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Accord-cadre Liban-Israël : le verrou des majorités

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L’accord-cadre signé à Washington entre le Liban, Israël et les États-Unis ne se joue pas seulement sur la frontière sud. Il se joue aussi dans les institutions libanaises, à travers des quorums, des majorités, des rapports de force parlementaires et gouvernementaux, ainsi que dans l’armée, appelée à appliquer une partie du mécanisme le plus sensible. La qualification d’« accord-cadre » ne suffit pas à évacuer la question constitutionnelle. Si le texte engage l’armée libanaise, la reconstruction, les finances publiques, la souveraineté ou les obligations internationales du pays, il peut difficilement rester hors du Conseil des ministres et du Parlement.

Le débat porte d’abord sur l’article 52 de la Constitution, qui organise la négociation et la ratification des traités. Il porte aussi sur l’article 65, qui fixe les règles de décision au Conseil des ministres, notamment pour les questions fondamentales. Il concerne encore l’article 34, qui détermine le quorum de la Chambre, l’article 36, qui impose le vote public et nominal pour les lois, et l’article 19, qui permet à dix députés de saisir le Conseil constitutionnel. Ces articles ne sont pas des détails de procédure. Ils peuvent devenir les instruments concrets du blocage.

La bataille est également politique. Le tandem chiite Amal-Hezbollah n’a pas, à lui seul, la capacité de contrôler tout le gouvernement ou tout le Parlement. Mais il dispose d’un poids suffisant pour ralentir, contester, délégitimer ou déplacer le débat vers la rue. Face à lui se trouvent la présidence, le premier ministre, une partie des forces souverainistes, les Kataëb, les Forces libanaises, des députés indépendants et des blocs qui veulent rétablir le monopole de l’État sur les armes. Entre ces deux camps, plusieurs acteurs peuvent hésiter : le Courant patriotique libre, les députés proches de Walid Joumblatt, certains indépendants, ou des ministres soucieux d’éviter une confrontation interne.

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La question de Taëf complique encore l’équation. Le Document d’entente nationale de 1989 prévoit la dissolution des milices et la remise de leurs armes à l’État. Mais il prévoit aussi la libération des territoires libanais occupés et l’extension de la souveraineté de l’État au Sud. Dans la pratique politique libanaise, cette seconde dimension a servi à légitimer la résistance du Hezbollah face à Israël, surtout tant que l’occupation du Sud était une réalité. L’accord-cadre de Washington rouvre donc une vieille fracture : faut-il lire Taëf comme une obligation de désarmer tous les groupes armés, ou comme un compromis qui a laissé une place à la résistance tant qu’Israël occupe ou menace le Liban ?

Un accord-cadre qui peut produire des obligations

Le gouvernement peut soutenir que l’accord-cadre n’est pas encore un traité définitif. Cette ligne est politiquement utile. Elle évite le mot « paix », très sensible au Liban. Elle permet aussi d’affirmer que les engagements les plus lourds viendront plus tard, dans une annexe sécuritaire ou dans un accord global de paix et de sécurité.

Mais le droit international ne s’arrête pas au titre du document. La Convention de Vienne sur le droit des traités définit un traité comme un accord international conclu par écrit entre États et régi par le droit international, « quelle que soit sa dénomination particulière ». Autrement dit, un accord peut s’appeler « cadre », « mémorandum », « protocole » ou « déclaration » et produire malgré tout des obligations, si les États entendent s’engager.

Le contenu du texte de Washington est donc déterminant. Il prévoit que les Forces armées libanaises assument progressivement la responsabilité sécuritaire dans des zones pilotes. Il prévoit le désarmement vérifié des groupes armés non étatiques. Il prévoit le démantèlement de leurs infrastructures. Il prévoit un redéploiement progressif israélien. Il prévoit un groupe de coordination militaire avec soutien et participation des États-Unis. Il prévoit aussi une mobilisation internationale pour la reconstruction, avec des conditions de contrôle des fonds.

Ces clauses peuvent produire des effets concrets. Elles peuvent engager des forces armées, des budgets, des administrations, des crédits d’infrastructure, des règles de distribution de l’aide, des obligations de vérification et une coordination sécuritaire internationale. Plus elles seront appliquées, plus l’argument du simple cadre politique deviendra difficile à défendre.

