
Le 18 juin 1940, Charles de Gaulle lance depuis Londres un appel à poursuivre la guerre alors que le gouvernement du maréchal Pétain vient de demander l’armistice. Au Liban, alors sous mandat français avec la Syrie, cette voix ne provoque pas de soulèvement visible. Elle n’est même pas largement entendue. Le Levant vit sous contrôle administratif et radiophonique du haut-commissariat français, bientôt aligné sur Vichy. Pourtant, le Liban va devenir, en quelques mois, l’un des terrains les plus sensibles de la France libre. Des Français installés à Beyrouth, des officiers du Levant, des intellectuels, puis des Libanais et des Syriens, rejoignent progressivement le camp gaulliste. Leur engagement ne relève pas toujours d’une réponse directe au discours radiophonique du 18 juin. Il s’inscrit dans une dissidence plus lente, plus risquée, où la fidélité à la France combattante se mêle à la question décisive de l’indépendance libanaise.
Un appel peu entendu dans un Liban sous mandat
Le premier fait oblige à corriger la mémoire officielle. L’appel du 18 juin ne semble pas avoir été entendu directement dans les États du Levant sous mandat français. Le Liban et la Syrie disposent alors de relais d’information étroitement surveillés. Radio-Levant, contrôlée par les autorités françaises, conserve le monopole de l’émission locale. La BBC émet depuis Londres et dispose de capacités régionales, notamment au Caire, mais cela ne suffit pas à faire du message gaulliste un événement public à Beyrouth.
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L’information circule autrement. Elle passe par des dépêches, des conversations, des officiers, des diplomates, des milieux français, des réseaux britanniques installés en Palestine et en Égypte, ou par le bouche-à-oreille. Le 18 juin, le Liban n’est donc pas une terre déjà acquise au général rebelle. Il est un territoire administré par une France vaincue, où l’obéissance à la hiérarchie pèse lourd.
Cette réalité ne diminue pas la portée du geste gaullien. Elle la replace dans son contexte. Même en métropole, peu de Français entendent l’appel le soir même. Son importance se construit ensuite, par les rediffusions, les affiches, les textes, les récits de guerre et la mémoire politique. Au Liban, ce processus est encore plus net. L’appel devient moins une onde reçue en direct qu’un repère moral diffus, connu par étapes, puis réinterprété à la lumière des événements du Levant.
Le pays se trouve alors dans une situation particulière. Le mandat français, établi après la Première Guerre mondiale, encadre encore la vie politique. Les élites libanaises réclament davantage d’autonomie. Certaines veulent une indépendance rapide. D’autres craignent qu’un retrait français brutal ne fragilise les équilibres locaux. Le choc de 1940 ouvre donc une période d’incertitude. La France semble vaincue, mais son administration demeure. De Gaulle parle de résistance, mais il ne possède encore ni territoire ni appareil d’État complet.
Les premiers dissidents français du Levant
Dans cette période confuse, la première réponse au gaullisme vient surtout de Français du Levant. Elle ne prend pas la forme d’un mouvement massif. Elle se manifeste par des refus individuels et des tentatives de ralliement. Plusieurs officiers envisagent de poursuivre le combat depuis la Palestine britannique. Cette région voisine devient un espace de sortie possible pour ceux qui refusent Vichy.
Le colonel Edgard de Larminat occupe une place centrale dans cette première dissidence. Il tente de maintenir l’idée d’une guerre continuée depuis le Levant. Son geste reste minoritaire, mais il nourrit une légende gaulliste locale. Certains historiens parlent d’un « appel du Levant », tant la séquence constitue une traduction régionale du 18 juin. Il ne s’agit pas d’un simple écho. C’est une initiative locale, prise dans un environnement militaire hostile, face à une hiérarchie qui choisit l’obéissance à l’armistice.
