Depuis le début du mouvement de protestation le 17 octobre 2019, la mobilisation est grande dans les trois plus grandes villes du Liban : Beyrouth, Tripoli et Saïda. 

Les sunnites constituent numériquement la plus grande communauté dans ces trois villes. La grande bourgeoisie sunnite y réside. Un grand nombre des personnes et des familles les plus riches du pays sont d’ailleurs de confession sunnite. Toutefois, la communauté compte numériquement un plus grand nombre de pauvres que les autres communautés, et c’est elle qui fournit à l’armée libanaise près de la moitié de ses soldats, souvent venus de familles pauvres du Akkar. 

Les sunnites sont répandus un peu partout au Liban. En effet, ils sont présents à Minnieh, à Dinniyeh et au Akkar ; au Chouf ; à Hasbaya ; et dans la Békaa, à Zahlé et à Baalbek, mais plus encore, dans la Békaa-Ouest.  

La ville de Saïda, représentée au Parlement par deux députés, est depuis les années 1980 le théâtre de la rivalité politique entre les familles Hariri et Saad. La famille Hariri, représentée à Sidon par la députée Bahia Hariri, est originaire de la ville. La famille Saad est aujourd’hui représentée par le député Oussama Saad. Il est le secrétaire général de l’Organisation populaire nassérienne fondée par son père Maarouf Saad et longtemps dirigée par son frère Mustapha Saad mais surtout l’un des ténors des manifestations depuis le 17 octobre 2019.

Mais ce sont les « Gardiens de la ville » (Horras al-Madina), créés à Tripoli en 2005, qui inquiètent les services de renseignement de l’armée libanaise. Ils se sont fait remarquer à Beyrouth après la nomination de Hassan Diab. Ils sont dirigés par un certain Abou Mahmoud Chok.

Derrière eux, il y aurait la Jamaa Islamiya (la branche libanaise des Frères Musulmans) – présente à Tripoli, dans l’Iqlim el-Kharroub (près de Saïda) et dans Beyrouth – dont ils seraient la marque déposée et donc la Turquie de Recep Tayyip Erdogan (qui fait régulièrement la Rabia, le signe de ralliement des Frères Musulmans). Ils influenceraient un grand nombre d’associations islamiques qui viennent en aide aux réfugiés syriens et palestiniens au Liban. D’ailleurs, ces derniers permettent aux Horras al-Madina de grossir leur nombre parmi les manifestants. 

Si la liste du général Achraf Rifi soutenue par la Jamaa Islamiya a remporté les élections municipales de 2016 à Tripoli et raflé tous les sièges du Conseil municipal, l’ancien chef des Forces de sécurité intérieure (FSI) et les Frères Musulmans ont été battus aux élections législatives de 2018 dans la capitale du Liban-Nord. 

Les visées néo-ottomanes de Recep Tayyip Erdogan se manifestent, non seulement dans son pays et dans la prière islamique dans la basilique Sainte-Sophie, mais aussi, dans le regard qu’il jette sur les Libanais et les réfugiés syriens dont les ancêtres sont d’origine turque, turkmène ou circassienne. 

Comme les manifestants conspuent les formations et les leaders politiques, la Jamaa Islamiya et le général Achraf Rifi nient leurs liens avec les Horras al-Madina. Et vice-versa. Toutefois, au début du mouvement de protestation, la Jamaa Islamiya aurait fermé plusieurs routes, notamment la route côtière du Sud (au niveau de Barja) et à Beyrouth (près de la mosquée de Aïcha Bakkar). L’armée libanaise était alors intervenue pour les rouvrir. 

Signe de l’influence turque, la Jamaa Islamiya et les Horras al-Madina ciblent particulièrement les Libanais et ceux, parmi les réfugiés syriens, qui sont d’origine turque, turkmène et circassienne. 

