autres sortant des tombes: Père, pourquoi nous as- tu abandonnés?
Père, pourquoi nous – as tu abandonnés? Pourquoi nous avoir chassés de notre sol libanais? Faudra- t- il envier les animaux d’avoir leur territoires et leurs races préservés, protégés, avec leurs noms indiqué sur une pancarte: “Réserve des …” ? Faudra- t- il être des fossiles humains vivants pour mériter d’être traités comme le sont les espèces en voie de disparition , ou les pierres en ruine ? 
Nous nous escrimions, dès l’enfance, à devenir adultes, à cause de ton absence, à dépasser seuls nos complexes oedipiens vécus dans la plus grande violence. Et nous restions haletants à ta recherche.
Partout on a été, on a décroché des places, des salaires et des concons et on s’est évertué avec toute la paperasse requise et les conditions dûment remplies à dénicher un nom de père. Où étais- tu donc passé? 
Ne t’avons nous pas suffisamment désiré? N’avons nous pas suffisamment bossé, prié, saigné? 
Combien a- t- il fallu d’années, de siècles, de héros, de boucs émissaires et d’enfants vagabonds jetés sur tous les sols, livrés à tous les vents…? 
L’épopée millénaire des enfants abandonnés.
Que n’avons- nous pas fait pour te rencontrer?
Dans l’impossibilité de te mériter, comment t’enfanter, te créer? Depuis des siècles, les Libanais inlassablement reviennent au bercail pour amonceler les pierres et reconstruire indéfiniment leurs maisons détruites. Mais l’impossible serait de construire une patrie (de paternel) qui reconnaisse ses fils comme citoyens, jouissant des droits universellement reconnus.
Même longtemps après leur départ précipité, ils reviennent avec ce qu’il leur reste de santé , de force et d”âge , déposer des pierres les unes contre les autres et apposer leur signature sur l’attachement à la beauté, à la famille et au cocon. Disparus on trouve toujours leur maison debout comme une effigie, comme le symbole de leur famille émiettée à cause de la guerre.
La quête du nom, de l’appartenance prend également d’autres formes possibles et imaginables.
S’escrimer à la course aux honneurs, aux références est une nécessité par exemple la formation pédagogique chez les pères Jésuites, ou à la mission laïque française, les études à l’Université américaine, l’obsession de l’élévation sociale, les objets de valeur prisés, le luxe sous toutes ses formes revendiqué, voilà de quoi forger voire forcer les virtuels renoms à la place de l’inaccessible nom et courir les pays, ceux d’Europe, d’Amérique pour réaliser enfin le rêve pour se créer une appartenance, toutes les concessions, tous les sacrifices, et toutes les acrobaties d’urgence sont les bienvenus. Chaque année on a vu des milliers de jeunes se jeter dans la gueule du loup, dans les océans en furie pour y arriver, mais comme la mort les poursuivait comment revendiquer la peau de ces bons vivants convertis en kamikazes, en l’absence du vrai père? Avec quelle couleur d’étoffe pourrait- on emballer ces corps démembrés , ces vies massacrées à jamais?
Sans père, sans nom, nous héritons d’une tombe à la place d’une nation. Et encore une tombe qui risque d’être pillée, de ne plus se fermer face au déferlement ininterrompu de cadavres, et de nouveau le cercle vicieux des gitans insolites, des bohémiens nouveaux accablés par les catastrophes interminables des guerres religieuses portant leur famille, leurs diplômes sur le dos et courant les quatre coins de la planète à la recherche de la survie, de la sécurité et d’autres papiers d’identité, des peuples civilisés, des hommes trilingues venus de la terre d’Orient , brillants mais haletant courbés pour mériter enfin le droit d’être debout, rien ne peut étancher leur soif, ni l’ambition, ni l’argent, ni l’amour, rien ne peut compenser les joies certaines de la filiatio. Un père accusé d’être volage , délinquant, criminel, de ne point assumer sa paternité et des enfants sacrifiés, estropiés ou désespéres ayant tout donné pour trouver un père plausible, qui défendrait les couleurs du drapeau national.
QUE LES TENDANCES S’ARRÊTENT, QUE LES COKTAILS D’ENFANTS TREMPÉS À TOUS LES ASSAISONNEMENTS SANGUINS S’ARRÊTENT. QU’ON NE S’INVENTE PLUS DES RACINES, DES PROLONGEMENTS, ON RÊVE D’UN LIBAN ARRACHÉ À LEUR BILAN.
PEUT- ÊTRE L’AUBE BLANCHE VIENDRAIT.PARFAITEMENT COMME CE REGAIN DE LA FLORE , CE RENOUVEAU TROUBLANT DE LA VÉGÉTATION INCENDIÉE.
LA NATURE, LA MÈRE, FAIT SI BIEN LES CHOSES. ET LE PÈRE?”

Carol Ziadé Ajami, Père, pourquoi m’as tu abandonnée? Ed l’Harmattan et Saër El Mashrek.

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Carol Al Ajami
Carol Ziadé Ajami est l’auteure de Beyrouth ne pardonne pas, Ed Erick Bonnier ainsi que de Père, pourquoi, m’as-tu abandonnée ? Edition l’Harmattan et Saer El Mahsrek en 2016 et d’un manifeste : Beyrouth Connection, Les fossoyeurs du Liban, Edition Erick Bonnier, 2020 . (Beyrouth ne pardonne pas est sorti aussi en arabe aux éditions Dergham) . L’auteure est doctorante en lettres françaises, conférencière en français et en arabe et enseignante à l’Université libanaise depuis 2004. Elle a intervenu dans des colloques internationaux . Ses romans ont été enseignés dans des collèges prestigieux comme Notre – Dame de Jamhour, Saints- Cœurs Sioufi, Sagesse Brasilia et dans le département des lettres françaises de l’USEK. Son dernier livre a été salué par la presse française. Elle fut l’invitée d’honneur des deux dernières éditions de la cérémonie de remise des prix Méditerranée et Spiritualité 2019 et 2020. Elle présenta son dernier livre, dans le cadre de l’hommage rendu au Liban dans le palais des congrès de Perpignan en 2020. Elle a été l’invitée de France 24 et du journal de TV5 Monde le 9 octobre 2020.

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