Le capitaine Paul Jourdier, avec des éléments de spahis, illustre aussi cette rupture. Son départ vers la Palestine montre que le refus de la défaite n’est pas resté une abstraction. Il a impliqué des hommes, des armes, des itinéraires, des risques disciplinaires et des choix personnels. Ceux qui partent acceptent de devenir dissidents aux yeux de l’autorité légale française. En 1940, ce choix n’a rien d’évident. De Gaulle est encore isolé. Londres le soutient, mais avec prudence. Vichy dispose de la plupart des moyens administratifs et militaires.
La majorité des forces françaises du Levant ne bascule pas. Le général commandant la région finit par rester dans le cadre de Vichy. Les troupes du Levant, composées de Français mais aussi de soldats locaux, demeurent prises dans une fidélité institutionnelle. La discipline, la solde, la peur du désordre et l’incertitude sur la suite expliquent cette retenue. Le gaullisme du Levant naît donc comme une dissidence minoritaire, non comme une insurrection.
Beyrouth, carrefour d’intellectuels et de fonctionnaires
Le ralliement à la France libre ne se limite pas aux casernes. Beyrouth et Damas abritent des administrations, des écoles, des instituts, des missions religieuses et des réseaux culturels où le débat sur la défaite française prend une dimension morale. Certains Français installés au Liban refusent le régime de Vichy par attachement à une certaine idée de la France. Ils ne sont pas toujours militaires. Ils sont enseignants, archéologues, responsables culturels ou fonctionnaires.
Gabriel Bounoure, acteur majeur des œuvres françaises au Levant, fait partie de ce milieu. Henri Seyrig, figure de l’archéologie et des antiquités, joue aussi un rôle important dans l’environnement intellectuel de la France libre au Levant. Jean Gaulmier, arabisant et écrivain, rejoint la France libre en 1941 après une trajectoire déjà liée à Beyrouth et à l’enseignement. Ces noms montrent que le gaullisme libanais ne fut pas seulement une affaire d’uniformes.
Ces hommes évoluent dans un cadre ambigu. Ils appartiennent au monde du mandat, donc à une présence française contestée. Mais leur refus de Vichy les conduit souvent à défendre une France moins autoritaire, plus fidèle à ses principes proclamés. Plusieurs comprennent que la relation avec le Liban ne pourra pas survivre si elle reste enfermée dans la logique mandataire. La France libre doit promettre autre chose que le retour à l’ordre ancien.
Leur rôle n’est pas celui d’une foule. Il est celui de relais. Ils entretiennent des contacts, forment des réseaux, diffusent des idées, maintiennent une présence culturelle française dissociée de Vichy. Ils contribuent à créer, dans la société francophone de Beyrouth, une zone de sympathie pour de Gaulle. Cette sympathie ne signifie pas adhésion totale. Elle signifie qu’une partie du Liban cultivé voit dans la France libre une issue plus honorable que la soumission à Pétain.
Les Libanais face à une guerre qui n’est pas seulement française
La réponse libanaise au 18 juin est plus difficile à saisir. Elle ne peut pas se résumer à un oui ou à un non. Des Libanais ont bien rejoint les Forces françaises libres. Des Libanais ont combattu ou servi dans les structures gaullistes. Mais les engagements clairement documentés se développent surtout après 1941, lorsque les forces britanniques et françaises libres prennent le contrôle du Levant à l’issue de la campagne de Syrie et du Liban.
Avant cette date, les responsables libanais observent la situation avec prudence. Ils voient s’affronter plusieurs logiques. Vichy conserve l’administration du mandat. Les Britanniques veulent empêcher l’usage stratégique du Levant par l’Axe. De Gaulle veut imposer la France libre comme seule France combattante. Les nationalistes libanais veulent, eux, que la crise française ouvre la voie à l’indépendance. Leur priorité n’est pas seulement de choisir entre Pétain et de Gaulle. Elle est de sortir du mandat.
Cette prudence explique l’absence de ralliement public massif en 1940. Il serait anachronique d’imaginer une société libanaise se déterminant uniquement à partir de la politique intérieure française. Les Libanais évaluent les rapports de force, les promesses, les risques communautaires, la position britannique et les conséquences possibles sur leur avenir national. Le gaullisme n’est attractif que s’il s’accompagne d’un engagement en faveur de l’émancipation du pays.
