Le ministre libanais de la Défense, Michel Menassa, a présenté jeudi 13 août 2026 ses excuses aux familles des militaires tombés en service, deux jours après avoir quitté la séance parlementaire sans pouvoir exposer les observations de l’Armée libanaise sur la loi d’amnistie générale. Dans un communiqué au ton inhabituellement personnel, il affirme avoir échoué à « faire entendre la voix de l’armée » et promet que « le silence ne sera pas un destin » ni « la déception d’hier la fin de l’histoire ».
Le texte intervient au lendemain de l’adoption par le Parlement de la loi d’amnistie générale et de réduction exceptionnelle de certaines peines. Le vote du 12 août n’a pas refermé la crise ouverte entre Menassa et le Premier ministre Nawaf Salam. Leur confrontation porte autant sur le contenu du texte que sur le droit du ministre de la Défense à présenter directement devant les députés les observations préparées par l’institution militaire.
Michel Menassa demande pardon aux familles des soldats tués
Michel Menassa s’adresse d’abord aux familles des militaires morts dans l’exercice de leurs fonctions. Il dit ne pas avoir trouvé, face à leur douleur, des mots à la hauteur de leurs sacrifices et considère le sang de leurs enfants comme une responsabilité qui engage directement l’État. Le ministre reconnaît surtout qu’il n’a pas pu défendre publiquement leur droit « comme ils le méritent » au moment où le Parlement examinait une loi susceptible de bénéficier à certains détenus poursuivis ou condamnés dans des dossiers impliquant l’armée.
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Le ministre va plus loin qu’un simple regret protocolaire. Il affirme se sentir personnellement en faute, quel que soit son rang, parce qu’il n’a pas pu prendre la parole lorsque l’armée estimait nécessaire d’exposer ses réserves. Il promet cependant de continuer à porter la position de l’institution militaire et de défendre son droit à s’exprimer, en reliant directement cette responsabilité au sacrifice des soldats tombés pour le Liban.
Cette formulation donne au communiqué une portée politique immédiate. Menassa ne présente pas l’incident parlementaire comme une querelle personnelle avec Nawaf Salam. Il le décrit comme un moment où la voix de l’armée aurait été empêchée, alors que le texte débattu touchait directement aux dossiers de militaires tués lors d’affrontements et aux droits de leurs familles.
« L’armée a été empêchée de parler »
Le passage le plus politique du communiqué concerne précisément la séance parlementaire. Menassa affirme avoir vu « des voix se réunir contre la voix de l’armée » et des positions converger alors que, selon lui, l’institution militaire devait être protégée plutôt que contenue. Il dénonce aussi ceux qui traiteraient la parole de l’armée comme un fardeau et le sacrifice de ses morts comme un élément secondaire dans des calculs politiques.
Le ministre résume son grief dans une formule directe : « Hier, l’armée a été empêchée de parler ». Il ajoute cependant que le sang de ses martyrs ne peut être réduit au silence dans sa conscience. Pour lui, l’armée ne doit être ni considérée comme une partie à un conflit politique ni utilisée comme un instrument que l’on mobilise puis écarte selon les circonstances.
Menassa insiste aussi sur la place particulière de l’institution militaire dans un pays traversé par des divisions politiques et confessionnelles. Il la présente comme l’une des dernières institutions bénéficiant encore d’une confiance nationale et rappelle que les soldats morts en service n’ont pas choisi leur mission selon leur appartenance communautaire. Son message vise ainsi à replacer le différend avec le chef du gouvernement sur un terrain institutionnel plutôt que confessionnel.
Le conflit est né de la loi d’amnistie générale
La crise remonte à la séance du mardi 11 août. Michel Menassa était venu au Parlement avec des observations écrites de l’Armée libanaise sur les modifications apportées à la proposition de loi d’amnistie générale. Ces remarques avaient été transmises dès la veille au vice-président de la Chambre, Elias Bou Saab, et le ministre souhaitait les exposer devant les députés.