L’exécutif peut gagner du temps avec cette qualification. Mais dès que l’armée reçoit des ordres opérationnels, dès que des zones pilotes sont activées, dès que des financements sont orientés selon les conditions du texte, la question constitutionnelle devient inévitable. Le blocage peut alors venir non seulement des opposants à l’accord, mais aussi de juristes, de députés ou de ministres demandant une procédure claire.

L’article 52 : la clé du passage au Parlement

L’article 52 de la Constitution libanaise dispose : « Le Président de la République négocie les traités et les ratifie en accord avec le Chef du gouvernement. Ceux-ci ne seront considérés comme ratifiés qu’après accord du Conseil des ministres. Le Gouvernement en informe la Chambre des députés lorsque l’intérêt du pays et la sûreté de l’État le permettent. »

Le même article ajoute : « Les traités qui engagent les finances de l’État, les traités de commerce et tous les traités qui ne peuvent être dénoncés à l’expiration de chaque année ne peuvent être ratifiés qu’après l’accord de la Chambre des députés. » Cette phrase est au cœur du risque constitutionnel.

L’accord-cadre pourrait engager les finances de l’État. Même si l’aide à la reconstruction vient de partenaires internationaux, sa mise en œuvre peut nécessiter des mécanismes publics, des administrations, des contrôles, des dépenses pour l’armée, des réseaux d’électricité, d’eau, de télécommunications, des routes, des indemnisations ou des engagements budgétaires pluriannuels. Si l’État libanais doit organiser et financer une partie de cette architecture, l’article 52 peut être invoqué.

Le texte peut-il être dénoncé à l’expiration de chaque année ? Rien, dans sa logique, ne ressemble à un arrangement annuel facilement révocable. Il organise une transition militaire et politique vers un accord de paix et de sécurité. Il crée des obligations séquencées et vérifiées. Cette durée peut nourrir l’argument d’un passage obligatoire par la Chambre.

Le gouvernement pourrait dire que l’accord-cadre n’est pas encore ratifié au sens plein, et que le Parlement sera saisi seulement de l’accord final. Les opposants répondront que l’exécutif ne peut pas commencer à appliquer des obligations militaires, financières et sécuritaires en attendant une hypothétique ratification future. C’est ici que le risque de blocage devient concret.

L’article 65 : les deux tiers au Conseil des ministres

Le Conseil des ministres est le premier verrou institutionnel. L’article 65 dispose que « le pouvoir exécutif est confié au Conseil des ministres qui constitue le pouvoir auquel sont soumises les forces armées ». Cette phrase est centrale. L’accord-cadre confie un rôle direct à l’armée libanaise. Le gouvernement ne peut donc pas traiter le dossier comme une simple correspondance diplomatique.

L’article 65 précise : « Le quorum légal pour ses réunions est des deux tiers de ses membres. Les décisions y sont prises par consensus, ou si cela s’avère impossible, par vote, et les décisions sont alors prises à la majorité des présents. » Mais le texte ajoute une règle plus stricte : « Quant aux questions fondamentales, elles requièrent l’approbation des deux tiers des membres du Gouvernement tel que le nombre en a été fixé dans le décret de formation. »

L’article 65 énumère les questions fondamentales. Il cite notamment « la guerre et la paix », « les accords et traités internationaux », « le budget général de l’État » et « les programmes de développement globaux et à long terme ». L’accord-cadre touche à plusieurs de ces matières. Il concerne Israël, la sécurité, l’armée, la reconstruction, l’aide internationale et le rapport entre guerre et paix.

Le gouvernement Nawaf Salam compte vingt-quatre ministres. Le quorum de réunion est donc de seize ministres. Pour une question fondamentale, l’approbation exige également seize ministres, c’est-à-dire les deux tiers du cabinet entier. Ce seuil est le premier vrai champ de bataille politique.

Le tandem Amal-Hezbollah ne dispose pas, à lui seul, du tiers de blocage formel. Plusieurs sources sur la formation du cabinet indiquent qu’il a obtenu quatre portefeuilles, dont le ministère des Finances lié à Amal, mais pas neuf ministres. Il ne peut donc pas bloquer seul une décision exigeant seize voix. Mais il peut bloquer s’il entraîne avec lui des ministres prudents, des ministres proches d’autres blocs, ou des ministres refusant d’engager l’armée sans garanties de retrait israélien.