La France libre comprend progressivement cette contrainte. Pour mobiliser au Levant, elle doit parler d’indépendance. La promesse devient un instrument politique autant qu’un principe. Elle permet de distinguer de Gaulle de Vichy. Elle cherche aussi à neutraliser les soupçons britanniques et à séduire les élites locales. Mais la promesse reste surveillée. Les Libanais savent que les grandes puissances annoncent souvent l’indépendance avant d’en retarder l’application.
1941, le tournant militaire et politique
La campagne de Syrie et du Liban, lancée en juin 1941, marque le vrai basculement. Les forces alliées, avec les Britanniques et les Français libres, attaquent les troupes restées fidèles à Vichy. Les combats sont durs. Ils opposent parfois des Français à d’autres Français, dans un territoire où les populations locales subissent les effets d’une guerre décidée ailleurs. Beyrouth entre dans la nouvelle séquence après la progression alliée et la fin du contrôle vichyste.
Le général Georges Catroux, représentant de la France libre au Levant, joue alors un rôle décisif. Il proclame l’indépendance des États du Levant au nom de la France libre. Cette déclaration n’efface pas toutes les ambiguïtés du mandat. Elle donne cependant au gaullisme un argument politique puissant. De Gaulle n’est plus seulement l’homme de Londres. Il devient, dans la région, le chef d’une France qui promet la souveraineté à ceux qu’elle administrait encore.
C’est après ce tournant que les engagements libanais et syriens se multiplient. Selon les travaux consacrés aux Forces françaises libres du Levant, environ un millier de Syriens et de Libanais rejoignent alors les FFL pour participer à la libération de la France. Plusieurs viennent des Troupes spéciales du Levant, formations destinées à fournir les cadres des futures armées nationales syrienne et libanaise. Pour combattre hors de leur territoire, ils doivent signer un avenant à leur contrat.
Ce détail administratif est révélateur. Ces hommes ne sont pas de simples auxiliaires entraînés par les événements. Leur engagement suppose une formalisation. Il signifie qu’ils acceptent de quitter le cadre local pour participer à une guerre mondiale sous drapeau français libre. Leurs motivations peuvent varier. Certains combattent l’Axe. D’autres saisissent une opportunité militaire. D’autres encore veulent inscrire leur parcours dans une relation politique nouvelle avec la France.
Des noms, mais une mémoire fragmentaire
Les listes de la France libre permettent d’identifier des engagements venus du Liban ou liés au Levant. Elles restent parfois incomplètes, avec des orthographes variables, des dates approximatives ou des mentions administratives difficiles à exploiter. Elles montrent néanmoins que des Libanais, des Syriens, des Arméniens du Levant et des Français établis dans la région ont rejoint les FFL.
Le cas de Jean Gaulmier illustre l’engagement d’un Français profondément lié au Liban. Installé au Levant avant la guerre, familier de Beyrouth, il rejoint la France libre en 1941 et participe ensuite à la mise en récit du voyage de de Gaulle en Syrie et au Liban. Sa trajectoire montre comment le gaullisme se nourrit aussi d’intermédiaires culturels, capables de parler à la fois à la France, au monde arabe et aux institutions du mandat.
D’autres parcours sont plus anonymes. Les soldats locaux issus des Troupes spéciales du Levant ont rarement laissé des mémoires publiées. Leur présence apparaît dans les registres, les unités, les listes ou les souscriptions. Ils n’occupent pas toujours le premier plan du récit gaulliste. Pourtant, leur engagement mérite attention. Il rappelle que la France libre ne fut pas seulement composée de Français métropolitains exilés. Elle fut aussi portée par des Africains, des Antillais, des Polynésiens, des Maghrébins, des Syriens et des Libanais.
Cette mémoire fragmentaire tient aussi aux tensions politiques de l’après-guerre. Le Liban indépendant n’a pas forcément intérêt à célébrer trop fortement des engagements sous drapeau français. La France, de son côté, a longtemps privilégié une mémoire centrée sur Londres, l’Afrique équatoriale française, Bir Hakeim, la Résistance intérieure et la Libération de Paris. Le Levant occupe une place plus délicate, car il mêle France libre, guerre entre Français, mandat colonial et indépendance.
