Alors que l’implosion de l’économie libanaise et les conséquences de l’explosion du port de Beyrouth menacent de plonger des centaines de milliers de Libanais dans la famine, le secrétaire général du Hezbollah, qui d’ordinaire s’aventure peu dans les questions de politique économique, s’est exprimé dans le cadre d’une intervention télévisée en faveur d’un « jihad agricole ». Solution révolutionnaire s’il en est, celui-ci consisterait en une mobilisation générale pour cultiver les terres fertiles du pays afin de relancer l’activité économique et remédier à l’inflation galopante qui touche de plein fouet les produits alimentaires.

Ainsi, le Hezbollah a recours à l’obligation religieuse, appuyée par l’autorité morale et religieuse du leader chiite, pour mobiliser sa base et répondre à une problématique jugée majeure par celle-ci. Cependant, cette approche révèle aussi un autre phénomène, à savoir l’incapacité de l’élite politique actuelle à mener une réflexion et des réformes nécessaires à la résolution de la crise existentielle que connait le pays depuis 2019. Il s’agit alors de mobiliser la thématique religieuse ou communautaire pour simplifier les termes du débat et éviter toute remise en question du système de gouvernance qui est à la source de la faillite actuelle. De même, invoquer la responsabilité individuelle est une tactique politique qui permet aux décideurs politiques de se dédouaner, comme si l’agriculture libanaise n’était entravée dans son développement que par le manque de bonne volonté de ses travailleurs.

Quid de l’abandon manifeste de l’État, qui n’a jamais ébauché un semblant de politique publique agricole depuis la fin de la guerre ? Quid de la dévaluation de la livre, qui met en péril un modèle productif extraverti, dépendant des importations d’intrants, de machines et de semences ? Quid de la pollution massive des sols, fleuves et nappes phréatiques, de la sous-exploitation des terres fertiles du pays, de l’exode rural, des politiques de libre-échange qui ont laminé la compétitivité de l’agriculture libanaise handicapée par l’absence de soutien étatique et d’infrastructures de qualité ?

Il est intéressant d’observer que cette initiative est émise par un parti qui a contrôlé à de nombreuses reprises le Ministère de l’Agriculture sans répondre aux appels à l’aide lancés par les professionnels d’un secteur sinistré depuis des décennies.

Néanmoins, la popularité grandissante de la thématique du « retour à la terre » est révélatrice de la croyance profonde des libanais dans le potentiel agricole de leur pays et les bienfaits d’une agriculture locale et durable, ce qui ne peut advenir qu’à travers une politique publique visant à atteindre la souveraineté alimentaire.

Celle-ci fait référence à une agriculture paysanne et vivrière, orientée vers la production de denrées alimentaires de base pour les marchés locaux, en autonomie par rapport aux marchés alimentaires mondiaux, et qui protège les ressources naturelles, la biodiversité et le droit des générations futures à une alimentation de qualité et un environnement naturel non endommagé par l’activité humaine. Elle répond à un droit humain fondamental qui est celui d’une alimentation saine, suffisante et équilibrée grâce à une agriculture qui vise la protection de la vie, la justice sociale et écologique, et pas seulement l’accumulation de bénéfices et de capitaux. Elle établit une rupture avec le modèle agricole actuel, qui provoque l’accélération de l’épuisement des ressources pour répondre aux besoins d’un marché mondial dans lequel le Liban n’a que peu de prise. L’accumulation se fait ainsi par la dépossession des agriculteurs, dans une agriculture extractiviste et dépendante, synonyme de pollution et d’accroissement des inégalités entre grands capitalistes et producteurs locaux.