Le blocage gouvernemental peut prendre plusieurs formes : absence d’une séance pour empêcher le quorum, demande de report, refus d’approuver les annexes sécuritaires, exigence d’un débat parlementaire préalable, ou vote négatif empêchant d’atteindre les seize voix. Dans un cabinet de vingt-quatre, neuf ministres absents ou opposés suffisent à empêcher l’approbation des deux tiers.

Le gouvernement : un rapport de force moins simple qu’il n’y paraît

Le gouvernement Salam a été formé dans un contexte de pression internationale, de demande de réformes et de reconstruction après la guerre. Il a été présenté comme un cabinet de vingt-quatre ministres, sans tiers de blocage accordé au tandem chiite. Cette architecture a été pensée pour limiter la capacité de veto de Hezbollah et Amal, tout en maintenant une représentation chiite indispensable au fonctionnement confessionnel de l’État.

Mais l’absence de tiers de blocage formel ne signifie pas absence de pouvoir politique. Amal conserve le ministère des Finances, poste stratégique dans tout dossier touchant aux crédits, aux décaissements et à la reconstruction. Le Hezbollah conserve un poids politique et communautaire considérable, même s’il est affaibli par la guerre et contesté par une partie de l’opinion. Le tandem peut aussi utiliser la légitimité de la représentation chiite pour contester une décision prise sans son accord.

La ligne présidentielle et gouvernementale cherchera probablement à réunir les ministres favorables au retour de l’État, aux réformes et à la reconstruction. Elle pourra compter sur ceux qui veulent renforcer l’armée et répondre aux attentes américaines et internationales. Mais certains ministres, même non liés au Hezbollah, peuvent craindre qu’un vote trop rapide expose l’armée à une confrontation interne.

Les ministres les plus sensibles seront ceux de la Défense, de l’Intérieur, des Finances, des Travaux publics, de l’Énergie, des Télécommunications, des Affaires sociales et des Affaires étrangères. La Défense doit couvrir le rôle de l’armée. L’Intérieur doit gérer les manifestations. Les Finances doivent traiter les crédits et les fonds. Les ministères techniques doivent organiser la reconstruction. Les Affaires étrangères doivent défendre le texte auprès des partenaires. Chaque portefeuille peut devenir un point de friction.

Le gouvernement peut donc se diviser en quatre groupes. Le premier soutiendra l’accord comme instrument de souveraineté. Le deuxième l’acceptera sous condition de garanties israéliennes et parlementaires. Le troisième s’y opposera en raison du Hezbollah et du rejet de toute coordination avec Israël. Le quatrième cherchera à éviter un vote clair, en demandant l’annexe sécuritaire, les cartes et le calendrier avant de se prononcer.

Les articles 34 et 36 : quorum parlementaire et vote public

Si l’accord, une annexe ou une loi d’application arrive au Parlement, l’article 34 devient central. Il dispose : « La Chambre ne peut valablement se constituer que par la présence de la majorité des membres qui la composent légalement. Les votes sont acquis à la majorité des voix. En cas de partage égal, la question mise en délibération est rejetée. »

Le Parlement compte cent vingt-huit députés. Le quorum est donc de soixante-cinq députés présents. Sans soixante-cinq députés, la séance ne peut pas commencer. Le quorum est un moyen de blocage classique au Liban. Des blocs peuvent boycotter une séance pour empêcher son ouverture, surtout lorsqu’un texte touche à des questions existentielles.

Une fois le quorum atteint, le vote ordinaire se fait à la majorité des voix. Cela signifie qu’une loi de ratification ordinaire ne nécessite pas automatiquement deux tiers des députés. Mais politiquement, un accord avec Israël adopté par une majorité courte serait très fragile. Il pourrait être légal sans être accepté.

L’article 36 ajoute une contrainte politique : « Les votes sont émis à haute voix ou par assis et levé sauf quand il s’agit d’élection, auquel cas le scrutin est secret. Sur l’ensemble des lois et sur la question de confiance on vote toujours par appel nominal et à haute voix. » Une loi sur l’accord obligerait donc chaque député à voter publiquement.

Ce vote public est un élément majeur du rapport de force. Un député du Sud, un élu chiite, un indépendant, un élu chrétien souverainiste ou un député druze ne paiera pas le même prix politique selon son vote. Les adversaires pourront accuser les partisans de l’accord de céder à Israël. Les partisans pourront accuser les opposants de protéger les armes hors État. Le vote nominal transforme chaque position en acte politique exposé.

