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L’ancien premier ministre Saad Hariri a obtenu la majorité des votes, sécurisant son accession au poste de premier ministre pour constituer un 4ème gouvernement alors que le Liban traverse une crise d’une ampleur jamais connue.

La Présidence de la République l’a ainsi nommé Premier Ministre. Il lui restera à composer un nouveau gouvernement et, s’il y arrive, à obtenir le vote de confiance du Parlement.

La tâche de l’ancien premier ministre semble être compromise avec l’absence d’un soutien clair en sa faveur à l’issue des consultations parlementaires obligatoires menées par la Présidence de la République et cela en dépit de quelques surprises comme le soutien des députés du Parti Socialiste Progressiste ou encore du Parti Social National Syrien.

Parmi les soutiens de Saad Hariri, son propre parti, le Courant du Futur, les parlementaires du Bloc National, le bloc parlementaire indépendant composé par les députés Najib Mikati, Jan Obeid, Nicolas Nahas et Ali Darwish qui s’est prononcé en faveur de Saad Hariri, les 3 députés du PSNS, Asaad Hardan, Salim Saadeh et Albert Mansour et des députés indépendants Michel Daher et Eddy Damerjian.

De leurs côtés, le Hezbollah, le Courant Patriotique Libre, le rassemblement démocratique composé par les députés Al-Walid Sukreya, Faisal Karami, Adnan Trabelsi, et Abdel-Rahim Murad, ou encore les Forces Libanaises se sont abstenus, tout comme les députés indépendants Oussama Saad et Fouad Makhzoumi s’interrogeant sur le changement réel avec cette arrivée de Saad Hariri au Grand Sérail.

Tout comme ces derniers, la rue libanaise ne pourrait pas se satisfaire de cette nomination, avec des manifestations qui ont déjà eu lieu dès hier soir pour protester contre sa candidature. Des incidents ont notamment eu lieu Place des Martyrs avec ses partisans.

Mais le plus dur commence maintenant

Le dernier gouvernement Hariri avait mis 9 mois à être constitué en raison de différents entre les partis libanais. Cette différence s’est aujourd’hui accrue en dépit de la grave crise politique que traverse le Pays des Cèdres.

Nommé avant lui, Mustapha Adib qui souhaitait également constitué un gouvernement de spécialistes avait rapidement buté sur la nomination du prochain ministre des finances revendiqué par la communauté chiite, un ministère essentiel pour la mise en place des réformes économiques et monétaires souhaitées par la communauté internationale en vue de débloquer son aide.

Par ailleurs, le prochain gouvernement devrait être également confronté à certaines contradictions notamment concernant les réformes bancaires. Ainsi la famille Hariri elle-même, qui détient 10% des actions du secteur bancaire, pourrait refuser la restructuration des banques libanaises lourdement impactées par d’importantes pertes et faire porter une partie de celles-ci sur les déposants via des mesures de décôte ou haircut. Le Premier Ministre sera également confronté aux demandes de la communauté internationale qui exigent une restructuration du système financier et un changement de leadership alors qu’il soutient jusqu’à présent le gouverneur de la Banque du Liban Riad Salamé.

Une 4ème nomination de Saad Hariri sous le signe des difficultés

Saad Hariri bénéficiera d’un 4 ème mandat à l’issue des consultations parlementaires qui se sont tenues le 22 octobre.

Le Liban est en effet sans gouvernement depuis le 10 août 2020, date de la démission du Premier Ministre Hassan Diab suite à l’explosion du port de Beyrouth alors que les conditions sociales et économiques – dont Saad Hariri refusait d’admettre la gravité – se sont encore aggravées avec l’épidémie du coronavirus et les mesures pour tenter de contenir la pandémie. Les négociations avec le FMI sont également dans l’impasse en raison de divergences entre gouvernement, parlement et secteur financier concernant le chiffrage des pertes économiques.

Pour tenter de débloquer la situation, l’ancien premier ministre a promis au mouvement Amal d’attribuer le portefeuille du ministère des finances à un membre de la communauté chiite. Il avait également réitéré que le Liban pouvait se passer d’un état de défaut de paiement, déniant ainsi la gravité de la crise économique cependant vécue par la population, avec 55% de celle-ci vivant désormais sous le seuil de pauvreté.