Nawaf Salam s’y est opposé selon les récits concordants rapportés par plusieurs médias libanais. Le Premier ministre considérait que la position politique du gouvernement devait être exprimée par le chef du gouvernement et non présentée séparément comme celle de l’armée. L’échange entre les deux hommes s’est envenimé, Menassa a quitté l’hémicycle sans prononcer son intervention et l’incident a provoqué une crise au sein même de la majorité gouvernementale.
Le commandement de l’armée aurait ensuite insisté pour que le ministre puisse présenter ses observations. Plusieurs députés ont également défendu son droit à être entendu, tandis que le président de la Chambre, Nabih Berri, a tenté une médiation. Le désaccord dépassait alors le contenu de l’amnistie : il posait la question de savoir si une institution directement concernée par une loi pouvait faire parvenir publiquement son appréciation aux députés par l’intermédiaire de son ministre de tutelle.
Les familles de militaires au cœur du désaccord
La sensibilité du dossier tient aux catégories de détenus susceptibles de bénéficier de l’amnistie. Les discussions ont notamment porté sur des personnes poursuivies ou condamnées dans des affaires de terrorisme et dans des affrontements ayant opposé des groupes armés à l’Armée libanaise. Les combats d’Abra en 2013 et d’Ersal en 2014 restent particulièrement présents dans la mémoire de l’institution et des familles de soldats tués.
Le ministère de la Défense et l’armée ne s’opposaient pas nécessairement à tout mécanisme d’amnistie. Leur préoccupation portait sur les exclusions et sur le risque qu’un dispositif destiné à corriger des détentions excessivement longues ou des situations judiciaires anciennes bénéficie aussi à des personnes impliquées dans la mort de militaires. C’est ce point que Menassa voulait défendre devant la Chambre avant le vote.
Le Parlement a finalement adopté le texte mercredi 12 août. La loi prévoit notamment la libération de plusieurs dizaines de détenus qualifiés d’islamistes et modifie les règles applicables à certaines longues détentions sans jugement. Son adoption répond à une revendication ancienne de familles dénonçant des années d’incarcération sans condamnation définitive, mais elle a ravivé l’opposition des proches de militaires tués qui redoutent que la clémence législative efface la gravité de crimes commis contre l’armée.
Menassa transforme son départ du Parlement en engagement
Le communiqué de jeudi apparaît ainsi comme la réponse politique de Michel Menassa après deux journées durant lesquelles il était resté relativement silencieux sur le fond de son affrontement avec Nawaf Salam. Plutôt que de détailler les échanges avec le Premier ministre, il choisit de s’adresser directement aux familles des soldats tués et de présenter son incapacité à parler devant les députés comme un manquement personnel envers elles.
Ce choix lui permet aussi d’éviter, à ce stade, une confrontation frontale supplémentaire avec le chef du gouvernement. Menassa ne cite pas Nawaf Salam dans son communiqué. Il vise cependant clairement ceux qui, selon lui, ont contribué à empêcher l’armée d’exprimer sa position et affirme que ce qui s’est produit au Parlement ne doit pas devenir une règle durable.
La formule finale est à la fois une promesse aux familles et un avertissement institutionnel. En affirmant que « le silence ne sera pas un destin » et que « la déception d’hier ne sera pas la fin de l’histoire », Menassa laisse entendre qu’il entend revenir sur la place de l’armée dans le débat autour de l’amnistie et défendre publiquement les droits de l’institution et de ses morts.
La loi est désormais votée, mais le différend politique qu’elle a provoqué reste ouvert. Le ministre de la Défense n’a pas encore rendu public le contenu intégral des observations que l’armée souhaitait présenter devant les députés, et son communiqué du 13 août montre que l’épisode parlementaire continue d’être considéré, au ministère de la Défense, comme une question non réglée.