Le Parlement : qui pourrait voter pour, qui pourrait bloquer ?

La Chambre libanaise est fragmentée. Le Hezbollah et ses alliés ont perdu leur majorité en 2022. Reuters a évalué à environ soixante-deux sièges le bloc des forces favorables au maintien des armes du Hezbollah ou alliées au parti, contre soixante-et-onze en 2018. Ce chiffre est proche de la majorité absolue de soixante-cinq, mais il ne la dépasse pas. Le camp pro-Hezbollah ne peut donc pas imposer seul une loi. Il peut en revanche rendre presque impossible un large consensus.

Le noyau opposé à l’accord sera formé par le Hezbollah et ses alliés directs. Le député Hassan Fadlallah a déjà rejeté l’accord et averti qu’une application forcée pouvait mener à la guerre civile. Le bloc du Hezbollah ne votera pas une loi qui met en œuvre le désarmement dans les conditions prévues par Washington.

Amal occupe une position plus institutionnelle. Nabih Berri, président du Parlement et chef du mouvement Amal, est l’acteur central. Amal partage la représentation chiite avec le Hezbollah et ne pourra pas se dissocier facilement d’un rejet communautaire du texte. Mais Berri est aussi le gardien de l’institution parlementaire et l’interlocuteur des médiations. Son levier principal est le temps : ordre du jour, rythme des séances, commissions, consultations, exigence de garanties, demande de texte complet.

Face au tandem chiite, les Forces libanaises et les Kataëb sont les plus susceptibles de soutenir l’accord si celui-ci est présenté comme un retour au monopole de l’État. Samy Gemayel a salué l’accord en estimant que le Liban en sortait gagnant s’il consacre l’exclusivité des armes et de la décision de guerre et de paix entre les institutions légitimes. Les Forces libanaises défendent de longue date la fin des armes hors État. Elles peuvent donc soutenir le principe, tout en exigeant un retrait israélien effectif et des garanties.

Le Courant patriotique libre est l’un des acteurs les plus incertains. Il n’est plus dans une alliance mécanique avec le Hezbollah, mais il peut refuser un accord perçu comme imposé par Washington. Il pourrait demander une stratégie nationale de défense, un calendrier de retrait israélien et une garantie que l’armée ne sera pas placée face au Hezbollah sans consensus. Ses députés peuvent donc devenir un groupe pivot.

Les députés proches de Walid Joumblatt peuvent également jouer un rôle d’arbitre. Joumblatt critique l’influence iranienne et la décision militaire du Hezbollah, mais il se méfie aussi des arrangements déséquilibrés avec Israël. Son camp pourrait soutenir une armée forte, tout en exigeant des garanties internationales plus larges, notamment européennes ou onusiennes. Les indépendants et les députés issus de la contestation peuvent se diviser entre exigence de souveraineté étatique et refus d’un accord trop américain.

Le gouvernement ne peut donc pas compter sur une majorité automatique. Le vote de confiance de février 2025, obtenu avec quatre-vingt-quinze voix sur cent vingt-huit, ne préjuge pas d’un vote sur Israël. Certains députés peuvent soutenir Salam pour les réformes et refuser un accord-cadre qui touche à la guerre, aux armes et à la souveraineté. La majorité sera reconstruite dossier par dossier.

Le Conseil constitutionnel : dix députés suffisent

L’article 19 de la Constitution permet à dix députés de saisir le Conseil constitutionnel pour contester une loi. Ce seuil est bas. Il signifie que même si le gouvernement réussit à faire voter une loi de ratification ou d’application, le texte peut encore être contesté.

Les arguments possibles sont nombreux. Des députés peuvent soutenir que l’article 52 a été violé si le Parlement n’a pas été saisi au bon moment. Ils peuvent contester l’application de l’article 65 si le Conseil des ministres n’a pas approuvé une question fondamentale avec les deux tiers requis. Ils peuvent invoquer l’article 49 si l’accord est jugé incompatible avec l’intégrité territoriale. Ils peuvent invoquer Taëf si le texte est considéré comme contraire à l’équilibre de la République d’après-guerre.