L’insertion dans le marché mondial s’est ainsi faite au prix de la souveraineté alimentaire du Liban. L’usage massif de semences et de pesticides importés est révélateur d’une situation dans laquelle l’agriculture cherche à produire pour exporter des produits agricoles hors saisons et/ou rares sur les marchés mondiaux, tout en important des produits alimentaires de base. Pour maximiser les bénéfices, elle a recours à des semences importées dont l’usage exige achat de pesticides et engrais, irrigation continue, et des capacités technologiques et financières considérables. Pour autant, les agriculteurs s’inscrivent dans la mondialisation sans produire des marchandises à forte valeur ajoutée, et sont concurrencés dans leur propre pays par des producteurs étrangers en raison des politiques d’ouverture commerciale. Cela amène les agriculteurs à vivre sur crédit, épuiser leurs sols et délaisser le marché local : au final, le retour sur investissement est nul et même négatif sur le long-terme.

Atteindre la souveraineté alimentaire requiert une stratégie nationale à long terme dont la démarche doit être celle d’un changement radical du modèle économique. Au contraire, l’action publique dans le domaine agricole depuis la fin de la guerre civile a été marquée par le désinvestissement de l’État, voire même la non-croyance en l’importance du secteur primaire pour l’économie libanaise. Il est marquant de constater que la part du budget national allouée à l’agriculture a atteint à peine 1% en 2019, dans le cadre d’une politique de « laisser-aller » et d’une absence de stratégie nationale pour l’agriculture. Ainsi, les agriculteurs ne disposent pas d’un statut juridique propre. Pas de planification ni de contrôle qualité, aucun appui à l’établissement d’accords commerciaux avantageux pour le secteur agricole : le rôle de l’État dans le développement de l’agriculture est inexistant, au contraire des secteurs bancaires, touristiques et immobiliers.

Le résultat est sans appel : depuis 1985, l’agriculture ne représente plus que 8% du PIB, alors qu’elle atteignait 33% en 1970 (considéré comme l’âge d’or de l’économie libanaise). Pire, la production agricole a reculé de 12% entre 1970 et 2008, alors qu’elle a augmenté de plus de 400% aux États-Unis et en France (Saade, 2020). Seule la moitié des terres arables du pays (350 000 hectares, soit 35% de la surface totale du Liban) est cultivée et seulement 100 000 hectares sont suffisamment irrigués. Enfin, la balance commerciale est dans une situation déficitaire, le Liban important 80% de sa consommation. La signature d’accords de libre-échange avec les pays de la région et l’Europe n’a fait qu’accélérer cette tendance en l’absence d’un accompagnement étatique pour la modernisation du secteur : les coûts de l’agriculture libanaise la rendent peu compétitive face aux productions étrangères subventionnées qui envahissent le marché. La dérégulation du marché agricole et de contrôle qualité par l’État libanais fait que les produits libanais sont saturés d’intrants qui rendent la production invendable à l’exportation en raison de son coût élevé et de sa non-conformité avec les accords internationaux pour l’utilisation des pesticides. La prise en charge de la formation technique et de l’information des agriculteurs par les pouvoirs publics aurait permis de remédier à cette situation.

Le Centre de recherche et d’études agricoles libanais (CREAL) a ainsi qualifié les années 1989-2018 comme une « période d’agonie de l’agriculture libanaise », avec l’institutionnalisation de la mauvaise gouvernance, la corruption de masse et l’omission totale du secteur dans le plan de reconstruction post-guerre civile. Le plan « Horizon 2000 », dont l’objet était de replacer le pays au centre de l’économie régionale, a absolument ignoré l’agriculture, méprisant ainsi le potentiel de celle-ci pour la création d’emploi et de devises qui aurait pu financer la reconstruction. Au contraire, il prévoit des infrastructures de 18 milliards de dollars pour faire face aux besoins d’une économie qui aurait retrouvé sa place d’intermédiaire financier et commercial entre le Moyen-Orient et le reste du monde, stimulée par les perspectives de paix israélo-palestinienne avec les accords d’Oslo. Augmentation faramineuse des taux d’intérêts pour attirer les capitaux du Golfe et de la diaspora, création d’infrastructures démesurées dans le grand Beyrouth et la côte, concentration des investissements dans les services (tourisme, hôtellerie) et le « Bâtiments et Travaux Publics » (BTP) : aucune place pour les secteurs productifs dans ce schéma, qui nie au Liban toute capacité productive propre. Ainsi, aucun mécanisme d’aide n’est prévu pour que le secteur privé reconstitue sa capacité productive entamée par la guerre et amorce sa transition technologique pour conquérir les marchés internationaux. Au contraire, le coût faramineux de ce modèle économique a été supporté par le Trésor public et les exploitations agricoles, ces dernières étant considérablement endettées auprès des banques et des importateurs et aux prises avec des taux d’intérêts bancaires très élevés.