Pour l’heure, le déblocage de l’aide internationale est en effet conditionné au résultat des négociations entreprises avec le FMI qui exige que se soient mises en place des réformes nécessaires, les réformes économiques et monétaires notamment. En effet, de nombreuses sources ou encore personnalités impliquées dans le dossier multiplient les déclarations indiquant que la communauté internationale n’accordera « pas de chèque en blanc au Liban », suite au non-respect par Beyrouth de ses promesses et de son engagement à effectuer les réformes nécessaires à la relance économique déjà lors des conférences Paris I, II et III dans les années 2000.

Cependant, les négociations, aujourd’hui suspendues, ont rapidement achoppé sur la capacité des autorités libanaises à mener les réformes nécessaires pour le déblocage de l’aide internationale ainsi que sur le dossier du chiffrage des pertes du secteur financier. Les autorités libanaises estiment ainsi que ses pertes atteindraient 241 000 milliards de livres libanaises sur la base d’un taux de change de 3600 LL/USD, soit 80 milliards de dollars environ, ce que refusent les banques locales via l’association des banques du Liban ou encore la Banque du Liban elle-même.

L’association des banques du Liban a ainsi activé ses relais présents au sein du parlement via la commission parlementaire des finances et du budget. Cette dernière, où sont présents certains actionnaires et représentants de banques locales, n’ont chiffré les pertes financières qu’à 81 000 milliards de livres libanaises sur la base d’un taux de change de 1507 LL/USD. Une étude avait ainsi estimé que 43% des actions des banques libanaises sont détenues par des personnes politiquement exposées dont 10% à la famille Hariri seule.

Désormais, ce chiffrage des comptes de la Banque du Liban devrait être mené par les cabinets Alvarez & Marsal pour l’audit juricomptable et par KPMG et Oliver Wyman pour l’audit normal.

Parallèlement, l’association des banques du Liban a présenté un plan de sauvetage rejeté par le FMI et les autorités libanaises, prévoyant la vente d’une partie de l’or du Liban et la session pour une durée déterminée de biens publics. Ce plan est également rejeté par les spécialistes qui estiment que la vente de biens publics ne pourrait se faire qu’en les bradant en raison des circonstances actuelles.

Certaines sources évoquent désormais des pertes pour le secteur financier qui dépassent les 100 milliards de dollars, estimant que le Liban nécessiterait désormais un plan de relance de 63 milliards de dollars mais que seulement 26 milliards au maximum sont disponibles. Selon ces mêmes sources, toutes les banques libanaises sont aujourd’hui insolvables.

La situation économique s’est, par ailleurs, encore dégradée avec la détérioration de la valeur de la livre libanaise et la mise en place de différents taux de change : taux de change officiel à 1507 LL/USD, taux de change dit du-marché pour les agents de change ou encore certaines entreprises fixées par la banque du Liban, aujourd’hui à 3900 LL/USD et taux de change au marché noir, qui a fluctué jusqu’à atteindre les 9000 LL/USD, au mois de juin.

Enfin, l’explosion du port de Beyrouth, qui a ravagé également une grande partie de la capitale libanaise, a encore aggravé la situation, avec des dégâts estimés entre 10 à 15 milliards de dollars.

Ainsi, si le taux de croissance du produit intérieur brut est estimé à -14 % avant cette explosion, de nouvelles estimations font état d’une récession économique de – 24 % en 2020.

Pour l’heure, certains experts proches du dossier notent avec inquiétude que les intérêts politico-économiques sont plus importants pour certains partis que l’intérêt général à bénéficier d’une aide économique face à la crise, jusqu’à estimer que les divisions traditionnelles des partis politiques se sont effacées au sein du parlement en faveur du parti des banques et des autres.

Aussi, certains de ces intérêts seraient allés même jusqu’à menacer d’une guerre civile si les réformes demandées par la communauté internationale étaient menées. Cependant, celle-ci demeure ferme sur ce dossier.

Le 21 septembre 2020, le président de la République estime que le Liban se dirige actuellement « en enfer » en raison de la dégradation des conditions sociales et économiques, reconnaissant par ailleurs que les réserves de la Banque du Liban – subventionnant actuellement l’achat de produits de première nécessité – seront épuisées d’ici peu.

Pour sa part, le gouverneur de la Banque du Liban Riad Salamé annonce, au mois d’août, la fin des subventions aux produits essentiels d’ici 2 à 3 mois en raison de la diminution des réserves monétaires de la Banque Centrale.

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