Le recours constitutionnel peut ne pas suffire à bloquer définitivement. Mais il peut retarder, délégitimer, exposer politiquement et imposer une clarification. Dans un dossier aussi sensible, le temps judiciaire devient lui-même un outil politique.

Taëf : dissolution des milices et exception de la résistance

Le débat sur Taëf est au cœur de la crise. Le Document d’entente nationale prévoit « la proclamation de la dissolution de toutes les milices, libanaises et non libanaises, et la remise de leurs armes à l’État libanais dans un délai de six mois ». Cette phrase est l’arme des partisans de l’accord. Ils disent que le désarmement des groupes armés non étatiques n’est pas une demande israélienne nouvelle, mais un engagement libanais vieux de plus de trois décennies.

Mais Taëf contient aussi un volet sur le Sud. Il prévoit « la prise de toutes les mesures nécessaires pour libérer tous les territoires libanais de l’occupation israélienne, étendre la souveraineté de l’État sur tout son territoire et déployer l’armée libanaise dans la zone frontalière reconnue internationalement ». Cette phrase a servi de base politique à l’argument de la résistance.

Taëf ne nomme pas le Hezbollah. Il ne dit pas explicitement que le Hezbollah doit conserver ses armes. Mais, dans la pratique politique libanaise, la distinction entre milices de la guerre civile et résistance à l’occupation israélienne a permis au Hezbollah d’échapper au désarmement général. Après le retrait israélien de 2000, cette exception a été prolongée par la question des fermes de Chebaa, des prisonniers, des violations israéliennes et des déclarations ministérielles successives qui mentionnaient l’armée, le peuple et la résistance.

C’est ici que l’accord-cadre est explosif. Il ne reconnaît pas cette exception. Il parle de groupes armés non étatiques à désarmer. Il conditionne le redéploiement israélien à ce désarmement vérifié. Pour les défenseurs du texte, c’est une correction nécessaire d’une exception devenue permanente. Pour ses adversaires, c’est une contradiction avec l’esprit de Taëf, car la résistance ne peut pas être désarmée tant qu’Israël conserve une présence ou une capacité d’agression.

La contradiction n’est donc pas purement juridique. La lettre de Taëf soutient le monopole de l’État. La pratique politique issue de Taëf a légitimé, au moins pendant une période, la résistance du Hezbollah face à Israël. L’accord-cadre force le Liban à trancher entre ces deux héritages, sans consensus national préalable.

Le Sud-Liban comme argument parlementaire

La perception du Sud pèsera dans toutes les majorités. Pour une partie des habitants, l’État n’a pas protégé. L’armée s’est retirée ou n’a pas pu rester dans certaines zones. Les civils ont subi les bombardements, les destructions, les déplacements et l’effondrement des services. Si l’accord commence par des obligations de désarmement sans retrait israélien visible, il sera perçu comme une concession à Israël.

Le Hezbollah utilisera cet argument. Il dira que l’État revient au Sud non pour protéger, mais pour appliquer une feuille de route américaine et israélienne. Cette lecture peut peser sur les députés chiites, sur Amal, sur les élus du Sud, et sur des parlementaires qui craignent de voter contre le sentiment des populations touchées.

Les partisans de l’accord devront répondre par des faits. Un retrait israélien d’une première zone pilote, l’arrêt des frappes, des routes rouvertes, une reconstruction réelle et une armée présente au service des civils peuvent changer la perception. Sans cela, le texte sera défendu à Beyrouth mais contesté dans les localités qui doivent en subir l’application.

L’armée libanaise : le point de rupture possible

L’armée est l’acteur le plus exposé. L’accord lui demande de prendre le contrôle de zones pilotes, d’empêcher le retour de groupes armés non étatiques, de faciliter le retour des civils et d’accompagner le redéploiement israélien. Cette mission pourrait transformer l’armée en arbitre d’un conflit politique que les institutions n’auraient pas résolu.

Trois scénarios sont possibles. Dans le premier, l’armée se déploie prudemment dans des zones où un accord local tacite existe. Elle contrôle les routes, les bâtiments publics, les retours civils et les points visibles, sans chercher immédiatement à démanteler toutes les infrastructures du Hezbollah. Ce scénario limite le risque interne, mais il peut décevoir Israël et Washington.