Si l’on constate une certaine dégradation certaine de la gouvernance agricole depuis la fin de la guerre, il est important de souligner qu’elle s’appuie sur une base idéologique forte depuis l’indépendance du Liban, celle du penseur Michel Chiha. Celui-ci postulait l’impossibilité pour le Liban de faire de l’agriculture ou de l’industrie en raison de son manque de compétitivité. Au contraire, il devrait s’en tenir au service, et jouer le rôle d’intermédiaire commercial, misant sur le « génie naturel » des Phéniciens pour le commerce et le voyage, tout en occultant leur génie scientifique et artisanal. Si les phéniciens étaient réputés pour leurs talents de marchands sillonnant la Méditerranée, c’est aussi parce qu’ils produisaient des artefacts à haute valeur ajoutée qu’ils vendaient à prix d’or par la suite. Nous le voyons, cette idéologie, qui fait de l’émigration un bienfait (car permettant au pays de recevoir des flux financiers réguliers) et du « laisser-faire » le seul modèle économique possible pour le Liban (il est à présent inscrit dans la Constitution), va à contre-sens total de la notion de souveraineté alimentaire mentionnée ci-dessus. Au contraire, il est synonyme de gaspillage des ressources libanaises, que ce soit l’eau (polluée par l’absence d’infrastructures et de régulation), la terre (de moins en moins cultivée) et les cerveaux (qui partent à l’étranger) et ne permet pas de développer la transition vers un modèle productif équilibré et durable.

Par ailleurs, il apporte une grille de lecture à la fois obsolète et incorrecte, car le Liban est un pays à vocation agricole dont la diversité de climat et l’importance des terres fertiles en fait un eldorado pour le Moyen-Orient (comme le soulignait déjà la Bible, en le qualifiant de « pays de lait et de miel »). La présence abondante d’eau douce et la diversité des climats et des cultures rend possible la production d’une grande variété de produits agricoles qui peuvent couvrir la demande locale et internationale, comme les pommiers, les oliviers, la vigne, les cultures céréalières et légumières. N’est-ce pas là que réside la véritable compétitivité du Liban, porteuse d’un modèle productif remplaçant la mentalité dépendantiste dominante jusqu’à présent ?

L’explosion de la bulle financière qui rendait possible cette illusion rend nécessaire la réinvention du rôle de l’agriculture dans l’économie libanaise. Celle-ci devrait voir sa production s’effondrer de 40% en 2020, ce qui impose la fondation d’un nouveau modèle productif et un moratoire sur la dette agricole. Il convient également de repenser le rôle de l’État qui doit diriger la transition vers un modèle biologique et réglementé par une véritable loi-cadre. Il s’agit in fine de moderniser un secteur dont les techniques sont devenues obsolètes, le taux de pénétration technologique dans le secteur agricole atteignant 25% de celui des pays voisins, et 7% des pays européens. La conception d’une stratégie agricole nationale permettrait de coordonner les efforts éparpillés des bailleurs de fonds internationaux qui ont dépensé plus de 200 millions de dollars en projets de développement depuis 1992 sans réel impact mesurable sur la production du secteur, faute d’une vision de long-terme pilotée par un État porteur d’une véritable politique agricole.

