Un nouvel équilibre institutionnel né de l’effondrement
Le Liban a basculé dans une nouvelle configuration politique sans qu’aucune réforme de fond ne soit inscrite dans la Constitution. L’élection de Joseph Aoun à la présidence de la République, la désignation de Nawaf Salam à la tête du gouvernement et la montée de Naim Kassem à la direction du Hezbollah ont recomposé le centre de gravité du pouvoir de manière progressive, au fil de la crise financière, de l’effondrement de l’État et des cycles de confrontation au Sud. Ce triangle n’est pas un pacte formel, encore moins une alliance. Il est le produit d’un rapport de forces imposé par l’urgence: maintenir un minimum de fonctionnement institutionnel tout en absorbant les chocs d’une région instable.
Dans ce paysage, chacun occupe une place précise, héritée de son parcours. Le président s’appuie sur son capital militaire et sur sa capacité à parler le langage des chancelleries et des états-majors. Le chef du gouvernement se présente comme le visage civil d’un État qui veut renouer avec la reconstruction, la gestion de l’espace public et le dialogue avec les bailleurs. Le nouveau chef de Hezbollah, lui, revendique la continuité d’un rôle de «résistance» tout en étant forcé d’intégrer le poids du cessez-le-feu et des négociations autour du mécanisme de surveillance au Sud. La tension entre ces logiques est au cœur de la vie politique actuelle.
Joseph Aoun, président-arbitre adossé à l’institution militaire
L’accession de Joseph Aoun à Baabda a été portée par un argument central: son statut d’ancien commandant de l’armée, capable de rassurer à la fois une population en quête de sécurité et des partenaires étrangers inquiets d’un effondrement complet des institutions. Depuis son arrivée au palais, il joue pleinement cette carte. Ses discours insistent sur le rôle de l’armée comme «première garante de l’unité nationale» et comme rempart contre la dérive vers le chaos. Dans ses déplacements, il multiplie les références à la «solidité de l’institution militaire» et au «devoir de protéger la frontière sud tout en préservant la paix civile».
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La visite officielle à Oman illustre cette stratégie. Le président y met en avant la «profondeur» des relations bilatérales, mais le message principal vise plus loin: rappeler que le Liban cherche des appuis arabes stables pour traverser une phase où la sécurité se confond avec la survie économique. Il se présente comme le visage d’un pays qui ne veut pas être réduit à un champ de bataille entre puissances régionales. Dans ses entretiens, il lie systématiquement la question du front sud à celle de l’aide à l’armée, comme si toute conversation sur la sécurité devait désormais passer par le prisme de cette institution.
Dans le dossier du cessez-le-feu, Joseph Aoun adopte une ligne de fermeté mesurée. Il refuse les accusations selon lesquelles l’armée ne serait pas présente au sud du Litani, rappelle que les forces israéliennes entravent l’accès à certaines zones et insiste sur la «coordination complete» avec les casques bleus et les représentants du mécanisme de surveillance. Ce discours vise deux audiences. À l’extérieur, il s’agit de démontrer que l’État libanais tient ses engagements et mérite un soutien continu. À l’intérieur, il s’agit d’éviter que l’armée ne soit perçue comme un simple sous-traitant de décisions prises ailleurs.
Cette position d’«arbitre» a toutefois un prix. En s’adossant fortement à l’institution militaire, le président accepte que son mandat soit jugé en grande partie à l’aune des performances de l’armée, de sa capacité à rester soudée malgré la crise sociale et des résultats obtenus dans la stabilisation du front sud. Il se trouve aussi exposé à toutes les tensions qui traversent l’institution: frustrations salariales, déséquilibres entre régions, attentes multiples des partenaires internationaux.
Nawaf Salam, chef de gouvernement entre reconstruction et conditionnalités
À la tête du gouvernement, Nawaf Salam incarne une autre facette de l’État. Juriste, diplomate, ancien juge international, il se positionne comme le visage civil d’un Liban qui veut renouer avec les codes de la gouvernance et du droit. Sa présence à la cérémonie de pose de la première pierre de la Hadiqat Rafiq Hariri, sur le front de mer de Beyrouth, en est une illustration emblématique. Le choix d’un espace public, d’un grand projet paysager, d’un discours sur l’«organisation de la ville» en dit autant que les mots eux-mêmes. Le chef du gouvernement se place sur le terrain de la reconstruction symbolique d’une capitale traumatisée par l’explosion du port et par des années de friche urbaine.
