Le Liban est un pays (théoriquement) démocratique. Mais les pratiques systématiques des trente dernières années ont généré un système hybride et dysfonctionnel qui montre ses limites et qui produit des attitudes névrosées; à force de bricolage, des catégories et des sous-catégories, des groupes et des sous-groupes, des individus bien connectés ont pu accéder à des privilèges, des avantages et des passe-droits parfois flagrants, parfois subtilement cachés dans des budgets opaques négociés ou simplement passés à travers des transactions bien montées, du temps où on regardait encore dans d’autres directions… Donc à chacun de s’accrocher à un groupe, parfois de fait (confession/région/corps de métier…) et parfois en convergence d’intérêts, et tant pis pour les simples citoyens.

Mais en vingt ans, les données ont changé. Entre le tarissement et les pressions démographiques dans le golfe arabe (et le monde), les (risques de) guerres ici et là, et la chute dramatique des transferts monétaires vers le pays, le système économique est essoufflé et les marges de manœuvre sont piteusement limitées. 

Il y a un an (mai 2018), les libanais élisaient leurs députés à travers une loi électorale verrouillée qui a permis de renouveler les mandats des parties aux discours inadaptés et aux promesses qui n’engagent que ceux qui les croient. Puis, après de longues tractations pour former un gouvernement d’union nationale, nous avons un cabinet de statu quo avec des politiques désorientées qui cherche à “combattre la corruption“, à “relancer l’économie“, à “protéger la résistance“, à “entamer des réformes“…, tout cela à travers des discours souvent mal pesés qui envoient des signaux d’incohérence ou d’incompétence. En plus, le rôle même du très cher parlement à interpeller le gouvernement est étouffé. Le pouvoir en place est plus que jamais déconnecté des électeurs et les institutions étatiques sont dans une impasse effrayante. Pour ne rien arranger, le système légal est devenu encore plus incertain et encore moins fiable comme illustré à plusieurs occasions.

Hier encore agressivement sollicités pour leurs voix, les citoyens croient qu’ils peuvent avoir voix au chapitre, qu’ils peuvent vraiment interpeller les dirigeants (qu’ils viennent de (ré)élire), qu’ils peuvent faire valoir leurs “droits“ à travers leur(s) groupe(s), indépendamment de la situation dans le pays àla dérive ; ils croient qu’ils peuvent prendre les choses en main à coups de sit-in et éviter d’être la prochaine cible des coupes budgétaires inévitables. Dans l’inconscient du citoyen, le seul recours devient le blocage têtu et désespéré. Des groupes commencent des actions préventives pour protéger leurs droits (légitimes ou acquis, qu’importe); les uns bloquent les routes, font référence à des études scientifiques et des contre-études et finalement requièrent l’arbitrage des hautes autorités religieuses (!); un ministre arrête une usine polluante et économiquement superflue pour finalement être débouté, jusqu’à nouvel ordre. Les (menaces de) grève(s) pour mettre la pression sur tout ce qui bouge et continuer à mener tout le monde en bateau

Pendant cinquante ans, toutes les forces politiques, dans une logique de prise de pouvoir, ont joué à miner et discréditer les institutions qui devaient protéger les faibles et le droit des citoyens et des investisseurs, créer un cadre fonctionnel et développer le pays. Aujourd’hui, ces mêmes forces doivent bien réaliser que la seule solution est pourtant simple: appliquer enfin la loi, sans exceptions, sans marchandages, traiter tous les citoyens selon les mêmes critères; présenter des solutions équitables et cohérentes pour que chacun se sente concerné et soit prêt à faire des efforts individuels et collectifs et assainir la situation ; qu’il faut enfin poser les problèmes de fond, sans agendas cachés, pour exécuter des solutions soutenables et balancées. Mais qui voudrait volontairement démanteler le système même duquel il profite, et sans lequel il ne saurait exister ? La solution peut-elle venir de la source même du problème ?

Est-ce que la crise va enfin transcender les esprits ? Est-ce que nous allons relever nos défis et les résoudre en tant que groupe solidaire ou en ordre dispersé chacun pour soi ? Est-ce que nous saurons faire l’économie d’une remise en question incontrôlée ? Avec les mêmes acteurs ? Tout indique que non. 

Mais est-ce que nous avons le choix ?

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