La corrélation parfaite entre l’évolution du taux de change et l’inflation touchant les produits alimentaires révèle la dépendance du Liban envers les importations d’aliments et d’intrants pour soutenir sa propre production. Entre septembre 2019 et septembre 2020, l’inflation concernant les produits alimentaires a ainsi atteint 422.5%. Dans un pays qui a détruit son tissu industriel et ne disposant pas des infrastructures de base permettant une activité économique compétitive (transports, électricité, eau, internet, etc..), les entreprises du secteur primaire sont forcées de compter sur les importations quoi qu’il en soit. Cela révèle la fragilité d’un modèle dont le pilier principal est l’attraction des capitaux étrangers, qui par nature est fluctuant et dépendant de facteurs internationaux sur lesquels le Liban n’a que peu de prise.

Le dilemme auquel fait face l’agriculture libanaise reflète la qualité médiocre des politiques publiques menées dans ce domaine, qui n’ont mené qu’à l’endettement, une balance commerciale déficitaire, et l’anéantissement de la souveraineté alimentaire du pays. Par ailleurs, elles sont génératrices de risques politiques, l’exode rural nourrissant les “poches de misère” autour des centres urbains de milliers de chômeurs sensibles à l’instrumentalisation sectaire et religieuse.  Il est toujours utile de revenir à la Constitution Libanaise, qui garantit le développement équitable des territoires. Pourtant, le Akkar, le Sud du Liban et la Bekaa, principaux greniers à blé du pays (d’ailleurs rattachés au Grand Liban pour cette raison en 1920), sont marginalisés en l’absence de politique de développement agricole et industriel exploitant les richesses de ces territoires. Au contraire, l’élite politique libanaise semble toujours fonctionner selon le logiciel ancien, à savoir la mise en valeur du Liban “Monte Carlo”, qui occupe 30 à 50km² dans les beaux quartiers de Beyrouth, les endroits de villégiature dans la montagne et une mince ligne côtière située entre Beyrouth et Byblos.

La campagne de « glamourisation » de l’activité agricole et l’appel au « jihad agricole » sont donc révélateurs de l’incapacité des élites politiques à réfléchir selon un autre logiciel que celui qui leur a apporté richesses et influence. 

Comme tous les domaines de l’économie libanaise, une réflexion globale s’impose sur l’établissement de politiques publiques rationnelles, transparentes et orientées vers le résultat plutôt que vers le clientélisme et le court-termisme. S’il est nécessaire d’éduquer les citoyens sur les bienfaits d’une agriculture biologique et locale, ce n’est pas en « cultivant son jardin » que le secteur agricole sortira du gouffre dans lequel il a été plongé depuis des décennies par les mêmes élites qui en font l’éloge à présent.

Article publié initialement sur The Phoenix Daily

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Sami Erchoff
Sami Erchoff, né en France, installé au Liban, d'origine marocaine. Après un Master en Sciences Politiques de la Sorbonne, je termine un Master en Politique internationale, spécialité Moyen Orient, à l'USJ et à Science Po Grenoble. Fasciné par le Liban, je multiplie les expériences intellectuelles et professionnelles à Beyrouth dans l'espoir d'enfin saisir la complexité et la diversité de ce beau pays. Mes domaines de spécialisation sont la diplomatie française au Moyen Orient, la Ligue Arabe, la politique extérieure de l'Union Européenne au Moyen Orient, les bailleurs de fonds au Liban ..

2 Commentaires

  1. Bravo Monsieur Sami pour votre analyse, mais la politique que vous décrivez / préconisez ne mènera t-elle pas le Liban à plus de dépendance à la gestion de son agriculture par le marché boursier international. Cordialement

  2. Il faut faire du Liban un pays en guerre qui résiste au détriment de la stabilité régionale et surtout enfoncer le pays dans la précarité au nom des idéologies de ceux qui au prix meme de ces idéologies on graduellement abduqué abusé et violé le pays. Un seule chose est certaine les régime terroristes finissent par mourir rapidement, victimes des memes stratégies qu’ils ont mis en place pour détruire et voler et dénaturer le pays, comme une épée de Damocles, a présent elle se retourne sur eux et menace leur pérénnité qu’ils ont acquises de manière violente. La meme violence qu’ils ont exercé se retourne sur eux.

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