Les Syriens affluent dans les pays voisins de la Syrie pour fuir la violence dans leur pays. Au Liban, on a recensé, officiellement, près de 125.000 réfugiés syriens, un chiffre proche de celui avancé pour les réfugiés syriens en Turquie, un pays bien plus grand et plus peuplé. Au Liban, il n’y a que des chiffres approximatifs, et même le Premier ministre Najib Mikati se risque dans une estimation improbable : selon lui, il y aurait 300.000 réfugiés syriens au Liban, dont 1/3 « qui ont des moyens » pour s’installer, 1/3 « d’ouvriers » et 1/3 de démunis. Ces chiffres, annoncés par Mikati sur la LBCi, à partir de Paris, sont très imprécis. Il suffit de juger « à l’œil nu »…

Les Syriens affluent au Liban en masse, et s’y installent, provisoirement dit-on. Au risque de déstabiliser le pays, durablement. Il est regrettable que ce soit un acteur majeur de la vie politique libanaise, ancré dans un camp politique, et non l’État libanais ou un tour de table légitimement représentatif des Libanais, qui le dénonce aujourd’hui. Et de manière alarmiste.

En effet, c’est le député chrétien Michel Aoun, chef du Courant Patriotique Libre, allié du Hezbollah au sein du camp pro-syrien du 8 Mars, qui a choisi de mener une croisade contre l’afflux massif, anarchique et désordonné, de réfugiés et de militants syriens. A l’issue de la réunion de son bloc parlementaire le 20/11, Aoun a donné « 15 jours » aux autorités libanaises pour fournir les statistiques précises sur la présence de Syriens sur le territoire libanais. Il sait qu’il n’obtiendra pas de réponse, précise, à sa question, car il n’y en a pas comme le montre bien la réponse fournie le soir même par le Premier ministre… Mais il n’espère pas moins placer cette question au cœur du débat politique, et prépare pour cela une série de caisses de résonance parmi les médias contrôlés ou influencés par son camp politique et parmi ses députés et cadres.

A la constitution du gouvernement du Premier ministre Najib Mikati, l’hebdomadaire parisien Valeurs Actuelles (24/02/11) voyait dans ce gouvernement dominé par le Hezbollah et ses alliés pro-syriens le risque d’un retour de la Syrie au Liban. « La Syrie revient au Liban » annonçait, perplexe, la presse française. Le soulèvement populaire en Syrie et la guerre qui s’en est suivie ont changé la donne, dramatiquement, et l’Armée syrienne de Bachar el-Assad est bien occupée sur le sol national pour tenter un retour au Liban… Pourtant, selon un constat objectif, le régime syrien, même affaibli par sa guerre interne, garde des relais au Liban, des relais parmi certains courants politiques libanais, des organisations militaires ou paramilitaires libanaises (alaouites, chiites, nationalistes) et palestiniennes (FPLP) et même au sein de l’appareil d’État. Les pro-syriens sont moins arrogants, plus réservés dans leur engagement au profit du régime de Bachar el-Assad, d’autant qu’ils sont faces, désormais, à de farouches opposants à Damas et à l’axe syro-iranien et ses ramifications locales, régionales et confessionnelles. Ils peuvent aussi revoir leurs calculs, à la lumière des évolutions en Syrie et au niveau régional, avec l’ultime espoir, pour leurs adversaires, de les voir se soustraire enfin à l’influence syrienne et iranienne.

Mais la donne devient encore plus complexe aujourd’hui, avec un conflit syrien qui ressemble de plus en plus à une guerre civile et qui sombre dans une violence extrême, une instabilité régionale qui croît y compris sur le front israélo-palestinien, un risque de fitna confessionnelle qui s’étend dans l’ensemble de la région jusqu’à toucher le Liban, une radicalisation de l’islam militant, etc. Pour le général Aoun, qui peut légitimement redouter que les réfugiés et militants syriens amènent dans leurs bagages leurs propres problèmes et leurs luttes internes, la peur, évidente, du radicalisme sunnite et de la montée en puissance dans les pays arabes des Frères Musulmans et du salafisme, motive sa croisade actuelle contre les populations syriennes qui arrivent en masse au Liban.

