Nous, Libanais du Ghana, sommes l’une des plus anciennes communautés implantées dans le pays. Si notre intégration n’a pas toujours été simple, nous avons, depuis plusieurs dizaines d’années, contribué au développement économique et commercial du pays. En tant que Libanais installé au Ghana depuis une quinzaine d’années, je ne me sens pas vraiment dépaysé quand je rentre au pays. Si éloignés, si différents, nous partageons tous une réalité commune. Car, ici comme là-bas, la corruption fait système. Elle nous transcende et dicte tous les actes de notre vie quotidienne.

Selon le rapport annuel de l’indice de la perception de la corruption 2019, le Ghana se situe à une honnête 80e place mondiale, à des standards équivalents à l’Inde, la Chine ou le Maroc. Pour les Ghanéens, la situation est pourtant bien plus dégradée qu’il n’y paraît. Ils sont effet 90 % à considérer que la corruption est « importante » dans le pays. Et encore, le Ghana est bien mieux classé que le Liban, qui se complaît dans les bas-fonds d’un classement international faisant la part belle aux pays d’Europe du Nord. La triste 143e place libanaise témoigne de la réalité systémique de la corruption, qui innerve tous les pans de la société.

La corruption créée des barrières insurmontables à la capacité collective des populations à entreprendre, investir, diriger des entreprises et créer de l’emploi. En tant que modeste chef d’entreprise, je le constate chaque jour. L’index Doing Business de la Banque Mondiale classe respectivement le Ghana et le Liban à la 118e et 143e place des pays où il est « facile de faire des affaires ». Qui, en effet, souhaiterait investir dans un pays, où tout entrepreneur peut se voir dépossédé du jour au lendemain de ses biens par un fonctionnaire mécontent ou obligé de graisser la patte à un intermédiaire pour pouvoir, dans une tranquillité toute relative, réussir à commercer ?

Nos gouvernants ne sont pas corrompus, ils sont la corruption

Au Ghana, les chiffres du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) attestent que le pays perd deux milliards d’euros chaque année à cause de la corruption. Les élites politiques et économiques, évidemment, en sont les principales responsables. Le député Abuga Pele, ancien député de la circonscription de Chiana-Paga, a ainsi été reconnu coupable, en février 2018, d’avoir causé une perte de 4,1 millions de cedis à l’État du Ghana (environ 650 000 euros).

Car, comme au Liban, ce sont bien les élites qui ont institutionnalisé la corruption comme pratique légitimée d’enrichissement personnel, au mépris de l’intérêt public et du budget de l’Etat. Comment expliquer sinon l’acquisition, par les forces armées ghanéennes, de lunettes de vision nocturne pour 6 850 dollars pièce à François Gontier, un intermédiaire franco-libanais à la réputation pourtant sulfureuse selon le journal d’investigation français Mediapart, alors que le prix moyen d’une telle pièce est estimé à 500 dollars ? Alors même qu’un rapport du Parlement ghanéen avait dénoncé cette acquisition, chiffrée à 22 millions de dollars, selon les informations fournies par Africa Intelligence ? Alors même que ce François Gontier était déjà à ce moment inquiété par la justice française, et que la société créée pour l’occasion, la Financière Duc, ne justifiait d’aucune activité commerciale antérieure ? Beaucoup d’officiels, au Ghana, arrondissent leurs fins de mois en attribuant, dans la plus grande opacité, des marchés douteux à des intermédiaires tout aussi douteux. Ça ne vous rappelle rien ?

La pompe à fric de l’aide internationale

Et la corruption touche les plus hauts sommets du gouvernement. Le procureur anticorruption du pays a ainsi démissionné en novembre dernier, jugeant sa position intenable après que le Président Nana Akufo-Addo a exigé qu’il enterre un rapport explosif relatif aux sociétés offshore créées par le gouvernement pour gérer les redevances minières du pays.

Comme au Liban, la corruption est la raison d’être des élites. Nous en avons même fait un régime politique. Rappelons qu’en une vingtaine d’années, les plans de soutien au pays se sont succédés. En novembre 2002, la conférence Paris II, réunissant 18 pays et 8 organismes de financement avait permis de débloquer un budget de 4,4 milliards de dollars, 7,5 milliards pour Paris III en 2007 et un montant record de 11 milliards dans le cadre du programme CEDRE, tenu 2018. Où est partie cette manne financière internationale ? Pas dans les infrastructures sûrement, au vu de l’état des routes, de l’inexistence du réseau ferroviaire, toujours pas reconstruit après la guerre civile. Pas non plus dans l’approvisionnement en électricité, qui ne fonctionne que quelques heures par jour en fonction des localités.

Corruption, corruption, au quotidien…

Mais, ce qui fatigue sans doute le plus les Ghanéens et les Libanais, c’est la corruption du quotidien. La famille sur place se plaint que le bakchich est présent partout. Dès qu’un problème survient avec l’administration — premier employeur du pays avec ses 300 000 fonctionnaires —, un bakchich peut le régler dans les délais les plus brefs. Au Ghana, 33 % des usagers du service public ont déclaré en 2019 avoir payé un pot-de-vin pour faciliter une démarche administrative.

Ni les Libanais, ni les Ghanéens n’ont le monopole de la corruption. Sans doute, à l’échelle du globe, sommes-nous plusieurs milliards à vivre sous un régime où la corruption est partout. Pour le profit d’une petite élite. N’est-ce pas là, comme diraient les Français, une servitude volontaire ?

-Siham

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