Dans le deuxième, l’armée applique des mesures plus visibles : checkpoints, interdiction de positions armées, confiscation d’armes apparentes, contrôle des accès aux zones pilotes. Le Hezbollah proteste, mobilise politiquement, mais évite l’affrontement direct. C’est le scénario de tension contrôlée.

Dans le troisième, l’armée reçoit l’ordre de démanteler des infrastructures du Hezbollah ou d’empêcher physiquement ses combattants de revenir. Si le parti refuse, l’armée doit choisir entre reculer ou confronter. Ce scénario est le plus dangereux. Il peut provoquer une crise interne majeure, voire l’éclatement d’affrontements localisés.

Le danger principal n’est pas seulement militaire. Il est symbolique. L’armée libanaise reste l’une des rares institutions nationales encore respectées à travers les communautés. Si elle est perçue comme agissant sous supervision américaine, ou comme sécurisant indirectement des forces israéliennes encore présentes dans la zone de sécurité, son image peut être gravement atteinte.

L’armée manque aussi de moyens. Elle dépend d’aides extérieures, notamment américaines et européennes. Elle a besoin de véhicules, de carburant, de communications, de renseignement, de surveillance, de déminage et de financement. Lui confier une mission aussi lourde sans consensus politique et sans moyens suffisants reviendrait à transférer à l’institution militaire une crise que les civils n’ont pas réglée.

Le précédent du 17 mai 1983

Le précédent du 17 mai 1983 plane sur ce débat. Cet accord entre le Liban et Israël, signé sous médiation américaine après l’invasion israélienne de 1982, devait organiser un retrait et des arrangements sécuritaires. Il a été rejeté par une partie importante du pays, perçu comme imposé sous occupation et abrogé en 1984.

Le contexte actuel est différent. Mais la mémoire politique est vive. Tout accord avec Israël signé sous garantie américaine, sans consensus national et sans retrait israélien complet clairement daté, sera comparé à 1983. Les opposants utiliseront ce précédent pour affirmer qu’un accord extérieur au consensus libanais peut relancer les fractures internes.

Cette mémoire pèsera sur les députés et les ministres. Un vote nominal sur un texte lié à Israël sera politiquement coûteux. Certains responsables chercheront donc à éviter le vote, à retarder l’examen ou à demander des garanties. Mais éviter le vote peut nourrir une autre accusation : celle d’un contournement constitutionnel.

Un accord suspendu aux rapports de force

L’accord-cadre est suspendu à une double majorité. Une majorité institutionnelle : seize ministres sur vingt-quatre au Conseil des ministres, soixante-cinq députés présents à la Chambre, une majorité de voix dans un vote public, et le risque d’un recours de dix députés devant le Conseil constitutionnel. Une majorité politique : coalition suffisante entre présidence, gouvernement, forces souverainistes, centristes et indépendants pour défendre le texte sans fracturer le pays.

Amal-Hezbollah ne contrôlent plus la majorité parlementaire et ne disposent pas seuls d’un tiers de blocage au gouvernement. Mais ils disposent d’une forte capacité de nuisance institutionnelle et politique. Ils peuvent bloquer au Parlement par le quorum, au gouvernement par les deux tiers, dans la rue par la mobilisation, et dans le Sud par la contestation du déploiement de l’armée. Face à eux, les Forces libanaises, les Kataëb, une partie des indépendants et des réformistes peuvent pousser vers l’application du monopole de l’État. Le CPL, les joumblattistes et plusieurs élus prudents peuvent devenir les arbitres.

La question de Taëf renforce l’incertitude. Le texte peut être défendu comme application du désarmement des milices. Il peut être rejeté comme remise en cause de la résistance tant qu’Israël reste présent. Les deux lectures existent. L’accord-cadre force le pays à choisir entre elles sans avoir construit le consensus nécessaire.

La prochaine étape sera donc décisive. Si le gouvernement soumet l’accord au Parlement, il risque le blocage. S’il ne le soumet pas, il risque l’accusation de contournement. S’il avance par annexes et décisions ministérielles, il risque de transférer la crise à l’armée. Le document signé à Washington ne dépend donc pas seulement de la bonne volonté américaine ou israélienne. Il dépend désormais des majorités libanaises, des quorums, de la lecture de Taëf, du rôle de Nabih Berri, de la réaction du Hezbollah, du courage des députés et de la capacité de l’armée à ne pas devenir le champ de bataille d’une décision politique que le Liban n’a pas encore tranchée.

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