20 000 à 25 000 Libanais sont ethniquement d’origine turque (de Crète), turkmène et circassienne. Il s’agit, par exemple, des familles Arnaouti, Chalabi, Darwiche, Defterdar, Istanbouli, Jabakhanji, Kendaqji, Mawlawi, Ramazan, Sanjeqdar, Sultan, Tahsildar, Turkmeni et Yaghmour. Néanmoins, ils ne parlent pas la langue turque. Les Libanais d’origine turkmène sont surtout présents dans les villages de Kouachra (où les habitants libanais sont tous d’origine turkmène) et Aydamoun (où les trois-quarts des habitants libanais sont d’origine turkmène) dans le Akkar (qui compte environ 7 000 Libanais d’origine turkmène puisqu’il y en a également à Masta Hasan, à Al-Dibbabiye et à Al-Davsi), à Dinniyeh (qui compte environ 1 000 Libanais d’origine turkmène, essentiellement à Havvara et Gourhayya), à Baalbek-Hermel (qui compte environ 4 000 Libanais d’origine turkmène, essentiellement dans les villages de Shaymiyé – où les habitants libanais sont tous d’origine turkmène –, Douris, Naana’iyé – où les habitants libanais sont tous d’origine turkmène –, ’Addous – où 85% des habitants libanais sont d’origine turkmène –, Hadidiyé – où les habitants libanais sont tous d’origine turkmène – , et Mashrai Al-Qaa – où les habitants libanais sont tous d’origine turkmène –) et à Beyrouth. Les Libanais d’origine turque (venus de Crète) ou circassienne sont environ 10 000, essentiellement à Tripoli et au Akkar. 

S’ajoutent les réfugiés syriens d’origine turque, turkmène et circassienne, venus essentiellement de Homs, Hama, Tartous, Lattaquié, Alep, Damas et Idleb. Leur nombre serait de 125 000 à 150 000, soit environ 10% des réfugiés syriens présents au Liban, essentiellement au Akkar, à Baalbek-Hermel, à Tripoli et à Beyrouth. 

Il y a également environ 20 000 citoyens turcs à Beyrouth. 

La place al-Nour est remplie de Horras al-Madina. C’est également sur cette place de Tripoli où étaient déployés il y a encore peu les drapeaux de Daech. Depuis le début des manifestations, des drapeaux turcs ont été brandis. Un autre signe de l’influence turque. Le vrai nom de cette place est la place Abdel-Hamid Karamé. On y voit en grand une sculpture avec l’inscription « Allah ». C’est pourquoi la place est parfois surnommée la « PlaceAllah » mais les fondamentalistes refusent cette dénomination et lui préfèrent « place al-Nour », place de la lumière. 

L’influence de la Turquie de Recep Tayyip Erdogan a été particulièrement visible au moment du tôlé suscité par les propos critiques à l’encontre des 401 ans de joug ottoman dans le discours du président de la République à l’occasion du lancement des célébrations du centenaire de la déclaration du Grand Liban, le 31 août 2019. 

Le général Michel Aoun avait alors déclaré : « Toutes les tentatives de libération du joug ottoman [avaient] été confrontées à de la violence, des combats et des dissensions confessionnelles ». Et aussi : « Le terrorisme d’État des Ottomans envers les Libanais, surtout lors de la Première Guerre mondiale, a fait des centaines de milliers de victimes, tuées soit par la famine, la servitude ou la conscription ». 

Ceux qui avaient alors réagi de manière virulente à ces propos sont : l’ancien mufti de la République (le détenteur de ce poste est considéré comme le plus haut dignitaire religieux sunnite du pays), Mohammad Rachid Kabbani ; le secrétaire de Dar el-Fatwa (la plus haute instance religieuse sunnite du pays), cheikh Amine el-Kurdi ; et, l’ancien chef de la police, le général Achraf Rifi. Il y eut même une manifestation dans la mosquée Mansouri à Tripoli où furent brandis des drapeaux turcs et des portraits de Recep Tayyip Erdogan. 