Le 18 juin et l’indépendance libanaise
Le lien le plus fort entre le 18 juin et le Liban se situe peut-être là. L’appel de de Gaulle affirme que la défaite militaire ne met pas fin à la guerre ni à la légitimité d’une France combattante. Au Liban, cette idée se heurte à une autre exigence : la légitimité des peuples à disposer d’eux-mêmes. La France libre veut restaurer l’honneur français. Les Libanais veulent transformer la crise en souveraineté réelle. Les deux objectifs peuvent se rejoindre, mais ils ne se confondent pas.
En proclamant l’indépendance du Liban et de la Syrie, Catroux donne au gaullisme une portée régionale. Mais cette indépendance reste à concrétiser. Les tensions réapparaissent rapidement. En 1943, les autorités françaises libres suspendent l’Assemblée libanaise et font arrêter des responsables du gouvernement après des décisions constitutionnelles affirmant la souveraineté du pays. La crise se dénoue sous pression locale et internationale. Elle devient un moment fondateur de l’indépendance libanaise.
Cette séquence montre les limites du récit héroïque. La France libre a promis l’indépendance. Elle a aussi résisté, par moments, à sa pleine application. Les Libanais qui avaient soutenu de Gaulle ou rejoint les FFL pouvaient donc se trouver devant une contradiction. Ils avaient combattu avec la France libre contre Vichy et l’Axe. Ils devaient ensuite défendre leur propre État face aux réflexes de contrôle français.
Le 18 juin apparaît alors comme un héritage disputé. Pour les gaullistes, il représente le refus de l’abandon. Pour les Libanais, il peut aussi signifier le droit de ne pas accepter une souveraineté incomplète. L’esprit de résistance change de sujet. Il ne concerne plus seulement la France vaincue. Il concerne aussi un pays qui veut que les promesses faites en temps de guerre deviennent des actes.
Un écho discret, mais réel
Peut-on dire que des Libanais ou des Français du Liban ont répondu à l’appel du 18 juin ? Sous forme journalistique, la réponse tient en une formule prudente : pas immédiatement comme une mobilisation collective, mais réellement comme une dissidence progressive. Des Français du Liban ont rejoint la France libre dès la première période ou après le tournant de 1941. Des Libanais se sont engagés dans les FFL, surtout après la prise du Levant par les forces alliées. Des intellectuels, des militaires et des notables ont donné au gaullisme une implantation locale.
Cette histoire n’a rien d’unanimiste. Une partie des Français du Levant reste fidèle à Vichy. Une partie des Libanais demeure méfiante à l’égard de toute puissance mandataire, même rebaptisée France libre. Les Britanniques poursuivent leurs propres intérêts. Les nationalistes libanais utilisent la rivalité entre puissances pour avancer vers l’indépendance. Le Liban n’est donc pas un simple décor de l’épopée gaulliste. Il est un acteur, avec ses calculs, ses fractures et ses priorités.
L’appel du 18 juin n’a pas retenti à Beyrouth comme il retentira ensuite dans les cérémonies. Il est arrivé par fragments. Il a été relayé, discuté, transformé. Il a trouvé au Levant des officiers prêts à désobéir, des Français capables de rompre avec Vichy, des Libanais disposés à servir les FFL, mais aussi une société déterminée à ne plus rester sous tutelle. C’est cette tension qui donne à l’épisode sa profondeur.
Le Liban a donc répondu au 18 juin, mais à sa manière. Non par une écoute massive de la BBC, ni par un ralliement immédiat de tout un pays. Il a répondu par des trajectoires individuelles, par une guerre fratricide au Levant, par des engagements militaires venus des Troupes spéciales, par des réseaux intellectuels francophones et par une exigence politique qui finira par dominer tout le reste : l’indépendance effective du pays, proclamée, contestée, puis arrachée dans les crises de 1943 et dans le départ définitif des troupes étrangères quelques années plus tard.