Derrière Aoun, on peut voir ses alliés chiites qui, comme lui, ont une série de raisons pour vouloir freiner ou contrôler cet afflux massif de Syriens. Il y a bien évidemment une dimension politique, puisque la majorité des réfugiés, sans parler des militants et des combattants qui recherchent le soutien logistique au Liban, appartiennent au camp « adverse », celui qui combat le régime alaouite pro-iranien de Bachar el-Assad et qui est allié au camp politique libanais du 14 Mars lui-même gravitant dans l’orbite arabo-turco-occidentale. Il y a, conséquemment, la dimension religieuse et confessionnelle, la majorité des Syriens, et donc des réfugiés, étant Sunnites, et de tendance Frères Musulmans et conservatrice pour une partie non négligeable. Il y a également le risque militaire, avec le risque de provoquer des incidents, à partir du territoire libanais, contre les forces de Bachar el-Assad, et plus largement, le risque sécuritaire avec l’implication éventuelle de réfugiés syriens dans des incidents fratricides ou aussi avec des parties libanaises hostiles. En plus de ces dimensions, et de la dimension sécuritaire prise dans son sens le plus large, y compris la délinquance qui résulte de la privation et de l’anarchie ambiante, certains Libanais redoutent aussi le fardeau financier et économique de cette présence, et espèrent pouvoir compter sur la communauté internationale pour y faire face.

Les Libanais sont divisés sur la question des réfugiés syriens, et le seront davantage au cours des prochaines semaines et des prochains mois, alors qu’ils sont remontés en permanence contre ces « menaces syriennes », des menaces qui peuvent être de plus en plus visibles pour une partie d’entre eux. Ceux qui tolèrent, ou qui encouragent même cette présence, le font pour des raisons humanitaires, ou politiques. Ils le font pour des considérations religieuses et confessionnelles aussi. Même pour les représentants de la Droite chrétienne au sein du camp du 14 Mars, entendre les Forces Libanaises et les Kataëb principalement, l’afflux massif de réfugiés syriens, qui peut être toléré par l’Église pour des raisons religieuses et humaines évidentes, ne suscite que peu de réserves encore aujourd’hui. Les FL et les Kataëb, à l’instar de leurs alliés locaux et de leurs interlocuteurs étrangers, croient à un renversement imminent du régime alaouite baasiste, et inéluctable l’arrivée au pouvoir à Damas d’un pouvoir, à dominante islamiste, sur le modèle du système turc ou du nouveau système égyptien, ce qui garantirait le retour rapide des réfugiés dans leur pays. Plus engagée dans la lutte pour le changement de régime en Syrie, la composante principale, sunnite, du camp du 14 Mars, peut être tentée de voir dans cet afflux de réfugiés syriens une nouvelle « réserve » démographique et militante face au camp adverse armé et aguerri, et surtout dominant à divers égards encore aujourd’hui.

Les réfugiés syriens, dont on ignore le nombre exact et qui s’installent dans toutes les régions libanaises, y compris le cœur de la région chrétienne, constituent déjà un point de friction supplémentaire entre les deux camps rivaux, celui du 8 Mars et celui du 14 Mars. Michel Aoun a tiré en premier, sans retenue, inaugurant de nouvelles batailles politiques autour d’une autre question que les Libanais ont manqué de traiter de manière rationnelle. Entre-temps, le Liban se fragilise davantage. Ces déséquilibres démographiques, malmenés déjà par la présence palestinienne et les naturalisations abusives sous l’occupation syrienne, s’aggravent, ses fondamentaux socio-économiques instables par une succession de crises internes et environnantes, s’ébranlent, et sa sécurité est mise en péril…

Fadi Assaf

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