Dans son discours, il insiste sur la nécessité de «réorganiser l’espace public» en associant l’État, la municipalité et les acteurs privés. Il évoque les trottoirs, les places, les jardins, l’accès des enfants à des espaces verts, la sauvegarde de l’«âme de Beyrouth». Ce vocabulaire, en apparence technique, répond à une demande profonde de la société: retrouver une ville vivable, où l’on marche, où l’on se rencontre, où l’on ne se sent plus exclu par des barrières invisibles. En se plaçant au cœur de ce projet, Nawaf Salam tente d’incarner un État qui ne se réduit pas à la gestion de crises sécuritaires.
En parallèle, le chef du gouvernement est aux prises avec des dossiers autrement plus rugueux. La loi sur la «faille financière», la répartition des pertes entre l’État, la Banque du Liban, les banques et les déposants, les négociations avec les bailleurs et le Fonds monétaire, les réformes exigées dans les secteurs de l’énergie et des télécommunications composent un champ miné. Chaque avancée technique se heurte à des intérêts puissants, à des associations professionnelles, à des groupes politiques qui craignent de perdre leur rente.
Son profil international lui permet de parler un langage familier aux partenaires occidentaux et arabes, de défendre des plans de restructuration, de plaider pour une aide conditionnelle. Mais cette proximité avec les codes des institutions financières et juridiques le rend aussi vulnérable à la critique interne. Une partie de l’opinion et des forces politiques l’accusent de porter une vision trop «technocratique», jugée parfois déconnectée de la colère des classes moyennes laminées par la crise. Le défi, pour lui, est de transformer une image de «juriste respecté» en leadership politique capable de porter des décisions impopulaires sans perdre sa légitimité.
Naim Kassem, un Hezbollah confronté à l’ère du mécanisme
Du côté du Hezbollah, la succession de Hassan Nasrallah par Naim Kassem marque un tournant autant symbolique que pratique. L’appareil reste le même, le discours de fond ne change pas, mais les conditions régionales ont évolué. La guerre à Gaza, le cessez-le-feu au Sud-Liban, le rapprochement saoudo-iranien sous l’égide de Pékin et la recomposition en Syrie imposent au parti une série d’ajustements. Il ne peut plus se contenter d’un langage de confrontation totale; il doit composer avec l’existence d’un mécanisme formalisé de cessez-le-feu auquel l’État libanais participe, et qui est désormais scruté par les partenaires internationaux.
Pour Naim Kassem, la marge est délicate à gérer. Maintenir le récit d’une «résistance» aux menaces et aux violations israéliennes reste central pour sa base. En même temps, ignorer la réalité du mécanisme reviendrait à laisser à d’autres le soin de définir la sécurité du Sud, ce qui serait difficilement acceptable pour le parti. La nouvelle direction est donc contrainte d’accepter de facto un cadre international de surveillance, tout en cherchant à peser sur son interprétation et sur ses prolongements politiques.
La situation au Sud oblige également le Hezbollah à tenir compte des attentes des populations chiites qui vivent en première ligne des confrontations. Les habitants des villages frontaliers ont payé le prix fort des bombardements, des destructions et des déplacements. Ils attendent des garanties minimales de stabilité, au-delà des slogans. La direction du parti doit conjuguer la promesse d’efficacité militaire avec des réponses concrètes aux questions de reconstruction, de compensation, de maintien des services de base.
Enfin, l’environnement régional influe sur la posture de Naim Kassem. Le rapprochement entre Riyad et Téhéran, les messages croisés des capitales arabes, la volonté affichée de certains acteurs de ne plus laisser le Liban servir de champ de confrontation par procuration, tout cela oblige le parti à ajuster sa stratégie. Il ne s’agit pas d’un renoncement, mais d’un changement de tempo: moins de coups d’éclat affichés, davantage de calculs sur le coût d’une escalade dans un contexte où la patience des alliés comme des rivaux n’est pas illimitée.
Le front sud comme test de cohésion du triangle
Le front sud est devenu, malgré lui, le laboratoire où se mesure la solidité de ce triangle de pouvoir. Chaque incident, chaque violation du cessez-le-feu, chaque réunion du mécanisme de surveillance oblige les trois pôles à se positionner, parfois en temps réel. Le président doit défendre la performance de l’armée, rassurer les partenaires étrangers et garder un contact avec les communautés du Sud. Le chef du gouvernement doit intégrer les contraintes du front dans ses dossiers économiques, en expliquant aux bailleurs que l’instabilité n’empêchera pas la poursuite des réformes. Le leader du Hezbollah doit montrer à sa base que le parti reste un acteur central du jeu sécuritaire, tout en évitant de provoquer un engrenage incontrôlé.
