Une explosion de l’usage des chèques en dollars, symptôme d’un système bancaire fragmenté et sélectif
Entre janvier et mars 2025, 103 767 chèques en devises dites “fraîches” ont été compensés, contre seulement 28 246 un an plus tôt, soit une hausse de 267 % en volume selon l’Association des banques du Liban (ABL). En valeur, ces transactions représentent 5,1 milliards USD, en progression de 150,4 % par rapport au premier trimestre 2024. Cette dynamique spectaculaire pourrait, à première lecture, refléter une reprise de confiance dans les circuits bancaires. Pourtant, un examen plus attentif révèle que cette reprise reste profondément inégalitaire, concentrée, et révélatrice d’un marché dualisé.
La baisse simultanée du montant moyen par chèque (49 000 USD contre 72 000 un an plus tôt, soit -31,8 %) laisse entrevoir une extension de l’outil au-delà des grandes transactions, notamment dans l’immobilier, les importations et les services médicaux privés. Cependant, cette généralisation reste limitée à une minorité de détenteurs de « dollars frais », alors que la majorité de la population est toujours exclue des circuits bancaires normaux.
Une reprise réservée aux “inclus” du système dollarisé
Les banques libanaises continuent de discriminer structurellement entre les clients en devises transférables et ceux encore piégés dans les comptes en “lollars”, ces dépôts en dollars non convertibles. La progression des chèques “fresh” s’appuie exclusivement sur des comptes en dollars réellement disponibles, souvent issus de transferts extérieurs ou d’encaissements commerciaux hors Liban.
L’usage du chèque “frais” se concentre donc dans un espace bancaire parallèle, où seuls les agents disposant de capitaux offshore, de revenus en devises ou d’un accès privilégié aux circuits de correspondance peuvent opérer. Dans ce contexte, l’augmentation des volumes ne traduit pas une démocratisation du paiement scriptural, mais un renforcement de la segmentation monétaire.
Tableau – Usage des chèques en devises (T1 2024 vs. T1 2025)
| Trimestre | Nombre de chèques | Montant total (USD) | Montant moyen (USD) |
|---|---|---|---|
| T1 2024 | 28 246 | 2,04 milliards | 72 231 |
| T1 2025 | 103 767 | 5,1 milliards | 49 000 |
| Évolution (%) | +267 % | +150,4 % | -31,8 % |
Un substitut à la défaillance du système de transfert
Face à l’impossibilité d’effectuer des virements interbancaires électroniques normaux pour les comptes locaux, le chèque papier redevient l’unique instrument “traçable”, bien que lourd, coûteux et peu moderne. Les transactions sont souvent limitées par les plafonds internes des banques, tandis que les délais de compensation restent longs. Pourtant, dans un pays où les transferts SEPA ou SWIFT sont restreints, le chèque “frais” reste l’ultime outil de formalisme juridique dans un écosystème financier informel.
Loin d’être le symptôme d’un retour au fonctionnement bancaire normal, la prolifération des chèques “fresh” confirme l’échec de toute intégration électronique ou digitale entre établissements, près de cinq ans après le début de la crise financière.
Transactions informelles toujours majoritaires
Malgré l’essor des chèques en devises, l’économie libanaise demeure massivement fondée sur des paiements informels en espèces, en dollars non déclarés ou via des plateformes alternatives (changeurs privés, réseaux de transfert internes, comptes parallèles). En mars 2025, seulement 8,4 % des paiements en dollars sont passés par le circuit bancaire officiel sous forme de chèque compensé, contre 3,5 % un an plus tôt.
Ce chiffre souligne l’ampleur du phénomène d’évasion monétaire hors système bancaire, maintenu par la défiance du public, l’absence de restructuration légale du secteur, et le refus des banques de reconnaître l’égalité de traitement entre les clients selon l’origine de leurs devises.
Une croissance qui reflète l’asymétrie bancaire, non la reprise économique
Le redressement du volume des chèques en dollars ne peut être assimilé à un retour de la confiance dans le système financier. Il s’agit plutôt de la mise en lumière d’un secteur à deux vitesses, où les institutions gèrent à la fois un passif gelé en dollars bloqués et une clientèle restreinte opérant en devises effectives.
En l’absence de réforme globale de la structure bancaire libanaise, y compris d’un mécanisme de résolution du stock de dépôts gelés, la montée en puissance des chèques “fresh” peut difficilement être interprétée comme une tendance structurelle durable. Elle ne reflète qu’un réaménagement opportuniste du système autour de quelques instruments encore opérants.