Les services de renseignement de l’armée libanaise sont aujourd’hui inquiets de la possibilité de voir émerger un émirat ou un califat au nord du Liban, surtout en cas de victoire de Bachar el-Assad (appuyé par la Russie et la République islamique d’Iran) contre les djihadistes (soutenus par la Turquie de Recep Tayyip Erdogan) à Idleb en Syrie. Rappelons qu’avant même l’apparition de Daech, il y a eu récemment deux tentatives avortées d’établissement d’un État islamique (émirat ou califat) au Liban-Nord par des fondamentalistes libanais et étrangers : at-Takfir wal-Hijra (surnommé le « groupe de Dinniyé » par les médias, ce qui est assez stigmatisant pour le village) qui brava l’armée libanaise à l’aube de l’an 2000 et Fatah al-Islam (essentiellement dans le camp palestinien de Nahr el-Bared) qui affronta l’armée libanaise entre mai et septembre 2007. 

Un millier de détenus de ces organisations aurait pu être libéré par une loi d’amnistie générale soutenue pour des raisons électorales par le Courant du Futur mais aussi par le mouvement Amal et le Hezbollah (car la loi aurait aussi amnistiée des chiites condamnés pour du trafic de drogue). Heureusement, celle-ci n’a pas pu être votée parce que les manifestants ont réussi le 19 novembre 2009 à empêcher la tenue d’une séance législative consacrée à ce projet. 

Ahmad al-Assir, un cheikh islamiste financé par le Qatar qui, en juin 2013, avait lancé ses partisans dans un affrontement meurtrier avec l’armée libanaise à Abra, dans la banlieue de Saïda, aurait pu être l’une de ces personnes libérées. Il a fait appel de sa condamnation à mort (par pendaison). Kanaan Naji aurait également pu être l’une de ces personnes libérées. Ce cheikh islamiste de Tripoli a combattu durant la guerre (1975-1990), principalement contre l’armée du régime baathiste syrien, laïc et dirigé par un alaouite. En décembre 2006, Kanaan Naji, qui a également participé à la mise sur pied du groupe de Denniyé, et Ahmed el-Khatib, officier dissident durant la guerre, sont nommés responsables des questions sécuritaires au sein du Courant du Futur. Kanaan Naji aide alors au recrutement au profit de Fatah al-Islam (qui vient alors de faire dissidence de l’organisation palestinienne pro-syrienne Fatah-Intifada) en y envoyant notamment des islamistes du groupe de Denniyé. Il a été arrêté en octobre 2019 pour ses liens avec une attaque meurtrière – menée par un membre de l’État islamique qu’il hébergeait chez lui – en juin 2019 contre l’armée libanaise et les FSI à Tripoli. Achraf Rifi écrit alors sur Twitter : « Le cheikh Kanaan est un grand activiste qui a consacré sa vie au service de Tripoli, du Nord et du Liban. Il ne faut pas sous-estimer son passé d’activiste. Tripoli apprécie hautement son dévouement et le soutient. »

Rappelons qu’en juillet 2005, Ahmed Fatfat, député de Denniyé et membre du Courant du Futur, conditionna la libération de Samir Geagea, le leader du parti des Forces libanaises, sur la base de la loi d’amnistie de 1991 à un amendement de cette loi pour faire libérer vingt-deux islamistes de Denniyé et sept islamistes de Majdel Anjar. Il obtint gain de cause. En février 2006, la Jamaa Islamiya, le Hezb at-Tahrir et d’autres islamistes attaquèrent Achrafiyeh, incendièrent le consulat du Danemark et les églises Saint-Maron de Gemmayzé et Saint-Nicolas de Tabaris. Parmi les personnes arrêtées par les FSI, certains n’étaient autres que des islamistes de Denniyé et de Majdel Anjar libérés quelques mois auparavant. À partir de décembre 2006, des islamistes de Denniyé et de Majdel Anjar grossirent les rangs de Fatah al-Islam. 

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