Les marges de désaccord sont nombreuses. Sur la question de la délimitation de certaines portions de la frontière, sur le niveau acceptable de présence armée dans telle ou telle zone, sur la manière de répondre à une attaque particulièrement grave, les réflexes divergent. Mais la réalité impose une forme de coordination minimale. Sans cela, les signaux envoyés aux partenaires étrangers seraient immédiatement interprétés comme un signe de faiblesse structurelle.
Ce test permanent se joue également sur le terrain de la communication. Les déclarations de Joseph Aoun sur la disponibilité du Liban à accepter des audits du mécanisme, celles de Nawaf Salam sur l’importance de préserver la souveraineté territoriale tout en respectant les engagements internationaux, les discours internes du Hezbollah sur la «gestion du temps de la confrontation» doivent être articulés sans se contredire frontalement. Chaque discordance trop visible est exploitée par les adversaires du pays pour mettre en doute la cohérence de sa ligne.
La crise financière comme champ de tensions croisées
L’effondrement financier n’est pas un décor de fond; il structure les choix de chacun des trois pôles. Le président, adossé à l’armée, doit veiller à ce que les officiers et les soldats continuent à percevoir un revenu qui ait un sens, dans un contexte de dévaluation continue. Le chef du gouvernement, chargé de négocier avec le FMI et les bailleurs, doit arbitrer entre la protection des déposants, les exigences de réformes et la nécessité de maintenir un minimum de paix sociale. Le Hezbollah, lui, doit gérer l’impact de la crise sur ses propres réseaux de soutien, ses institutions sociales et la base populaire qui tient une partie de sa légitimité.
Le projet de loi sur la «faille financière» cristallise ces tensions. Selon sa rédaction finale, il déterminera qui paiera réellement la note: l’État, les institutions financières, les grands comptes, les déposants ordinaires. Chaque configuration redistribue les coûts et, avec eux, les rapports de force politiques. Le triangle Aoun–Salam–Kassem est obligé de se positionner, même lorsque les prises de position restent implicites. Défendre une version du texte, c’est accepter de froisser tel secteur bancaire, telle base socio-électorale, tel partenaire extérieur.
Les dossiers sectoriels, comme la réforme de l’électricité ou l’ouverture partielle du ciel libanais aux services d’Internet par satellite, ajoutent des couches supplémentaires de tension. Ils mêlent enjeux de souveraineté, intérêts privés puissants, attentes des bailleurs et besoins urgents de la population. La manière dont le président, le gouvernement et le Hezbollah se situent par rapport à ces dossiers conditionne la perception de leur capacité à gérer autre chose que le dossier sécuritaire.
Les attentes de la société et le risque de désynchronisation
En filigrane, un risque grandit: celui d’une désynchronisation entre ce triangle de pouvoir et une société épuisée. Les trois pôles se pensent comme les gestionnaires responsables d’une phase de transition dangereuse. Ils insistent sur la nécessité de préserver la stabilité, de contenir les chocs, de négocier des compromis internationaux. Une partie croissante de la population perçoit au contraire la prolongation de l’effondrement comme une forme de confiscation de son avenir par les mêmes mécanismes qui l’ont conduite au bord du gouffre.
Les mobilisations de rue se sont faites plus rares, mais elles n’ont pas totalement disparu. Elles surgissent autour d’affaires judiciaires, de scandales bancaires, de décisions tarifaires ou de dossiers liés aux déplacés. Elles révèlent une colère diffuse, moins spectaculaire que par le passé, mais plus profonde. Pour le triangle Aoun–Salam–Kassem, l’enjeu est d’éviter que cette colère ne se mue en rupture complète avec toute idée de compromis.
La trajectoire du Liban dépendra en grande partie de la capacité de ces trois pôles à dépasser la simple gestion de crise pour proposer une perspective, même minimale, de sortie de l’impasse. Tant que le front sud restera un front suspendu, que la loi sur la faille financière restera un champ de bataille opaque, que la reconstruction se limitera à quelques gestes symboliques, le pays demeurera dans un temps politique court, rythmé par les échéances de réunions internationales plus que par un calendrier national. C’est cette course discrète entre gestion de l’urgence et recherche d’un horizon qui donnera, dans les mois à venir, sa cohérence – ou son éclatement – au triangle qui structure aujourd’hui le pouvoir.



